L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
6. Quand l’expression « ça ne va pas être de la tarte » prend tout son sens
6. Quand l’expression « ça ne va pas être de la tarte »
prend tout son sens
Le lendemain
À 8 heures précises, je m’installe dans un fauteuil à l’accueil de l’agence de location. En attendant qu’on me conduise à mon véhicule, je croise et décroise les jambes. Je suis préoccupée.
Cette nuit, le doute s’est immiscé dans mon esprit et les certitudes d’hier se sont volatilisées. Les paroles de ma sœur tournent en boucle dans ma tête. Élisa n’a pas tort, je me suis souvent défilée par le passé. Je ne compte plus les projets que je n’ai pas su mener à terme : prendre mon propre appartement, chercher un travail plus rémunérateur, ou exiger un entretien avec ma responsable pour obtenir la promotion que j’attends depuis des années. Pourquoi cette fois-ci serait-elle différente ?
Hier soir, j’ai cherché du soutien auprès d’Amélia. Je voulais son avis sur la mission suicide dans laquelle je me suis lancée. Elle n’a pas répondu à mes appels mais j’ai imaginé sa réaction : elle m’aurait trouvée bizarre. Deux jours plus tôt, je lui ai juré préférer me jeter dans le Rhône, les mains ligotées à un boulet en fonte, plutôt que de rendre visite à mes parents. Et maintenant j’envisage de rester plusieurs semaines ici !
— Mademoiselle Rivolier ?
Un jeune homme, le gilet de l’agence de location sur le dos, me fait signe d’approcher. Après m’avoir fait remplir un contrat d’une durée d’une semaine, il me conduit à mon véhicule. Une camionnette qui semble tout droit sortie du siècle dernier. Disons que ce n’est pas tout à fait le genre d’engins que je conduis au quotidien.
Sans doute habitué à ce que des clients novices se présentent pour louer un véhicule de gros gabarit, Fabio – si je me fie au badge épinglé sur son torse – me fait un exposé de l’intégralité des possibilités offertes par mon nouveau carrosse. Il insiste sur le kit de premiers secours et le jeu de chaînes laissé dans le coffre. Puis il m’indique les numéros d’urgence utiles en cas de panne, d’incendie du moteur ou d’éclatement inopiné des pneus arrière, qui ne sont pas de première jeunesse. J’essaye de ne lire aucun signe de mauvais augure dans ses explications et me contente de regarder le tarif défiant toute concurrence qu’il me propose.
Fabio termine sur l’option rachat du véhicule dans le cas où je me rendrais compte qu’il m’est devenu indispensable. Je me demande encore pourquoi j’hésite !
Au moment de partir, je le remercie pour toutes ces précisions et m’installe au volant de ma camionnette. Le moteur toussote dès le démarrage et le tableau de bord tremble de toute part. J’ai la sensation de m’embarquer dans une aventure surréaliste, peut-être un chouïa trop ambitieuse pour moi, qui suis surtout du genre à entreprendre des choses derrière un ordinateur, avec un mug de café chaud.
Il me faut presque une heure et quart pour rejoindre Saint-Martin et me garer près du café. Cette fois, j’ai toutes les clés. Mon père a jugé préférable que je les garde, étant donné que j’allais passer pas mal de temps dans le coin. J’ai hérité du trousseau de Madie, celui avec le porte-clés en bois sur lequel on peut lire un « home sweet home » un peu effacé par le temps. Je ne fais aucun commentaire, mais cela ne me laisse pas indifférente…
En entrant dans la grande salle, gonflée à bloc ou presque, je me mets immédiatement au travail. Je sors le nécessaire de ménage que j’ai emprunté à mes parents et je commence par le rez-de-chaussée. Malgré le froid, toujours aussi mordant – on ne change pas une équipe qui gagne –, j’ouvre les fenêtres et la porte. J’espère me débarrasser au plus vite de l’odeur de moisi résiduelle.
Au bout de quatre heures, j’ai traqué la poussière, rassemblé la vaisselle dans la cuisine, trié les verres bons à garder et ceux ébréchés dont il faut se débarrasser, empilé des caisses de détritus, hurlé quatre fois à la mort devant une armée d’araignées prêtes à défendre leur territoire et rassemblé les chaises pour mieux circuler. Le résultat n’est pas génial, mais au moins l’odeur de rance semble s’être atténuée.
Aux alentours de 14 heures, je m’oblige à faire une pause. J’installe mon ordinateur portable sur le comptoir reluisant et commence à lire mes derniers mails. J’aurais aimé accompagner ma lecture d’une boisson chaude, mais un regard à l’antique machine à café, sur laquelle a coulé une sorte de fluide jaunâtre, m’a dissuadée de la remettre en marche. Au moins, cela me rappelle que je dois aussi consulter les comptes pour trouver un peu de trésorerie. Quelques euros à partager entre les travaux et l’achat d’électroménager me seront nécessaires, si je veux donner une chance à ce café de rouvrir un jour.
