Mensonges au paradis
Après de nombreuses conversations et...
Après de nombreuses conversations et différents échecs techniques, Erick s’est dépêché de terminer la numérisation de la vingtaine d’heures de vidéos du Home. Il part s’installer avec sa femme à Madagascar où ils ont un projet de permaculture. J’ai pensé à nos vies qui avancent, nous, les anciens du Home, alors que celles de Patou et Vava font du surplace depuis trop longtemps. Ces vidéos tournées entre 1986 et 2006, année de la fermeture du Home, sont aux couleurs de ces années, beaucoup de rouge, de jaune, de bleu et de brouhaha. Je les échange et les commente avec Sophie, par écran interposé. Elle vit à Shanghai, elle rentre de vacances dans le nord de la Chine où il faisait −30 °C, elle s’exclame, « je garde mon obsession pour le ski, l’indifférence au mauvais temps, le goût de l’effort, je parle tout le temps à mon compagnon du Home. Je rêve d’Anne-Marie, elle a une cuillère en bois et fait voler un nuage de frites ».
Sur le premier extrait, intitulé « Pâques 1986 », la voix de Patou commente la recherche des œufs dans la prairie face au chalet, « t’es pas loin, bravo ma jolie ». Puis on entend Karl le rabrouer, « arrête de gâcher la pellicule avec tes conneries ». Patou obéit à son père, le film s’interrompt.
Karl rabaisse sans cesse Patou, il ne skie pas assez vite, ne marche pas assez droit, il n’est pas assez habile, adroit, fort, astucieux. Il le compare à Élie qui est le garçon parfait. Patou se glisse, furtif, Patou baisse la tête, regardant à droite, à gauche, espérant trouver un soutien, un camarade pour le protéger des coups de son père.
Le film reprend avec la voix de Vava. Elle filme Sophie, petite en salopette de jean les pieds en l’air dans une roue maladroite. J’entends, depuis Shanghai, Sophie glousser devant les commentaires de Vava qui filme un ado vêtu d’un pantalon orange et d’un pull jaune, « dis donc Paulo le rigolo, quand tu t’habilles, tu fais une expérience artistique ».
Paulo était autiste, me dit Sophie, et je m’en rends compte à dix-sept ans. Comme elle, je pensais qu’il était un garçon très gentil et pas très bavard.
Je me suis souvenue d’un spectacle où Paulo avait chanté la publicité Ricola et révélé son potentiel comique. Plus loin dans le film, on aperçoit Loïc sur sa chaise roulante. Après un grave accident de voiture, le frère aîné de la famille Tardieu a passé plusieurs années au Home. Il écoutait sa petite radio, Karl le portait, Anne-Marie lui donnait à manger.
À la fin des années 90, jeune adulte, Sophie est devenue monitrice au Home et a vu l’envers du décor, l’improvisation, les engueulades entre Anne-Marie et Karl, entre Karl et Patou. Karl est tyrannique sur la manière dont il fallait laisser couler l’eau avant de remplir un verre, qu’elle soit bien fraîche, la façon de couper le pain, l’épaisseur de la tranche. Sophie a vu de drôles de trucs. Ce gosse qui n’a jamais mangé un sandwich de sa vie, a été toujours servi à table avec des gants et ne sait pas comment attraper le pain et le cervelas. Celui qui a téléphoné avec son portable à ses parents à mi-chemin de la montée vers le Rocher et, dix minutes après, le groupe qui a entendu un hélicoptère qui venait le chercher pour le ramener à L. Les familles des années 70, ceux dont le père est dentiste, comique, ingénieur, dont la mère tient une galerie d’art ou un commerce, ont laissé la place à des gosses dont les parents sont de plus en plus riches et absents. La secrétaire du père d’une fratrie de Syrie a demandé à Anne-Marie de faire grimper la facture à 10 000 francs suisses par mois, sinon il n’accepterait pas cette pension. Ce n’était pas assez cher. Les photos des parents sont en vignette dans les pages « Fêtes » de Vogue. Ils viennent de Syrie, de Dubaï, du Liban, de Rome, de Londres. Leur point commun est qu’ils ont toujours besoin de mettre leurs enfants en « leasing » pour les vacances. Eux séjournent à dix minutes, à L., village Potemkin avec ses chalets boursoufflés de multiples portes de garage, de piscines en sous-sol, d’étages barricadés et armés de caméras automatiques.
Dans une vidéo datée de juillet 1987, Karl filme les Jeux romains, une journée de fête qu’il organise chaque été. Les filles portent un tissu drapé sur leur maillot de bain, elles se déhanchent, « elles sont bien jolies », commente Karl. Elles rigolent, grimacent, se roulent dans l’herbe, imitent un défilé de mode, des rubans roses dans les cheveux.
Les garçons sont alignés. Leur toge serrée par une ceinture, ils portent des casques en carton recouvert de papier aluminium, des boucliers en bois peint, des lances haut perchées, ils tentent de marcher en cadence. « Attention, c’est l’attaque des Gaulois », prévient Patou.
Les Gaulois sont habillés de sac de jute marron, de fichus noués sur la tête. L’attaque est le prétexte pour se rouler dans l’herbe. Romains et Romaines, Gauloises et Gaulois, ces derniers tapent avec leurs balais, les Romains sont à terre. Ils sont cinq Gaulois contre un Romain, « C’est le massacre, regardez-moi ces morts, ces victimes », s’exclame Patou.
