L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

18. L’illumination du sapin de Noël, dans sa version moins traditionnelle

18. L’illumination du sapin de Noël, dans sa version

 

moins traditionnelle

 

Le lendemain

 

Ce matin, les travaux ont repris de plus belle. Des rires et des conversations animées retentissent aux quatre coins du café.

Ma mère s’est installée près de moi dans la cuisine. Elle m’aide à passer la deuxième couche de peinture vert d’eau, que Nuggets m’a recommandée pour faire ressortir le mobilier en bois naturel.

— C’est vraiment une bonne chose que Tom soit là.

— Hum hum, dis-je, sachant pertinemment où elle veut en venir.

— En plus, c’est incroyable comme il avance bien. On avait vraiment besoin de deux bras supplémentaires.

— C’est vrai, c’est très sympa de sa part.

— Et puis ce garçon fait une très belle carrière dans la police.

Je pose mon pinceau et me tourne vers ma mère.

— Maman, désolée de contrecarrer tes plans, mais il ne se passe rien du tout entre nous.

Elle prend cet air que je ne connais que trop bien.

— Je vois bien les regards que vous échangez.

Grillée.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Et qu’est-ce que je crois ?

Ce qu’elle peut être agaçante !

— Tu crois que nous sommes tous deux promis à un avenir commun depuis l’âge de quatre ans.

Et, chaque fois que j’y pense, je me félicite d’être née dans un pays où l’on n’a plus recours aux mariages arrangés. De toute évidence, ma mère aurait réglé mon sort avant mes dix ans.

— Je ne crois que ce que je vois.

— Manifestement, tu as manqué l’épisode durant lequel Thomas et moi nous sommes détestés. C’est-à-dire depuis que nous sommes dotés de la parole.

— Par le passé, peut-être, mais je note que ce n’est plus d’actualité. Après la haine…

Tom entre dans la cuisine et interrompt notre échange.

— Je vais me servir un café, quelqu’un en veut un ?

— Non, ça ira, merci, dis-je.

— Non, merci, Thomas, répond ma mère d’une voix doucereuse. C’est vraiment adorable de le proposer.

Tom nous adresse un sourire à faire fondre la banquise, remplit sa tasse et retourne dans la grande salle. Ma mère me regarde du coin de l’œil, ravie de son petit manège. Elle ne compte pas me lâcher de sitôt.

— Maman, grondé-je. Je t’assure qu’il ne se passe rien entre nous.

— Pour l’instant, dit-elle.

Je la soupçonne d’employer cette technique d’usure mise au point par l’armée pour interroger les terroristes récalcitrants.

— Tu es aussi pénible avec Élisa ?

Ma mère se rembrunit.

— Laisse ta sœur tranquille, ça ne va pas fort, en ce moment.

J’avais remarqué. Notre échange sur le parking des urgences me revient en tête. Elle semblait à cran et très préoccupée.

— Tout va bien avec Chloé ? demandé-je.

— Justement, non. La petite est à un âge où elle se pose des questions, et ta sœur refuse catégoriquement de lui parler du…

Ma mère bloque dès qu’il faut employer un mot à connotation sexuelle. Visiblement, on peut passer maître dans le domaine des arrangements matrimoniaux sans mentionner ce qui se passe dans une chambre à coucher.

— Le géniteur ?

— Voilà, dit-elle en agitant la main devant moi.

— Celui avec qui Élisa s’est envoyée en l’air ?

— C’est bon, on a compris.

Je souris comme une gamine fière de son coup. Au moins, elle cessera de me parler de Tom pendant quelques heures.

Je reviens au sujet qui m’intéresse, pour connaître le fin mot de l’histoire.

— Elle devait quand même s’y attendre… ?

Je n’oserais jamais avoir ce genre de discussion avec Élisa, mais j’ai à cœur de savoir comment elle s’y prend. Depuis la naissance de sa fille, je sais que la perspective de cette conversation l’angoisse. Parler de son père dont on ignore quasiment tout à une préadolescente ne doit pas être facile.