Emmitouflée dans mon manteau, je consulte mes mails. Agathe, ma responsable, s’inquiète du non-rendu de mes deux dernières mises à jour.
Mince !
Trop absorbée par mes tâches ménagères, j’ai oublié de les envoyer ce matin à la première heure, en la mettant en copie. Je répare mon erreur sur-le-champ tout en me confondant en excuses. Ensuite, je mets à jour la comptabilité de l’entreprise Thévenot, pour laquelle je travaille depuis deux ans, avec les différents reçus joints au dossier. Je précise pour la centième fois à mon client : « Non, je ne peux pas intégrer les notes de salon de coiffure de votre femme, car ce n’est pas une dépense conforme à votre entreprise de plomberie. » Puis je passe aux comptes de Madie, grâce aux codes d’accès que mon père a pris soin de me transmettre.
Si ma grand-mère tenait ses comptes à jour jusqu’à quelques mois avant son entrée à l’Ehpad, les deux derniers semestres sont désastreux. Entre les virements non identifiés, les retards de paiement de la TVA, les intérêts débiteurs astronomiques, il me faut près de trois heures pour me faire une idée claire de l’état financier du café. Et pour conclure qu’une fois la situation remise sur pied il ne restera qu’une petite enveloppe que je pourrai utiliser pour les travaux, que de toute évidence je ne peux pas mener à bien moi-même.
Une petite enveloppe, c’est mieux que rien. Je souris devant l’écran. Mon enthousiasme remonte en flèche. Ça va marcher !
En fin d’après-midi, quand la luminosité décline et que la batterie de mon ordinateur est vide, je fais le bilan. J’ai nettoyé le café, réalisé un premier tri de la vaisselle, épluché les comptes et même créé une fiche de poste pour la gérance du café que j’ai envoyée à différentes plates-formes.
Avant de clore cette première journée de dur labeur, je décide tout de même de charger la camionnette pour un passage express à la déchetterie d’Albertville. Et je décide même de m’accorder le plaisir d’une pause boisson chaude que j’espère revigorante. Pour cela, je sais exactement où aller : au pub du village.
Une chaleur douillette m’enveloppe quand j’en franchis le seuil. Après une journée passée au milieu d’un chantier, c’est un délice de pénétrer dans ce genre d’endroits à la décoration moderne. Un sourire béat aux lèvres, sans un coup d’œil pour la salle à moitié remplie de clients, je m’approche de l’authentique bar en bois pour commander un thé, si possible brûlant.
Celui que je devine être le gérant, occupé à essuyer des verres derrière le comptoir, s’approche de moi. La quarantaine passée, brun, la peau mate, sans doute d’origine italienne, il me gratifie d’un sourire accueillant.
— La jornée a été roude ?
Un charmant accent, que j’associe à un coucher de soleil en Toscane, rythme son élocution. Son regard passe de ma veste que je découvre recouverte de poussière à mon visage qui ne doit pas dénoter. Je ressemble probablement à une rescapée du Titanic, parmi celles qui n’ont pas eu la chance de croiser Jack sur le bateau.
— Plutôt, oui. Je voudrais un thé et l’un de ces gâteaux, s’il vous plaît, dis-je en désignant le brownie au chocolat sous une cloche en verre.
— Va pour oun formoule de la marmotte !
Je m’amuse de son tempérament joyeux et ne relève pas le nom absurde qu’il donne à sa formule. Bien que, dans sa bouche, absurde soit très proche d’adorable.
Quand il dépose le gâteau devant moi, mon ventre émet un grincement sinistre, me rappelant à quel point je suis affamée. Mon estomac semble me supplier d’enfourner la part au plus vite, sans me soucier d’aucune forme de politesse qui impliquerait d’utiliser une cuillère, et de mastiquer lentement, la bouche fermée.
Mon thé arrive dans la foulée, et c’est dignement – du moins, je l’espère – que je commence ma dégustation. Le brownie est divin. Il fond sur ma langue, provoquant une explosion de saveurs sucrées, me forçant à lâcher un ou deux gémissements, tout droit issus d’un film interdit aux moins de seize ans.
— Oun dirait que ça vous plaît !
Le barman s’arrête devant moi, un sourire amusé aux lèvres.
— Ce gâteau est vraiment extra, c’est vous qui les faites ?
— Non, j’ai oun fournisseur. Oun génie des fourneaux qui avait à cœur de faire perdourer la tradition de la formoule de la marmotte.
Ce nom que je trouvais grotesque il y a quelques minutes ne me semble plus niais du tout, maintenant que je l’associe à un orgasme culinaire.
