L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

10. Le sauvetage de la damoiselle en détresse, revu par Thomas Rotagnon

10. Le sauvetage de la damoiselle en détresse, revu

par Thomas Rotagnon

 

Les mains tremblantes, je verrouille la porte du café et cours en direction de la camionnette. Je m’arrête face aux feux du véhicule, éclairant la rue d’une lueur pâle.

Merde !

L’avertissement de Quentin me revient. Il m’a conseillé à plusieurs reprises d’aller éteindre les feux. Croisant les doigts pour qu’il reste un peu de batterie, je rejoins le véhicule à grandes enjambées et tente de le mettre en marche.

— Allez ! dis-je en faisant tourner la clé dans le contact.

Le moteur tousse, me donnant un mince espoir, mais finit par se noyer dans la foulée. Paniquée, je sors mon téléphone de la poche de mon manteau et rappelle mon père. Dès que je passe sur la messagerie, je raccroche et tente ma chance auprès de ma mère. Idem.

En dernier recours, je compose le numéro de mon frère. Rien non plus.

— Pourquoi est-ce qu’ils ne répondent pas ? murmuré-je pour moi-même.

Dans l’espoir de trouver quelqu’un qui pourrait me venir en aide, j’abandonne la camionnette et me dirige vers la place. Il n’y a personne. À quelques pas des bancs, je prends une longue inspiration pour clarifier mes pensées. Ce dont j’ai besoin, c’est un moyen de transport pour aller en ville.

Un taxi. Mes mains tremblent encore quand je lance mon application Uber. Avec stupeur, je découvre qu’aucun véhicule ne pourra passer avant une heure. C’est trop long. C’est beaucoup trop long.

Respire, Lili, ce n’est pas le moment de perdre ton sang-froid.

Un peu perdue, je décide de rejoindre le pub de Sandro. Là-bas, quelqu’un pourra m’aider. Dès que j’entre dans le bar, je cherche un visage familier. Je repère Tom, installé à une table. Il est en compagnie de la jeune femme brune, la même qu’en début de semaine. L’espace d’un instant, j’hésite à l’approcher. Puis je repense à Madie et mon indécision s’envole.

Je rejoins sa table et commence sans préambule :

— J’ai besoin d’aide, c’est Madie.

Tom écarquille les yeux devant mon air affolé, et se redresse aussitôt.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Elle est tombée. Elle est en route pour l’hôpital d’Albertville.

Ma voix flanche. Je tente d’expliquer que je ne peux pas prendre la route, à cause des feux de la camionnette, mais plus aucun mot ne sort de ma bouche. J’ai peur. J’ai horriblement peur de ce qui va se passer.

« Elle est tombée. C’est grave. »

— Je t’emmène, me dit Tom sans l’ombre d’une hésitation.

La jeune femme se lève, comme si elle voulait nous accompagner, mais Tom ne lui en laisse pas la possibilité.

— Je dois partir, dit-il. De toute façon, j’allais rentrer.

— Tu m’appelles ? demande-t-elle d’une voix où perce l’espoir.

Tom ne l’écoute plus. Déçue, elle se rassoit tandis que nous quittons le pub. Je m’en veux d’écourter sa soirée, mais Madie est ma seule priorité.

Dans la nuit, je cherche la voiture de Tom.

— Ici, dit-il en m’attrapant par le bras.

Je ne relève pas son geste, trop préoccupée par ce qui m’attend. Dès que nous sommes installés, Tom démarre en trombe. Il pose un gyrophare sur le tableau de bord et se concentre sur la route.

Durant le trajet, je ne dis pas un mot. Perdue dans mes pensées, je tente de refouler les hypothèses les plus sombres, et toutes les trente secondes j’éclaire mon téléphone pour vérifier mes appels, pour le cas où un membre de ma famille chercherait à me joindre.

— Ils sont sûrement avec l’équipe médicale, me dit Tom pour me rassurer.

— Tu as raison…

Je lui adresse un sourire reconnaissant avant de revenir au silence. Effectivement, quelques minutes plus tard, mon père me rappelle. En quelques mots, il m’explique que Madie est bien arrivée et que les médecins la prennent en charge.

Je respire.

Dès que nous arrivons, Tom s’arrête près des portes des urgences.

— Vas-y. Je vais garer la voiture sur le parking.