— Elle pensait qu’elle avait du temps. Quand on est mère, on croit que vous resterez éternellement des bébés. On ne vous voit pas grandir.

Elle m’adresse ce regard enveloppant que j’aime tant. Je réprime l’envie de mentionner les cours d’éducation sexuelle, qui, visiblement, sont arrivés trop tard dans la vie d’Élisa.

— Donc Chloé lui demande des explications ?

— C’est ça.

À la mine qu’affiche ma mère, je comprends que c’est là que le bât blesse.

— Ta sœur a opté pour le circuit psychologue et groupe de parole.

— Je vois. Elle botte en touche.

— Ne lui dis pas ça, répond-elle en soupirant. Tu vas la contrarier encore plus. Elle est convaincue que Chloé a besoin de se confier à une tierce personne.

Ou plutôt elle préfère ne pas avoir à expliquer à sa fille que son père est un coup d’un soir. Un jeune qu’elle a rencontré lors d’un bal à Saint-Martin, alors qu’elle était censée me chaperonner. J’imagine que ce n’est pas tout à fait raccord avec l’image de mère parfaite et de working girl organisée et déterminée qu’elle met en avant.

Ma mère se concentre sur le pan de mur entre les placards et le plan de travail. Elle ne fait aucun commentaire sur l’absence d’Élisa, mais je suis certaine qu’elle aurait aimé la voir partager ces deux jours avec nous. Même si les deux tiers de la famille sont là. Ça ne suffit pas. Et, pour une fois, je partage son avis.

— Le village propose une veillée spéciale demain soir pour l’illumination du grand sapin de la place. On pourrait y aller tous ensemble.

Ma mère m’adresse un regard complice :

— Tu veux que je m’occupe d’inviter ta sœur ?

Je hoche la tête. Je viens officiellement d’intégrer le club des conspiratrices de la famille.

 

Le lendemain matin est un grand jour.

Malgré les mille recommandations de mes parents, j’ai dormi sur place. Pour les convaincre de ne pas dresser un camp de fortune dans la pièce à côté de ma chambre, j’ai dû suivre quelques recommandations : laisser la lumière allumée au rez-de-chaussée et garder mon téléphone près de moi.

Tom a, lui aussi, apporté sa contribution en promettant de faire plusieurs rondes dans la nuit. Cet aspect-là du problème aurait pu me faire changer d’avis. Le contraindre à veiller à cause de moi était impensable. Mais il a expliqué que son service l’obligeait à surveiller le coin. Que je reste ou non, il était bon pour une nuit blanche.

Quand il est parti, ma mère n’a eu de cesse de le complimenter. Mon frère a également vanté ses mérites avant de fustiger sa responsable, s’indignant qu’elle puisse le recaler à cause de l’enquête non résolue sur les cambriolages.

D’habitude, quand ma famille encense mon ex-tortionnaire, je riposte par quelques anecdotes éclairantes sur son potentiel de harceleur notoire. Mais hier je n’ai eu aucune envie de les contredire. Ils avaient raison de dire à quel point c’est un gars bien, parce que c’est vrai.

La porte du café s’ouvre et le tintement résonne dans la pièce vide.

— Ça sent la peinture !

Le livreur que j’ai eu au téléphone il y a quelques minutes entre dans la grande salle, un carton dans les mains.

— Laissez tout ça ici, le poseur sera là en début d’après-midi.

Le reste de la journée est un ballet d’ouvriers. Si bien qu’en fin d’après-midi, une fois le calme revenu, le café a repris ses attributs d’avant la période de turbulences de ces derniers mois… En mieux.

Je m’adosse au comptoir et observe le résultat. Les banquettes rouges fixées près des murs, les tables rondes qui occupent le centre. Les chaises et leur revêtement en cuir, qui donnent envie de s’y laisser tomber. Je ne me lasse pas d’observer les changements.