— Vous pourrez lui dire que c’est le meilleur gâteau que j’aie mangé ces derniers mois.
Le barman s’attarde un peu.
— Moa, c’est Sandro, vous êtes de passage ici ?
J’acquiesce, la bouche pleine.
— Je vais passer quelques jours dans le coin. Je voudrais faire quelques travaux dans le café de ma grand-mère.
Je juge inutile de mentionner que c’est celui qui se trouve de l’autre côté de la place, puisque hier c’est lui qui a remis un trousseau de clés à mon père. Je m’apprête à lui parler de la mission impossible que je me suis attribuée alors que même Tom Cruise aurait refusé, mais son visage se ferme.
— Je voa, dit-il froidement.
Le coucher de soleil vient de céder sa place à la nuit polaire. Sandro n’ajoute rien. Il se contente de me tourner le dos comme si un client venait de l’appeler et s’en va.
Durant quelques secondes, je reste immobile, ma tasse de thé à mi-chemin de ma bouche, me demandant si je ne rêve pas. Quand je comprends que Sandro a l’intention de fuir la partie du comptoir où je suis installée comme la peste, je me repasse notre conversation à la recherche d’une parole désobligeante que j’aurais prononcée par mégarde.
J’ai simplement dit que je comptais faire des travaux dans le café de ma grand-mère…
Ne voyant rien d’anormal, je marmonne quelques propos pour moi-même, attestant que les hommes sont beaucoup plus lunatiques qu’on le prétend et que, non, les sautes d’humeur ne sont pas l’apanage des femmes. Théorie que je m’apprête à défendre auprès de ce barman capricieux dès qu’il repassera devant moi, avant de réaliser qu’un esclandre me privera de toute chance de déguster une deuxième part de gâteau avant de rentrer. Peut-être que sur mon épitaphe il faudra remplacer « femme de conviction » par « bien trop gourmande ».
Du regard, je lorgne les parts restantes pour en commander une autre – si Sandro daigne regarder de mon côté –, avant de me rendre compte qu’un peu plus loin, assis à une table près de la fenêtre, se trouve le policier un peu trop zélé de ce village. Thomas Rotagnon, en tenue de ville et accompagné.
De peur qu’il m’ait aperçue depuis l’autre côté de la salle, je détourne le regard et enfourne mon dernier morceau de gâteau. Quand j’ai fini, je reviens à lui, la curiosité aiguisée. En jean et pull polaire noir, il paraît moins sérieux que vêtu de son uniforme strict. Assise en face de lui, une jeune femme brune, coupe au carré, entretient une conversation animée. Elle fait de grands gestes avec les mains et rit toutes les trois secondes, probablement de ses propres plaisanteries, étant donné que Tom ne prend pas la parole durant le laps de temps où je les observe.
Intriguée – c’est la première fois que je vois l’ex-tortionnaire de mes jeunes années en bonne compagnie –, je cherche des signes pour définir le lien qui les unit.
Sa petite amie ? Pourtant, il ne semble pas transi d’amour. Sa cousine de passage dans le coin ? Peu probable, vu sa manière de dévorer Tom des yeux.
Tom finit par tourner le regard dans ma direction. Prise en flagrant délit d’espionnage, je me détourne précipitamment et renverse mon thé.
— Mince !
L’eau se répand sur le comptoir en bois, ce qui oblige Sandro à venir à ma rescousse.
— Désolée, dis-je tandis qu’il passe le chiffon devant moi non sans m’adresser un regard noir.
Pour son pourboire, il repassera, pensé-je, maintenant vexée qu’il s’entête à me considérer comme une pestiférée.
Je soupire, décidée à rentrer chez mes parents pour mettre un terme à cette dure journée, quand Tom se matérialise devant moi.
— Lili ! Déjà de retour dans le coin ?
Tom sourit, et cela me rassure : tous les hommes du secteur n’ont donc pas développé une allergie subite à mon contact.
Je le salue à mon tour et j’explique :
— Finalement, j’ai décidé de passer quelques jours chez mes parents. Je voudrais rafraîchir le café de Madie.
Le regard de Tom glisse sur mon pull crasseux, mon manteau abandonné sur la chaise, et remonte jusqu’à mes cheveux, ce qui me rappelle que j’ai l’air d’avoir mis les doigts dans une prise, voire dans un disjoncteur tout entier. Mon ego s’égratigne à l’idée que je ne suis pas à mon avantage alors que lui est au meilleur de sa forme.
— J’ai commencé le nettoyage aujourd’hui et il y avait pas mal de poussière, dis-je pour me justifier. Je suis passée directement ici sans me changer.
Tom hoche la tête et je perçois une étincelle d’amusement dans ses yeux. Je jurerais qu’il se moque de moi, discipline dans laquelle il a toujours excellé.