J’ai un moment d’hésitation. Tom buvait un verre avec une amie, et il a écourté sa soirée à cause de moi. Je ne vais certainement pas l’abandonner maintenant, comme si je le considérais comme un simple taxi…

— Vas-y, répète-t-il plus fermement. Je te rejoins tout de suite.

Le ton autoritaire qu’il emploie me donne le coup de fouet dont j’ai besoin. Je bondis hors de la voiture et me précipite vers les portes vitrées. Une fois à l’intérieur, je jette un œil dans la salle d’attente et trouve mon père assis près de ma mère.

Je m’approche et demande, le cœur battant à tout rompre :

— Comment va Madie ?

Mon père a le teint cireux et ma mère affiche sa mine des très mauvais jours.

— On n’en sait rien, dit-elle. Elle a fait un scanner. Ensuite, elle est partie directement pour le bloc opératoire.

— Une opération ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Mon père cherche ses mots. Il tente de m’expliquer ce qu’il sait, mais renonce, les yeux embués de larmes. Le voir si bouleversé me serre la gorge. Mon cœur cogne dans ma poitrine quand je me tourne vers ma mère.

— Ils pensent à un traumatisme crânien, m’explique-t-elle. Elle a pris l’escalier seule, elle disait vouloir se rendre au café. Ce n’est pas la première fois qu’elle tente ce genre d’escapade. Le médecin a dit qu’il viendrait nous voir dès qu’il en saurait plus, mais pas avant une heure. D’ici là, on ne peut rien faire d’autre qu’attendre.

Attendre. Là, j’ai tout sauf envie d’attendre…

Ma mère me montre la chaise à côté d’elle, mais je préfère rester debout. Je leur annonce l’arrivée de Tom.

— C’est lui qui m’a emmenée. Où sont Quentin et Élisa ?

Ma mère prend ma main.

— Ta sœur cherche quelqu’un pour s’occuper de Chloé. Et je n’ai pas réussi à joindre ton frère.

Elle semble désolée. Moi aussi. J’ai de la peine pour Quentin car je sais que, lorsqu’il va découvrir les messages de mon père, il va s’en vouloir terriblement. Réaliser qu’il a passé sa soirée à boire au lieu de nous rejoindre à l’hôpital risque de le faire sombrer davantage.

Impossible de rester sans rien faire. Debout devant la rangée de chaises, je réfléchis à l’endroit où il pourrait se trouver. À cette heure, il est probablement arrivé à sa fameuse soirée. Peut-être qu’il est au BZ, ce bar dont il m’a parlé. S’il est dans ce lieu que j’imagine bondé, il n’aura pas entendu son téléphone. Je dois tenter ma chance.

— Je crois que je sais où est Quentin, dis-je.

Mes parents m’adressent un regard surpris.

— Il m’a parlé d’un bar en ville. Je vais le chercher.

Sans autres explications, je quitte la salle d’attente et franchis les portes vitrées. Tom est là, à deux pas de l’entrée. Il s’arrête, étonné de me voir sortir de l’hôpital.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Madie est partie pour le bloc opératoire. On n’aura pas de nouvelles avant une heure. Élisa devrait arriver, mais Quentin n’est pas joignable. Je sais qu’il a prévu de passer le début de soirée dans un bar et je pense que c’est au BZ.

Le regard de Tom s’éclaire. Il a compris mon plan.

— OK, on y va.

Au pas de course, nous rebroussons chemin et grimpons dans sa voiture, garée derrière l’hôpital. Tom prend la direction du centre-ville. Les sourcils froncés, il se concentre sur sa conduite.

Presque quinze minutes après, il met son clignotant et nous entrons sur un terrain vague qui fait office de parking. Un immense néon bleu indiquant Le BZ nous fait face. Une bonne dizaine de motos sont alignées sous la devanture et une bande de gars en veste en cuir discutent sous l’auvent, cigarette et bière à la main.

Un long frisson me parcourt quand je me rappelle que c’est ici que Tom travaillait. Le spectre du braquage plane dans l’air et me pousse à considérer cet endroit comme un lieu dangereux.

— Ne me dis pas que mon frère est là-dedans !

— Théoriquement, c’est toi qui penses qu’il est là-dedans… On va aller jeter un œil.

Au secours, je veux rentrer chez moi !

— Je propose qu’on leur téléphone, dis-je dans un élan de survie.

Tom me regarde comme si je venais de disjoncter.

— J’y vais, tu n’as qu’à rester dans la voiture.

— Non, tu ne peux pas, dis-je en posant la main sur son avant-bras. Pas après…

Je m’interromps. Nos regards se croisent.

