Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 21 sur 31

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Mensonges au paradis

Si mon ordinateur sait où...

Si mon ordinateur sait où je suis alors que je viens d’arriver à F. (une publicité en ligne me propose « cette prothèse auditive qui cartonne dans le canton »), est-ce que Patou sait-il, lui, que je suis déjà là ?

J’avais proposé à Erick, Hubert, Anna, Leïla, Élie, Maxime et d’autres anciens du Home de m’accompagner, ils étaient enthousiastes à l’idée de faire le voyage, et bizarrement ils ont tous décliné les uns après les autres. J’avais quand même envie de partager ce retour au Home avec eux. À la sortie de la gare, j’ai envoyé une photo du panneau jaune qui indique « La combe, une heure de marche » à Élie puis aux autres. Élie m’a appelée dans la seconde.

Je lui ai parlé de mon projet d’excursion au Rocher avec Patou comme si cela était possible, comme si j’avais vraiment prévu de le faire. « Ça ne va pas, t’es dingue, un accident est vite arrivé. » Il a prononcé des mots comme « mafia », « extorsion de fonds » qui m’ont fait frémir et excitée en même temps.

J’étais seule, je marchais le long de la rivière en me demandant d’abord comment transmettre la splendeur de l’herbe grasse et épaisse, et le charme des fermes au toit de métal rouillé. J’avais prévenu Patou de mon séjour ici, il devait me rejoindre la semaine prochaine. Est-ce qu’il pouvait me pister avec son téléphone ? Envoyer quelqu’un ? Ou profiterait-il de notre excursion pour se débarrasser de moi au milieu de la nuit ?

J’en étais là, à imaginer n’importe quoi, puis je me suis reprise. L’imagination est parfois répugnante. Patou n’est pas le héros d’une fiction qui selon mon désir peut apparaître et disparaître. Je devais comprendre ce qui lui était arrivé, sa descente au pays du mensonge, mais pour être juste, il fallait que je l’accompagne.

Lors d’un jeu copié sur « La Tête et les Jambes », Karl me pose des questions. La première est facile : quelle est la couleur des rideaux de la salle à manger du Home ?

Je réponds avec assurance, je décris les fleurs bleues, de deux bleus différents, un marine et un turquoise, sur fond crème. Je n’ai aucun doute, aucune hésitation. Mais les rideaux sont rouges. Je ne souffrais d’aucun trouble neurologique ou lié à ma mémoire immédiate, ces rideaux que j’avais vus deux heures auparavant, devant lesquels je petit-déjeunais, déjeunais, dînais à toutes les vacances scolaires depuis l’âge de six ans, ces rideaux familiers, je les avais transformés en ce motif à fleurs bleues que j’avais dû voir ailleurs ou parce que le bleu est ma couleur préférée. Karl n’en revenait pas, c’était la question la plus facile, et j’avais perdu cinq points.

 

Patou ment. Un engrenage dont il n’a pas pu s’extirper. Au départ un oubli infime, il a cru voir un détail qui n’existait pas, une possibilité, une confiance dans une personne, une entreprise, un lien, un développement, des éléments qui se sont enchaînés.

 

Patou ment pour se protéger. Le pays de nos mensonges est celui de notre liberté. Nous sommes le bon personnage, nous aimons qui nous voulons, nous tuons celui qui nous encombre. La jouissance du mensonge. La jouissance romantique, celle que je ressens en écrivant ou en lisant. Ici aucune humiliation ne reste sans revanche, aucun désir sans réponse.

 

Ou

Patou a une prédisposition biologique à mentir. Mentir est la conséquence d’une augmentation de la matière blanche dans la partie orbi-frontale de son cerveau.

Ou

Patou est atteint d’un syndrome appelé pseudologia fantastica. En psychiatrie, ce syndrome est décrit pour la première fois dans la littérature médicale en 1891. Il est défini comme « une falsification entièrement disproportionnée à toute fin discernable qui peut être étendue et très compliquée, et peut se manifester sur une période d’années ou même d’une vie ». L’individu peut croire qu’il raconte la vérité, ignorant qu’il s’agit de fantasmes.

Ou

Patou ment parce qu’il a peur de ne pas pouvoir exister autrement.

Ou

Son père l’a détruit, Patou se détruit par le mensonge.

Ou

Parce qu’il a peur de ne pas pouvoir être aimé autrement.

Ou

Patou imite ses parents qui eux-mêmes mentaient sur le nombre de billets de train, de forfaits de ski. Mentir pour être comme eux. Mentir pour appartenir enfin à une vraie famille unie. Les autres en sont exclus, car ils ne mentent pas.

Ou

Patou ment parce que le réel est trop petit.

Ou

Pour s’inventer une place parce que la sienne est prise.

Ou

Mentir parce que l’on a honte de ce que l’on vit et subit.

C’est ainsi que je mens. Je peux aussi mentir pour toutes les raisons précédentes.

 

Patou est diplômé d’une grande université, il a rejoint la classe sociale des enfants avec lesquels il a été élevé. Mais quand il retourne avec Isabelle au Home pour aider Karl et Anne-Marie, ils sont des employés aux ordres, ils épluchent les légumes, trient le linge sale, torchent les gosses.

Le mensonge pour échapper à soi. Être enfin la personne que l’on aimerait être, appartenir à la bonne classe sociale.

Ou

Patou avait accompagné son père à la Coop, Anne-Marie leur avait demandé des pommes pour des tartes. Patou avait repéré de belles pommes rouges et appétissantes, Karl l’avait engueulé et avait choisi les moins chères. Il avait ressenti de la honte, quel radin, et avait pensé, quand ce sera à mon tour de diriger le Home, j’achèterai de meilleures pommes.

En mentant, de domestique vous devenez prince.

 

Je nous revois, nous ces garçons et ces filles qui s’installions à l’ombre de son père, de sa mère, lui laissant des miettes, et lui jeune homme qui a de manière systématique saboté une à une toutes les entreprises où il a été embauché, confondant la caisse et son compte en banque.

Il est cette personne divisée, arrangée pour plaire, persuadée que seul un accoutrement de ses motivations lui permettrait d’avoir une place. Et cette place est un leurre, une maison de sable qui s’écroule et l’oblige à fuir, à être dans une course, sans maison à soi, une imposture, et le renvoie à son enfance, à sa chambre occupée par d’autres, à ses parents qu’ils partagent, à sa maison qui n’est jamais la sienne.

En l’écrivant, lui qui était invisible prend des contours, s’éclaire. La question du vrai ou du faux n’a plus d’importance. Il n’est plus une mince silhouette, il épaissit, je nous perçois. Vivre dans un conte, dans une maison dont les fondations sont des fables, n’est-ce pas ce que je connais ?

 

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