Mensonges au paradis
En 1974, Karl et Anne-Marie...
En 1974, Karl et Anne-Marie donnent une interview pour un hebdomadaire suisse. Le Home n’a que quelques années, mais il attire déjà des enfants de France et d’Italie, de Grande-Bretagne et du Liban. La journaliste les a interrogés sur la raison d’un tel succès. Anne-Marie a affiché l’article au-dessus de son petit bureau, dans une pièce adjacente à la cuisine où est accroché à un mur, en hauteur, l’unique téléphone de la maison.
Sur la double page consacrée au Home, on peut admirer une série de photos de Karl et Anne-Marie. Karl ressemble à un soldat romain tel qu’ils sont dessinés dans les bandes dessinées viriles, un soldat mal coiffé, aux mèches brunes qui tombent sur le front, d’autres qui dépassent des oreilles, le front et le nez droits, les dents blanches, petites, les yeux vifs qui fixent, le torse bien large. Anne-Marie a le visage traversé par ces grandes lunettes carrées qui étaient alors à la mode, les cheveux mi-longs, la raie sur le côté, presque sage, et semble en mouvement. Sur un des clichés, Karl paraît en déséquilibre, elle le pousse ou le retient. La légende : « Karl et Anne-Marie, ententes et bagarres cordiales ». Ils s’engueulent beaucoup. Le titre de l’article est « Bon sens et tartes aux pommes ».
Ils défendent des principes d’éducation éloignés de ceux de l’après-68 : « Assez de “problèmes”, de “cas” sur lesquels on se penche précautionneusement comme s’ils étaient dans un état grave ! Assez de toutes ces “sociopsychofoutaises” dont on nous rebat les oreilles, de ces méthodes d’éducation tarabiscotées ouatinées, de ces systèmes qui ne touchent les gosses qu’avec des gants aseptisés et la peur de leur occasionner un traumatisme en leur posant la main sur l’épaule ! Alors que la violence existe et qu’il faudrait peut-être songer à les aguerrir plutôt que d’en faire des fleurs de serre brûlées à la moindre intempérie. »
Le journaliste partage ce point de vue : « Anne-Marie et Karl Ammann ne sont pas enlisés dans l’intellectualité et les modes pédagogiques, prennent des gosses en vacances dans leur maison de F. et leur offrent une “tranche de vie” sans encombrements ni tarabiscotages. Leur façon d’être, intuitive, est le résultat d’une jeunesse pas toujours facile, de tribulations passées. » Ils se racontent. Karl est le dernier d’une famille de huit gosses de la montagne.
« On faisait des farces à tire-larigot, on a brisé des vitres avec un ballon, on a reçu des claques. La discipline régnait à la maison : si j’oubliais un marteau dans la grange à deux ou trois heures de marche de chez nous, je devais aller le chercher. Nous avons formé très tôt une équipe de skieurs, pas de tricherie entre nous, je n’aime pas les dissimulés », expliquait Karl.
Le père d’Anne-Marie était éleveur, il s’était installé avec ses dix enfants. « Ma grande sœur s’occupait des petits. À mes douze ans, quand elle s’est mariée, j’ai dû prendre la relève et aller laver le linge à la fontaine. Mon père et ma mère étaient craints et adorés. Ils étaient réservés, mais mes sœurs, elles, débordaient de tendresse. Rien qu’avec les œufs, de la farine et du sucre, nous préparions des festins. Le dimanche, papa faisait la cuisine pour que maman puisse aller à la messe. »
Anne-Marie était serveuse au Relais, le café « pour Anglais » de L. quand elle a rencontré Karl. « Il les entraîne et moi, je les écoute. J’essaie de comprendre leurs idées farfelues, leurs projets, leurs silences. Quand les parents nous amènent leurs enfants, ils nous expliquent combien il faut faire attention, ils ont des problèmes, ils sont particuliers, sensibles. J’écoute. Mais ensuite, j’essaie de faire comme s’il n’y avait pas de cas. Un jour, deux psychologues canadiens de renom nous ont amené leurs trois petits. Ils avaient des idées très précises sur leur éducation : “Il faut que nos enfants se couchent quand ils le désirent, qu’ils ne soient pas contrariés et mangent ce qu’ils souhaitent.” Avec vingt enfants à la maison, c’est impossible. Au début, ces enfants se sont isolés, on a averti leurs parents qu’on n’allait pas suivre leurs absences de règles, qu’il fallait qu’ils s’intègrent. Ils sont venus les chercher pour les placer dans un autre Home qui acceptait de suivre leurs principes. Puis ils nous ont suppliés de les reprendre, ils s’ennuyaient de nous et de nos règles. Les vertus d’une grande transpirée pour atteindre le repaire des chamois, d’un baiser ou d’une taloche envoyés au bon moment, tout cela devrait être remis à sa juste place, dans la pédagogie moderne. »
Je suis un de ces enfants suppliant pour de l’autorité et des baisers.
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