— Pas après quoi ?

Je m’adosse à mon siège. Ce n’est ni le lieu ni le moment d’aborder ce sujet, mais le regard de Tom m’indique clairement que je ne vais pas y couper.

Gênée, je passe une main sur mon front avant d’avouer :

— Quentin m’a parlé de ce qui s’est passé au BZ, avant que tu deviennes policier. Alors je suppose que tu n’as vraiment pas envie de retourner dans ce bar.

Tom me fixe de ses grands yeux, l’air surpris que je sois au courant. Je me rends compte que j’ai été indiscrète. Quand il m’a parlé de sa vocation, il n’a pas mentionné cette partie de l’histoire. Il n’avait sans doute pas envie de revenir sur cet épisode traumatisant.

— Tu parles du braquage ?

— Je suis désolée, je n’aurais pas dû poser de questions.

Tom secoue la tête, comme si cet incident n’avait plus d’importance.

— C’est du passé. La seule chose qui me tracasse encore, c’est de ne pas avoir pu mettre la main sur les gars qui sont entrés par surprise.

Il semble sûr de lui. Ce petit surplus d’assurance lui va comme un gant.

— Mais toi, Lili, ne me dis pas que tu as vraiment peur de m’accompagner ?

Un sourire amusé soulève le coin de sa bouche. Je le soupçonne de se moquer de moi. Lili la trouillarde, terrorisée à l’idée d’entrer dans un bar de motards.

— Pas du tout, dis-je, les bras croisés sur ma poitrine. C’est juste un bar.

— Si tu le dis.

Du coin de l’œil, je vois son sourire s’élargir.

— On peut savoir pourquoi tu souris bêtement ? ajouté-je.

— Parce que, si tu voulais apprendre des choses me concernant, tu pouvais me poser la question directement.

— C’est noté, dis-je en rougissant furieusement. Allons-y, je ne voudrais pas manquer le bilan du médecin.

Nous quittons la voiture et traversons le parking sans perdre de temps. Devant le bar, Tom me tient la porte et nous entrons. À l’intérieur, je repère immédiatement mon frère. Il est assis sur un tabouret, en compagnie de deux jeunes femmes et d’un gars de son âge qui porte une casquette à l’envers.

— Tu les connais ? demandé-je à Tom.

Il hoche la tête.

— Des habitués, eux aussi.

Nous traversons la salle, dont l’ambiance est typique des bars branchés minimalistes. Musique assourdissante, sol en béton, néons et fûts de bière en guise de décoration.

Parvenue à sa hauteur, je pose la main sur l’épaule de Quentin pour attirer son attention. Il se tourne dans ma direction et ouvre de grands yeux.

— Lili !

Il doit se demander si je suis vraiment sa sœur. Ou son sosie version fêtarde.

— T’es venue boire un verre ? demande-t-il, enthousiaste, comme si nous n’avions pas eu de conversation houleuse quelques heures plus tôt.

Je secoue la tête. Le regard de mon frère change. La lueur de joie s’éteint. La surprise cède sa place au doute, puis à la suspicion.

— C’est Madie, elle est à l’hôpital. Il faut que tu viennes.

Mon frère cligne des yeux, comme s’il voulait s’assurer d’avoir bien compris.

— Madie…

Sa voix se meurt. Sans rien ajouter, il prend son blouson et se lève. Ses amis lui adressent un mot gentil, visiblement, ils savent très bien que je parle de notre grand-mère, et nous sortons.

Durant le trajet pour revenir à l’hôpital, Quentin m’interroge. Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce que je l’ai vue ? Qu’ont dit les médecins ? Qui est à son chevet ? Est-ce qu’on a prévenu Élisa ? Comment j’ai su pour le bar ?

Je réponds du mieux que je peux. Quant au bar, je me contente de lui rappeler notre conversation de cet après-midi, sans faire aucun commentaire sur sa voix un peu pâteuse à tout juste 21 heures.

Tom nous dépose devant les urgences et insiste, une fois de plus, pour aller garer sa voiture seul sur le parking derrière le bâtiment. Ni Quentin ni moi ne lui opposons la moindre résistance, trop pressés d’avoir des nouvelles de notre grand-mère. Nous sommes partis depuis près de trois quarts d’heure, il y a des chances que la situation ait évolué.

Nous retrouvons la salle d’attente en quelques foulées. Mes parents et Élisa sont debout.