Mon téléphone sonne, interrompant ma contemplation paresseuse. C’est ma mère. Elle m’annonce qu’ils viennent de prendre la route et que ma sœur a accepté de se joindre à eux.

Je sens un immense sourire se peindre sur mon visage : ce soir, nous allons assister à l’illumination du sapin de Noël en famille !

Je patiente dans la grande salle avant leur arrivée. La nuit est tombée et la valse des flocons de neige a déjà commencé. Fébrile à l’idée de voir les Rivolier au complet découvrir les nouveaux changements, je guette leur entrée.

La clochette retentit quand la porte s’ouvre. Enfin, ils sont là.

— Le vitrier est pass…

Mon père s’arrête sur le pas de la porte.

— Bon, tu nous laisses entrer ! râle Quentin derrière lui.

Mon père fait quelques pas pour laisser à tout le monde la possibilité de se mettre au chaud. Un silence accompagne leur entrée. Ma mère regarde autour d’elle comme si elle voyait l’endroit pour la première fois. Mon frère passe la main sur le dossier des chaises et lâche un sifflement admiratif. Mon père hoche la tête et se tourne vers moi, les yeux brillants.

— C’est incroyable, dit-il.

Ma mère s’approche et prend mes mains dans les siennes.

— C’est magnifique, ma Lili.

— Comment t’as réussi à faire tout ça ? demande Quentin. Je veux dire que ce genre de mobilier, ça coûte une fortune.

Je souris, émue de lire de la fierté dans leurs yeux.

— J’ai troqué un billet pour les Maldives contre quelques tables.

Ma mère resserre son étreinte.

— Il me reste quelques lustres à acheter, dis-je en énumérant les derniers éléments de ma liste. Il faudra fixer les tableaux. Je reçois le lave-vaisselle et la nouvelle machine à café demain. D’ici la fin de la semaine, le café pourrait bien être à nouveau opérationnel. Mais tout ça, c’est grâce à vous.

Mon père balaye ma remarque d’un geste de la main et couve la grande salle d’un regard bienveillant.

— Ta grand-mère va adorer.

J’espère bien. Parce que j’ai toujours la ferme intention de lui offrir de passer la journée de Noël dans cet endroit qu’elle aime tant.

Mon frère s’installe sur une banquette. Accompagné de mon père, il mime mes premiers clients.

— Mademoiselle, est-ce qu’on peut boire quelque chose ?

Amusée, je m’approche d’eux. Je devrais préciser que mon rôle au café s’arrête ici et que je n’ai nullement l’intention d’en prendre la gérance – j’ai en tête de rappeler Sébastien Chaumin, l’unique candidat au poste à ce jour –, mais l’absence de ma sœur me saisit tout à coup. J’interroge ma mère :

— Élisa n’est pas venue, finalement ?

— Si, si, elle arrive. Elle a pris sa voiture pour pouvoir rentrer de bonne heure. Chloé a école demain.

— Elle a bien fait, dis-je.

Pourtant, je ne peux m’empêcher d’interpréter son geste comme une manière de se mettre à l’écart.

Encore.

La porte s’ouvre timidement.

— Les voilà, justement ! dit ma mère.

Effectivement, Élisa entre, vêtue d’un tailleur pantalon chic, sous un manteau de cachemire noir. Chloé est derrière elle, chewing-gum en bouche et lèvres outrageusement maquillées. Manifestement, certaines choses ne changent pas.

— Bienvenue « Chez Madie » ! dis-je pour ménager mon effet.

— Salut, grommelle ma sœur.

Chloé continue de mastiquer outrancièrement, et regarde les changements d’un œil curieux. Je me rappelle avoir eu le sentiment qu’elle me soutenait dans ce projet.

— Alors, demande ma mère, très soucieuse de faire la conversation. Comment vous trouvez ? C’est incroyable, non ?

Chloé se fend d’un « pas mal », l’équivalent de « génial » dans son vocabulaire, et ma sœur marmonne quelque chose que je ne saisis pas. Peut-être qu’elle rencontre des difficultés, mais ce n’est pas tout. Une autre contrariété s’exprime ce soir, et je pressens qu’elle m’est directement adressée.