— Tu fais ça toute seule ?
— Ce n’est pas si compliqué.
Je m’exprime sur un ton détaché qui signifie : « J’ai déjà géré ce genre de situations des dizaines de fois », alors que bien sûr il n’en est rien. J’ajoute, pour enfoncer le clou :
— Il suffit de mettre la main à la pâte. J’ai fait une estimation de ce qu’il reste à faire, et dans quelques jours le café reprend du service !
Ce genre de bluff aurait pu marcher avec n’importe qui. Du moins, avec une personne qui ne m’a jamais vue tenir une pelle, que ce soit pour jouer dans un bac à sable ou pour creuser un trou – le genre de trou dont j’aurais bien besoin, là, tout de suite, pour enterrer mon orgueil démesuré. Mais Tom sait que je ne suis ni manuelle ni entreprenante.
Il hoche la tête comme s’il mesurait les changements entre la petite fille trouillarde et réservée que j’étais, celle qui fuyait à la moindre difficulté, et la femme capable de remonter un café en moins d’une semaine que je prétends être.
Un sourire s’épanouit sur ses lèvres et il émet un sifflement admiratif.
— C’est drôle, je t’imaginais moins… aventureuse.
Le sarcasme n’est même pas dissimulé. Il ajoute, les yeux plantés dans les miens :
— Tu es sûre que c’est une bonne idée de te lancer là-dedans toute seule ?
Il insiste tellement sur les deux derniers mots que c’en est ridicule.
— Je dois vraiment répondre à cette question ?
— Je me préoccupe juste de ce qui se passe ici, à Saint-Martin. C’est mon secteur. C’est mon travail.
Il continue de se moquer de moi. Quel culot !
— Ton travail ? répété-je. Pourtant, tu ne portes pas ton costume de policier intrépide en quête d’une promotion. Je suppose donc qu’aujourd’hui tu n’es pas habilité à mener des interrogatoires pour te faire bien voir de ta hiérarchie, si ?
Les yeux de Tom s’étrécissent légèrement. Je ne suis pas peu fière d’avoir pu caser le mot « costume » dans ma phrase, pour lui signifier que je ne suis plus la petite fille timide et impressionnable d’autrefois. Et que, s’il veut se lancer dans une joute verbale, il faudra qu’il accepte de perdre.
— Ce n’est pas un costume, c’est…
— Un déguisement ? le coupé-je en prenant soin d’arborer un air naïf.
— Un uniforme. On appelle ça un uniforme.
— Ah oui, bien sûr, concédé-je.
Tom secoue la tête, un peu vexé que je ridiculise sa tenue professionnelle.
1 partout, balle au centre.
— Alors tu comptes remettre le café en état ? me demande-t-il, plus enclin à la conversation.
Le barman s’approche, l’air intéressé lui aussi par ce que j’ai à dire. J’en déduis que sa phase « épidermique » est terminée et qu’il est à nouveau prompt aux relations sociales avec ses clientes.
— C’est le but, dis-je, un peu moins sur la défensive. En fait, je voudrais…
La jeune femme qui était assise à la table de Tom apparaît à côté de nous et me coupe dans mon élan. Elle pose la main sur l’avant-bras de Tom, en un geste possessif, et lui demande de revenir à la table. Tout de suite.
— Tu sais, ajoute-t-elle sur un ton mielleux destiné à adoucir son injonction, on n’a pas beaucoup de temps puisque tu dois partir dans un petit quart d’heure.
Tom se décompose. Mais je n’arrive pas à savoir si c’est parce qu’il aurait voulu passer plus de temps avec elle ou si c’est l’inverse.
Il se tourne de mon côté et m’adresse ce regard qu’il avait quand il se rendait compte qu’il n’aurait jamais assez d’insectes pour les jeter sur les touristes fraîchement débarqués. En clair, il est au bout du rouleau.
— Justement, on avait terminé, dis-je pour rassurer sa petite amie potentielle.
Je joue la carte de la solidarité féminine. En réponse, elle m’offre un sourire radieux et arrache la main de Tom, qui s’est inconsciemment agrippé au comptoir. Elle le ramène d’autorité à leur table et, du coin de l’œil, je la vois reprendre son monologue animé.
Je me mords la lèvre pour ne pas rire. On dirait que l’agent Tom est en difficulté face à une jeune damoiselle entreprenante. J’aurais pu l’aider, mais ça n’aurait pas été aussi drôle.
Quand j’ai fini mon thé, je demande l’addition. Sandro procède à l’encaissement, usant à nouveau de ce regard désapprobateur, celui qu’il m’a adressé quand j’ai parlé du café de Madie. Je décide de laisser un pourboire, me promettant de découvrir ce que cache son attitude intrigante, et je reprends la route pour Albertville. Finalement, ce village m’a manqué.
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