Une petite Gauloise de six ou sept ans pose tranquillement son pied sur la tête d’un Romain de treize ans, « Qu’elle l’achève » annonce-t-il, mais elle choisit de délaisser son mort pour enlacer Jimmy, le gros labrador noir de la maison. Une Gauloise mange une crotte de nez, « Ça va Obélix ? ». Un mini Astérix en pantalon rouge tranche la gorge d’un Romain. Les filles en maillot de bain et serviette nouée sur les hanches se trémoussent sur le champ de bataille puis contemplent les corps allongés. Elles leur passent dessus en gambadant. Patou chantonne un air de trompette. César fait semblant de pleurer, une Romaine lui caresse la tête. Quelques morts se réveillent, l’un d’eux réclame un médecin, l’autre déclame des chiffres dans le désordre. Un petit suce son pouce, indifférent à la bagarre. Un Romain s’enfonce dans l’herbe, une Gauloise hargneuse lui donne des coups avec son fichu et se tourne, triomphante, vers la caméra. « Quel bonheur », reprend Patou, et puis on entend la voix ferme de Karl, « On se lève, et vous filez tous derrière la barrière, je ne vous félicite pas les Romains, on va faire une revue des troupes ».
Ils sont là, grands et petits, la caméra passe d’un visage à l’autre, Karl salue un à un les combattants, « ça va la courageuse Sophie, et toi Leïla toujours assise, et le Luc il est content, et Javier le beau sourire, et Julien tu as quel rôle dans le film, t’as gagné la guerre, et le pauvre Tarek a un œil poché, le Manuel il a reçu un coup de balai dans l’œil c’est Lydie ta petite chérie qui te l’a donné, faut être polie Marie, je veux voir Natalia (une petite de quatre ans qui se balance son ventre en avant), good morning Natalia, how are you Natalia ? ».
1990. Vava filme Maxime qui s’entraîne à faire des roues, puis une jeune fille allongée dans l’herbe, les yeux fermés, elle annonce « c’est Colombe qui bronze ».
Je porte un pull bariolé que je lui ai emprunté. J’ouvre les yeux, je la regarde en souriant. Vava zoome sur moi, je lui fais signe de filmer ailleurs et je me retourne, le visage planté dans l’herbe fluo.
Des heures de vidéo de courses en sac, de sketchs, de chansons, de descentes en luge, ponctuées des expressions de Karl.
Sophie de Shanghai et moi de ma cuisine, nous imitons Karl, accent vaudois inclus : « C’est quoi tout ce chni ? Faut pas avoir fait l’université d’Uschy pour comprendre. De bleu de bleu. De Dieu de Dieu. Mais c’est la fête au village ou bien ? »
Le mari de Sophie a été moniteur dans une vraie colo, il a passé le BAFA, le diplôme des moniteurs, et il lui a dit que c’était illégal notre truc, les punitions, les gueulantes, nos activités, pas réglo du tout. Mélanger les petits, les grands, dehors par −18 °C la nuit, les marches de quarante kilomètres à huit ans, l’escalade en montagne sans guide, les six heures de ski sans pause dans la tempête, les repas de frites, de chocolat chaud et de tartes aux pommes, l’été les pieds nus sur l’asphalte, et dormir les fenêtres ouvertes, l’hiver. Nous regardions la télé, douze sur un canapé de trois places. Dans les colos BAFA il y a des programmes télé par classe d’âge. Et puis les enfants de la direction jouant avec nous, ce n’était pas très sain. Il a insisté, c’est totalement interdit dans les colonies réglementées.
Sophie a mis des années à comprendre que Karl et Anne-Marie sont les parents de Vava et Patou. « J’ai quatorze ans, Patou conduit le tracteur, je trouve cela injuste, et quelqu’un m’a dit, c’est normal, c’est le fils de Karl. Je n’en reviens pas. Je crois que Patou et Vava sont des pensionnaires comme nous, ils dorment avec nous, n’ont pas plus de cadeaux à Noël ni plus d’affection. »
Vava veut parler à sa mère, elle lui réclame quelque chose et Anne-Marie continue son travail sans se retourner, elle ne l’entend pas. « Quand j’appelais Anne-Marie, elle me répondait toujours. » Sophie a ressenti une grande tristesse qu’Anne-Marie ne soit pas attentive à sa fille, alors qu’elle l’était avec nous.
Sophie m’interroge, « Tu crois que c’est ça l’origine des problèmes de Patou et Vava ? On leur prenait leurs parents et eux nous offraient leur amitié ».
Elle continue, « Je vois toi et Vava, marchant et parlant. Vous étiez tout le temps collées. Qu’est-ce que vous disiez ? ».
Aujourd’hui Vava est seule, enfermée chez elle. Elle ne skie plus, ne peint plus, passe ses journées sur les réseaux sociaux à poster des citations et des textes sur les Évangiles où apparaît l’Antéchrist, parfois mon prénom ou celui d’autres pensionnaires, nous accusant de l’avoir traitée telle une domestique et de l’avoir abandonnée. N’a-t-elle pas tort ?
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