— Bon, dit ma sœur, on y va ? Je ne peux pas rester longtemps.

Chloé se crispe. A priori, elle n’envisageait pas la soirée comme une parenthèse minimaliste entre le repas et le coucher.

— Bien, bien, dit mon père, déjà debout. On y va.

Nous quittons le café et je prends soin de verrouiller derrière moi. Quentin m’adresse un regard inquiet.

— Pas de problème particulier aujourd’hui ?

— Aucun. Et Tom est en service ce soir. Il m’a promis de circuler.

Mon frère semble rassuré. Nous rejoignons la place, sur laquelle un immense sapin a été dressé et décoré en fin d’après-midi par les enfants du village.

— Tu te souviens, Quentin ? Madie insistait pour que nous participions à la décoration alors que nous n’habitions pas le village.

— Elle est du genre persuasive !

Sur la place, l’animation bat son plein. Mon père et ma mère s’approchent du chalet de Sandro pour acheter un verre de vin chaud et je fredonne en reconnaissant certains chants de Noël. Mon frère éclate de rire.

— On dirait que la citadine apprécie cette ambiance de village !

— « Apprécie » ? Tu veux dire que j’adore ça ! Regarde !

Je pointe du doigt les visages souriants et chaleureux.

— Ici, tout le monde prend le temps de discuter. On échange des sourires, on…

Je m’arrête net quand mon regard se pose sur Élisa. Penchée sur son téléphone, elle ne regarde même pas ce qui se passe autour d’elle. Comment ma sœur peut-elle manquer ces réjouissances ? Ces lumières, les flocons de neige qui s’invitent quasiment tous les soirs, la gaieté qui plane dans l’air… Ici, j’ai le sentiment de respirer.

Mon frère, qui a suivi mon regard, soupire.

— Ça lui passera. Je vais commander une bière de Noël, tu viens ?

— Non, merci. Je vais rester un moment ici.

Nuggets nous rejoint et mon frère l’entraîne vers le chalet de Sandro. Ce dernier entame une discussion animée avec mon père. Même sans entendre un mot de la conversation, je sais qu’ils parlent du café. Ce lieu unique qui semble au cœur de la famille Rivolier, quoi que chacun de nous puisse en penser.

Je reste un instant en retrait pour contempler ce joyeux spectacle. Les enfants impatients de découvrir le sapin illuminé. Leurs parents s’émerveillant devant leurs petits yeux fébriles. Grands et petits emmitouflés dans un bonnet et une écharpe en laine pour se réchauffer, bien que la plupart des adultes opte aussi pour quelques verres de vin chaud, histoire de braver le froid.

— Salut, dit une voix dans mon dos.

Une voix qui parvient à m’arracher des frissons. Je souris. C’est Tom. Quand je me tourne pour lui faire face, je le découvre, vêtu de son uniforme.

Je déglutis. Comment peut-on envisager de faire baisser la criminalité en laissant des individus comme Thomas porter ce genre de tenue ? Je connais un paquet de filles qui seraient prêtes à voler du chocolat par kilos pour qu’il leur passe les menottes aux poignets.

— Salut, dis-je.

— Je vais faire une ronde, tu m’accompagnes ?

Il serait plus sage de refuser pour faire cesser notre petit jeu de séduction avant que ne sonne l’heure de mon départ. Mais ce soir, après tout ce que j’ai accompli, et si près du but, j’ai envie de m’accorder le plaisir d’une bonne compagnie.

— Avec joie.

Nous faisons le tour de la place en silence. Puis Tom me montre la rue principale, celle qui fait le tour du village.

— Je voudrais m’assurer que tout est calme.

J’acquiesce et nous quittons l’euphorie de la place. Après quelques pas, je l’interroge sur sa promotion. Quelques jours passés au village m’ont permis de me faire un avis. Je sais qu’il mérite d’être promu.

