Mensonges au paradis
J'ai vingt ans quand je...
J’ai vingt ans quand je quitte la vallée et n’y retourne que trente ans plus tard à l’invitation d’une amie. Irène m’a proposé de l’accompagner pour une randonnée dont le point de départ est le chalet de ses parents, à quinze minutes du hameau de F. où est situé le Home. Je lui ai raconté combien j’étais contente de prendre le train s’élevant au-dessus du lac, montant en colimaçon à travers les vignes et les villas pour rejoindre le pays de T. Je lui ai montré au loin le Home. Elle a suggéré que nous descendions visiter le chalet et j’ai répondu mollement. Elle m’a aussi proposé d’aller à la piscine publique du canton. Je n’avais aucun doute, là rien ne serait abîmé ; un bassin à la structure en bois avec vue sur la montagne, le soleil qui inonde des lignes d’eau vides, la propreté inouïe des vestiaires avec des sèche-cheveux en état de marche. Nous avions onze ans, nous n’avions pas de haut de maillot, j’étais complexée, on voyait mes côtes, j’admirais Vava, la fille de Karl, le torse couvert de chair tendre. Karl a annoncé devant notre petit groupe de filles, « il y a les nénés qui poussent, surtout Colombe ». J’étais mortifiée.
Irène et moi sommes allées marcher, j’étais éblouie par la beauté inchangée des paysages. De douces montagnes, dont chaque pan révèle des couleurs différentes, mauve, ocre, vert pâle, vert vif. Et j’étais étonnée, je grimpais facilement, avalant chaque kilomètre comme avant.
Je suis rentrée enthousiaste. Je répétais, c’est si beau, c’est si beau, ce serait un beau décor pour un roman. J’en étais persuadée, ce serait un livre facile. Un livre qui ne gênerait personne, ne susciterait pas de reproches. Ce roman suisse me plaisait déjà, j’imaginais des chapitres blancs, des chapitres verts, une sorte de Majesté des mouches à la montagne. Des enfants non pas oubliés sur une île déserte comme dans le roman de William Golding, mais dans un chalet. Comme chez Golding, l’histoire serait inventée, mais j’avais l’ambition d’en gommer la cruauté, l’aventure se terminerait bien.
Quelques jours après, j’ai raconté mon voyage à ma sœur Jeanne et à Maxime, une ancienne du Home, la seule avec laquelle j’ai gardé un lien. Nous nous sommes remémoré de mignons détails suisses. Jeanne pensait encore à Pony, la chanson qui nous réveillait le matin, elle était persuadée qu’elle avait été choisie spécialement pour elle, Karl connaissant son goût pour les poneys. Maxime était obsédée par le confort de la literie et de nos couettes.
J’ai confié à Jeanne et à Maxime mon projet d’écrire un roman suisse. Le Home avait été la part la plus réelle de mon éducation, celle à laquelle je me réfère jour après jour, mesurant ce que j’y ai appris.
Jeanne et Maxime m’ont regardée, étonnées par mon projet. Je ne savais donc rien ? Elles ont évoqué Patou et Vava, les enfants de Karl et Anne-Marie. Leur fille Vava avait un an de moins que moi, leur fils Patou, deux ans de plus. Ils étaient mes amis d’enfance, mais avec eux non plus je n’avais gardé aucun lien.
Elles m’ont appris que dans notre décor bucolique, il y avait eu tromperie.
— Patou a été arrêté à l’enterrement de son père, il est depuis en prison, m’a annoncé Jeanne.
— Vava, elle, souffre psychiquement et ne sort plus de chez elle, a renchéri Maxime.
Au fur et à mesure que Jeanne et Maxime me racontaient leurs souffrances, la tristesse remplaçait ce qui avait été pour moi un éden.
Pourquoi l’un et l’autre vivent enfermés ?
Qu’est-ce qui leur était arrivé ? Qu’est-ce que je n’avais pas vu ou refusé de voir ?
J’hésitais.
Si j’avais l’intention de travailler sérieusement, il me fallait réexaminer notre montagne au risque de casser mes illusions. L’ignorance et l’oubli me conviennent bien, écrire un roman suisse m’aurait arrangée. Je devais donc y renoncer, consciente que la réalité aussi cruelle soit-elle était plus intéressante que la jolie histoire que j’avais commencé à imaginer.
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