Mensonges au paradis
Charlotte, la cousine de Vava...
Charlotte, la cousine de Vava et Patou, est une des rares à avoir gardé un lien avec eux.
Elle m’a proposé de venir dormir chez elle à C., à dix kilomètres du Home où elle non plus n’y retourne jamais.
Quand l’affaire Patou a fait la une en Suisse, un journaliste a voulu l’interroger. Elle a refusé.
Elle est d’accord pour me parler, « à toi seulement », parce qu’elle se souvient, elle avait huit ans et moi seize, que je l’avais aidée à découper son cervelas grillé, lui ôtant la peau avec un petit caillou pointu pour qu’elle le mange plus facilement. Une autre fois, j’avais chassé des garçons qui la surnommaient Bouboule. J’étais étonnée. J’étais donc gentille ?
Comme chacun d’entre nous, au Home, elle avait le sentiment d’être privilégiée même si pour elle la fin a été noire. Anne-Marie lui donnait la clé de la réserve pour qu’elle prenne une plaquette de chocolat à partager avec ses copines. Elle n’avait pas à la voler et Karl ne l’a jamais punie. Pourtant, plus d’une fois, il l’a surprise jouant au jeu des cochonnes. C’était dans la grande chambre rose, elle et sa copine Laetitia se mettaient à quatre pattes en grognant puis tiraient toutes les couettes les unes après les autres.
Charlotte imite très bien le cochon, et a gardé son joli visage de petite fille, les yeux bleus de la famille Caroz. Après avoir dîné de jambon sauce madère, une recette d’Anne-Marie, nous sommes sorties dans son jardin, elle m’a montré les trois pommiers couverts de pommes immangeables, et le cerisier sans cerises, car il avait gelé ce printemps. Les recettes des délicieuses tartes confectionnées avec des fruits pourris viennent de ses grands-parents, les parents d’Anne-Marie. Ils étaient pauvres et pleins d’amour, transformaient un rien en délice. On était arrivées au bout du jardin quand elle m’a dit, je n’ai pas que de bons souvenirs du Home, en 1998, j’avais quatorze ans, une nuit, sur la table de ping-pong, un garçon a baissé mon bas de pyjama, je disais non, non, non, sans comprendre ce qu’il faisait, je savais juste que je ne voulais pas, alors je répétais, non, non, non. Je suis rentrée me coucher dans la chambre rose. J’ai voulu réveiller Laetitia, ma copine, mais elle m’a répondu « laisse-moi dormir ». Le lendemain matin, j’avais honte, je n’en ai parlé à personne. L’après-midi, le garçon, un grand de dix-huit ans, un Parisien, un nouveau, m’a offert une boule en plastique transparente avec la neige qui tombe. C’était dégueulasse. Je ne me souviens même plus du nom de ce garçon, même si je me concentre, j’ai essayé pourtant, son nom a disparu. J’avais quatorze ans et cette boule en plastique me donnait envie de vomir. Même à Anne-Marie, je n’ai rien pu dire. Le garçon était un des riches pensionnaires arrivés à la fin des années 90. Des nouveaux qui avaient beaucoup d’argent et qui se croyaient tout permis. Des gosses de milliardaires, de gens qu’on voit à la télé. Mais lui, je n’arrive pas à me souvenir de son nom. Tout est bloqué.
J’ai posé ma main sur l’épaule de Charlotte, je m’étais projetée en 1998, rejouant la scène pour en changer la fin. J’arrivais à temps, m’emparant des cheveux du garçon, lui hurlant dessus, on se serait battus tous les deux, Karl et Anne-Marie se seraient réveillés.
Ce n’est pas ce qui s’est passé. Charlotte est rentrée chez elle avec son lourd dégoût.
Me voyant silencieuse, elle a changé de sujet. « J’ai dit à Vava qu’on se voyait, elle trouve ça suspect, on n’était pas copines à l’époque, elle m’a saoulée et veut savoir pourquoi tu viens me voir. »
Je lui ai expliqué à nouveau mon projet de livre sur le Home, je voudrais comprendre ce qui est arrivé à Vava. Charlotte était prête à m’aider. « Vava me fatigue avec son antéchrist, mon compagnon est l’antéchrist à cause de la couleur de sa peau, moi parce qu’on vit ensemble sans être mariés, mais la pauvre, elle est très malade. Elle attend toujours que sa rockstar vienne la chercher en hélico pour la sauver. Il était marié, ce genre de mec est à fuir, cela a été le début de la cata, c’est là qu’elle a perdu pied avec la réalité. La rockstar à laquelle elle donne des cours de ski, elle croit que c’est la vraie vie. Un fantasme, puis elle s’y est perdue. »
En écoutant Charlotte, je me disais que Vava n’était pas la seule à avoir cru à un monde d’amour et de bonheur plutôt que d’accepter la réalité. Quand j’ai annoncé à ma mère que je m’installais avec Charles, elle m’a prévenue de son ton habituel, souriante et placide : « S’il te fait du mal, je le tue. »
OceanofPDF.com