— N’y a-t-il aucun moyen de convaincre ta cheffe ?

— Je ne crois pas. Au fond, c’est surtout une question de politique.

Comme je secoue la tête, il précise :

— Les élections municipales se profilent. Les autres candidats ont un tableau plus complet que le mien.

L’ombre de cette enquête non résolue plane encore sur lui.

— C’est révoltant, dis-je. Ce n’est quand même pas ta faute si une bande de cambrioleurs a ratissé le secteur.

— Non, mais c’est un problème qui touche directement les habitants du coin. Donc qui a un impact sur leurs intentions de vote.

— Je vois, dis-je. Et la qualité de ton travail, dans tout ça ?

— Là-dessus, je ne suis pas inquiet, et, si je ne suis pas promu cette fois, je le serai dans quelques années. Ce n’est qu’une question de temps. D’ici là, et si cette bande revient dans le coin, je leur mettrai le grappin dessus !

Je souris, tout en secouant la tête.

— Qu’est-ce qui te fait rire ?

— Toi.

Il arque un sourcil interrogatif.

— Je ne t’imaginais pas devenir si sage, précisé-je.

— Et moi je ne t’imaginais pas devenir si combative.

Nous échangeons un regard amusé.

— Je ne l’étais pas il y a quelques semaines. C’est temporaire, en fait. De retour à Lyon, je reprendrai le cours de mon existence ordinaire. Mon seul combat consistera à dégoter une place assise dans le métro, quand je me rends à ma réunion mensuelle avec Agathe.

Je lui parle de ma responsable et des deux entreprises supplémentaires qui m’ont été confiées. Je devrais être folle de joie en évoquant cet avancement, mais penser à mon travail me rappelle que je vais bientôt rentrer. Et cette perspective joue de plus en plus sur mon moral.

Des flocons se mettent à tomber et accaparent mon attention. Il neige rarement à Lyon, et ce soir je réalise à quel point ce spectacle va me manquer.

— Ça va ? demande Tom.

— Excuse-moi, dis-je quittant ma rêverie, je pense à ce qui m’attend à mon retour.

Nous empruntons la ruelle qui mène au café. Bientôt, nous serons de retour à la place, noire de monde.

— Tu vas retrouver ton petit ami ? dit Tom sur un ton réfrigérant.

L’autre soir, il a vu le prénom de Matthieu s’afficher sur mon téléphone. On dirait que l’agent Tom n’apprécie pas l’existence d’un autre homme dans mon périmètre.

— Est-ce que Tom l’intrépide serait du genre jaloux ?

En guise de réponse, il me gratifie de l’un de ses sourires.

Bon sang ! Je fonds littéralement…

Nous passons devant le café. Tout est calme, tranquille.

— Ton père m’a dit que tu avais reçu le mobilier ? demande-t-il.

Je note son effort pour changer de conversation.

— Oui. Et le poseur a fait un excellent travail. Tout comme le vitrier. Le café est presque prêt à reprendre du service.

Je m’apprête à lui proposer que nous nous y arrêtions pour lui offrir une visite guidée, mais le son d’une cloche retentit. C’est le signal.

— On devrait rejoindre les autres sur la place, dis-je. C’est bientôt l’heure de l’illumination.

Tom acquiesce et, en quelques pas, nous sommes revenus à notre point de départ. Le spectacle va commencer. L’ensemble des villageois est tourné vers le sapin. Tom et moi nous tenons en retrait, assez près pour voir la joie se peindre sur les visages, mais à distance suffisante pour continuer de discuter sans être gênés par le brouhaha.

— Je suis content que ta famille soit là ce soir.

— Moi aussi.

Tom était présent, le soir où nous nous sommes disputés pour la première fois, à Noël dernier. Il sait combien cette année a été rude pour les miens. Plus d’une fois, j’ai cru que nous allions nous perdre de vue. Plus d’une fois, j’ai pensé que nos conflits seraient insurmontables et que, comme bien d’autres familles, nous allions mettre de la distance entre nous, jusqu’à ne plus savoir ce que nous devenions les uns les autres. Ce soir, je me rends compte que j’étais bien trop pessimiste.