— Nous voilà, dis-je dans un souffle. Alors ?

Je sonde les yeux de mon père. La peur s’en est allée.

— Elle va bien.

Mes épaules s’allègent d’un poids.

— Au scanner, poursuit mon père, les médecins ont vu un hématome sous-dural. Ils ont réussi à le drainer sans problème. Elle a besoin de repos, mais elle devrait récupérer assez vite.

Ça, c’est la vraie meilleure nouvelle de la journée. Sans plus réfléchir, je m’approche de mon père et lui tombe dans les bras. Il se crispe, surpris, puis ses bras s’enroulent sur mes épaules et il me rend mon étreinte.

— Ma puce… , dit-il d’une voix émue.

Ma mère s’approche, les yeux déjà embués de larmes. Quentin fait quelques pas aussi dans ma direction, les yeux brillants de reconnaissance.

— Quand est-ce qu’on pourra la voir ?

Ma mère le prend par le bras, touchée de l’entendre enfin parler d’une visite.

— Pas avant demain, répond mon père en me relâchant.

Demain.

Demain, Madie aura la bonne surprise de nous avoir dans sa chambre, tous en même temps. Enfin, seulement si l’équipe médicale autorise ma famille un peu cinglée à envahir l’espace d’une patiente au repos.

À quelques pas de nous, Élisa se racle la gorge. Gênée, elle est restée à distance, ne souhaitant sans doute pas se mêler à nos effusions de joie.

— Je vais retrouver Chloé, dit-elle. Je passerai demain.

Elle sourit poliment et quitte la salle d’attente sans autre forme de salutation. Ma sœur est une dure à cuire, mais en pareilles circonstances la froideur de son attitude me laisse perplexe. Je décide de la suivre pour avoir une explication.

— Élisa ! dis-je alors que nous sommes dehors.

Elle se tourne et m’adresse un regard dur.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Son ton me désarçonne. Finalement, je ne suis plus sûre d’avoir envie d’une discussion avec elle.

Un peu plus loin, j’aperçois Tom, de retour du parking. Il s’arrête à quelques mètres, conscient qu’approcher pourrait nous interrompre.

— Écoute, Lili, reprend-elle sur un ton impatient, j’ai laissé Chloé chez une voisine, une dame âgée qu’elle déteste, et j’ai promis de revenir au plus vite.

Sa mauvaise volonté anéantit mes dernières résistances.

— OK, laisse tomber.

Elle m’observe un instant. Je crois qu’elle va enfin s’expliquer, mais elle se détourne et rejoint sa voiture, garée devant l’entrée des urgences.

Quelque chose ne va pas. Je connais bien ma sœur, et son comportement de ces derniers jours montre qu’il se passe quelque chose dont j’ignore tout.

Chagrinée par l’attitude d’Élisa, je rejoins Tom.

— Tout va bien ? me demande-t-il quand j’arrive à sa hauteur.

— Madie va bien.

Je lui répète le compte rendu de mon père.

— Et ta sœur ?

— Élisa, je ne sais pas. Elle est très distante depuis quelque temps.

Tom se montre concerné. Il m’écoute lui relater les derniers événements sans chercher à m’interrompre. Y compris quand je lui parle de l’attitude de ma nièce, qui a beaucoup changé cette année. Ces derniers jours, j’ai constaté à quel point il sait se mettre à la place des autres. Le petit garçon moqueur et agaçant semble avoir disparu pour de bon.

— Tu veux que je te ramène ?

Machinalement, je me tourne vers l’entrée des urgences, prête à voir le reste de la famille en sortir.

— C’est gentil, mais je vais rentrer avec mes parents.

Il hoche la tête.

— Tu devrais y aller, ajouté-je tout bas, et rappeler la fille avec qui tu passais la soirée. Il n’est pas si tard.

Je baisse les yeux, confuse, dans l’attente de sa réponse. J’ignore pourquoi j’ai eu besoin de parler d’elle.

— Si ça ne t’ennuie pas, je préfère rester.

Je lève les yeux et trouve les siens. Nous restons un instant à nous regarder l’un l’autre, dans le silence de la nuit. Notre relation est en train de changer. Je ne sais pas précisément si c’est dû à la nostalgie du passé, ou à une complicité naissante, mais ce dont je suis sûre, c’est qu’il est temps de raviver quelques souvenirs de notre enfance. Ceux qui nous ont tenus à l’écart si longtemps.

— Tom, je crois qu’il faut qu’on parle.

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