Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 17 sur 31

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Mensonges au paradis

Il m'a fallu trente ans...

Il m’a fallu trente ans pour laisser un message à Patou et à Vava et reprendre le train à la gare de Lyon, puis le funiculaire vers la vallée et F.

L’avant-dernière fois que j’ai vu Patou, c’était le jour de son mariage avec Isabelle.

Ils ont vingt et un ans et s’aiment depuis leurs quinze ans, lui et la jeune Parisienne à la famille décimée par le suicide de son père, puis de sa mère. Sur des images vidéo du Home, prises l’année de leur mariage, elle sert un repas, penche la tête pour que ses cheveux châtains cachent son visage quand la caméra s’approche. Timide, elle ne participe pas à nos jeux les plus brutaux, elle est douce, s’occupant des plus petits avec patience, empêchant nos tentatives de mettre à l’écart un nouveau qui ne nous plaît pas et que nous souhaitons tester.

Elle a terminé avec deux ans d’avance des études d’histoire de l’art à l’École du Louvre. Je l’envie. À vingt ans, elle est une adulte mariée, diplômée, adoptée légalement par la famille Ammann.

À vingt ans, je suis une jeune femme trop aimée par son père, qui se heurte aux garçons de son âge. Je suis déçue, je m’ennuie et les quitte pour un rien. L’idée de sacrifier ma vie pour un homme, de me fondre en lui, de faire de ses désirs et projets les miens m’est étrangère, mais j’admire Isabelle qui a choisi de lâcher sa future carrière dans un musée pour suivre Patou. Diplômé d’une des meilleures universités de Suisse, il a décidé d’ouvrir un restaurant à Malte. Des parents d’anciens du Home ont investi dans ce projet, et ils s’installeront grâce à ce capital de départ.

 

Pour une raison qui m’est alors inconnue, Patou et Isabelle quitteront précipitamment Malte trois ans après avoir créé leur restaurant. Patou a un autre projet, cette fois à Paris, un bar à champagne qu’il ouvre avec Élie.

Une fête est organisée pour l’inauguration du lieu, Patou qui apporte son savoir-faire est derrière le bar, Élie, qui détient le capital, accueille les invités.

Je suis étonnée que les deux se soient associés, que Patou ne soit pas jaloux d’Élie, ne lui en veuille pas mais au contraire accepte de collaborer avec lui.

Dès ses dix ans, Patou portait les skis et les chaussures des autres, aidait Karl à organiser des jeux sans frontières, faisait le commis pour Anne-Marie, coudre des déguisements, éplucher des patates, des pommes, mettre la table pour vingt, débarrasser pour vingt, passer le balai sous les tables, rincer vingt verres, et cela n’allait jamais, jamais assez bien, et il recevait de son père un coup de pantoufle sur la tête parce qu’il restait des traces sur la table quand Élie était en vacances. Élie skiait mieux, était plus assuré, avait du succès avec les filles.

Élie et Karl étaient fils et père d’adoption. En s’associant avec lui, mais sous ses ordres, Patou avait accepté une situation humiliante pour lui, il était le fils en second, celui qui réussissait moins bien que le fils choisi.

 

Un an après, j’ai appris que l’affaire avait fait faillite.

Je me suis dit que Patou n’avait pas de chance. Des rumeurs circulaient sur ses talents de gestionnaire, insinuant qu’il se servait dans la caisse. Élie était en colère contre lui. Patou avait été malhonnête. Je n’ai pas voulu l’entendre, cela ne correspondait pas à l’histoire que je me racontais. Mais depuis, je n’ai pas revu Patou. Il n’y a aucune raison à notre éloignement, nous ne nous sommes pas fâchés, je n’ai rien à lui reprocher. Quelque part, je sais qu’il y avait chez lui, dans cette manière d’être chaleureuse, une forme de séduction, et que je dois me méfier. Ne pas le voir me permet de rester arrimée à cet idéal, le Home, ce sont des gens honnêtes dans un paysage intouché. Je ne voulais pas que ce soit autre chose. Mais, aujourd’hui, je me dis combien cela est étrange que j’aie su me protéger dans certaines situations, et pas dans autres qui m’engageaient bien davantage.

 

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