Du regard, je scrute la foule. J’aperçois mon père qui tient ma mère par l’épaule. Plus loin, Quentin et Nuggets. Proche d’eux, ma sœur, l’œil rivé sur sa montre. Enfin, mes yeux se posent sur Chloé. Comment ai-je pu envisager de m’éloigner d’eux ? Croire que je saurais vivre sans eux ?

Le sapin s’illumine dans un hourra retentissant. Les guirlandes lumineuses scintillent, les boules colorées luisent dans la nuit et l’étoile perchée au sommet de l’arbre étincelle. C’est magnifique. C’est ce que j’espérais ces derniers jours : sentir la magie de Noël dans l’air.

Les rires explosent çà et là. Tom m’adresse un sourire craquant, le genre qui me ferait oublier tous les coups tordus qu’enfant il a savamment orchestrés pour me rendre la vie impossible. Il sort son téléphone et prend le sapin en photo. Devant mon regard insistant, il demande :

— Tu veux que je t’envoie la photo, avoue…

— Je veux bien.

Il s’exécute. Mon téléphone vibre pour me confirmer que j’ai bien reçu son message. Et je décide de revenir sur la conversation que nous n’avons pas pu terminer l’autre soir.

— Je me demandais…

J’hésite, ne sachant comment ramener cette question sur le tapis sans qu’elle s’apparente à un reproche.

— Tu veux savoir comment j’ai eu ton numéro ? lâche Tom.

— Quelque chose comme ça.

— Ton frère, il y a un peu plus de cinq ans.

Il se tourne vers moi, soudain très sérieux.

— C’était un soir, j’étais encore barman au BZ et il faisait la fermeture. On a commencé à parler du bon vieux temps. Et de toi.

— De moi ?

— Ton frère savait que j’en pinçais pour toi.

Stupéfaite, j’ouvre de grands yeux. Est-ce que tout le monde savait que Tom avait un béguin pour moi ? Tout le monde, sauf moi, bien sûr.

— Je vois…

— Je lui demandais de tes nouvelles, continue-t-il. Il m’a proposé d’en prendre par moi-même.

Il me faut quelques secondes pour digérer ce qu’il m’apprend et pour me rendre compte que Tom ne m’a jamais appelée ou écrit.

— Et donc ? Tu ne l’as pas fait.

— Je me suis dit que tu trouverais ça étrange.

Je comprends. Prendre contact avec quelqu’un que l’on n’a pas vu depuis des années aurait pu paraître bizarre, voire suspect. Pourtant, là, ce soir, je trouve plutôt ça follement romantique.

Nos regards se croisent à nouveau. Le sien brille d’un éclat inédit. C’est du désir. Je me sens étourdie par l’ivresse de ce moment.

— Tom… Je suis contente de t’avoir retrouvé en revenant ici.

C’est sincère. En quelques jours, il vient de laisser une empreinte dans ma vie.

— Et ce gars qui t’attend à Lyon ? demande-t-il alors qu’il se tient un peu plus près de moi.

Il est temps de lui dire la vérité.

— J’ai découvert il y a quelques jours que personne ne m’attendait vraiment.

Tom est tout près. Son souffle est sur mes lèvres. Mon estomac roule et tangue à nouveau, ivre de l’attente du baiser qui se profile. Nos lèvres ne sont plus qu’à quelques centimètres quand une voix nous interrompt.

— Vous voilà ! dit ma mère.

Nous nous écartons brusquement, comme deux enfants pris en faute.

— Maman ?

Je me retiens très fort d’ajouter : « Toujours là au bon moment ! » Mais sa mine inquiète me dissuade de toute plaisanterie.

Tom me devance :

— Madame Rivolier, qu’est-ce qui se passe ?

— C’est Chloé, elle a disparu !

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