Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 28 sur 31

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Mensonges au paradis

Je lis sur la maladie...

Je lis sur la maladie de Vava, une voix lui chuchote à l’oreille. Fractionnement de l’esprit, dispersion de soi. Son malheur s’impose à moi. La réduction de son monde à des heures passées sur son écran dans une vie artificielle, sa colère, la dislocation de son intelligence, sa solitude, sa misère, tout cela m’affecte, je ne peux pas faire comme si cela ne me concernait pas. Je ne peux pas écrire ce livre et ne pas l’aider. Je continue à lire. Rééducation. Déficit d’intégration des informations. Les inscrire dans une routine pour mieux intégrer les hypothèses. Être un meilleur détective social. Remédiation cognitive. Jeu interactif avec un personnage virtuel. Pathologie curable. Vivre avec une meilleure qualité de vie. Il serait donc possible de la soulager. J’adresse à Vava une lettre où je tourne autour de mon roman suisse, du soutien que j’aimerais lui apporter. Elle me répond dans un post titré « Colombe ».

 

J’étais loin d’imaginer que toi-même tu sois aussi pourrie de l’intérieur.

Tu sais, on est tous filmés donc c’est mettre un peu plus d’huile sur le feu.

Profite de la vie avant que le monde entier sache ce que tu fais en cachette avec ta fille.

L’inceste avec sa propre fille est un fait immonde et indéfendable.

 

Je fais part de mon étonnement à mon amie Irène. N’est-ce pas incroyable qu’elle soit capable de détecter mes sentiments les plus secrets où je dévore d’amour mon enfant ? Irène me corrige, vouloir manger sa fille est une forme normale d’amour maternel, et me conseille : « Cela ne sert à rien de lui écrire que tu veux la secourir. Elle pense avec raison que tu ne peux rien faire pour elle. Écris-lui la vérité, elle appartient à une période importante de ton enfance, tu as besoin de comprendre ce qui s’est passé, tu vas la voir pour cela. »

Parce que je ne sais pas comment affronter seule Vava et sa maladie, je m’adresse à Jean.

Il est devenu médecin, directeur d’un service hospitalier en Suisse. C’était un de nos jeunes moniteurs, toujours gentil, quand Vava et moi étions démoniaques avec lui. Je lui envoie un mail, le rappelant à nos bons souvenirs et à ce projet de livre, me demandant à quel moment je devrais avouer ce que Vava et moi nous lui avons fait subir.

Il me répond une heure après, il a prévu un voyage le mois prochain à Paris. Nous pourrions nous revoir facilement. Je peux aussi venir chez lui, ses grands enfants sont partis, il a une chambre pour moi.

L’après-midi même, je suis à nouveau dans un train vers la Suisse, me rêvant en sauveuse de Vava, frappant à sa porte, armée de la présence de Jean et de ma bonne volonté. Elle m’écoutera lui parler psychiatre, rééducation, moi prenant rendez-vous, grâce à Jean, avec les meilleurs praticiens, organisant, payant, appelant, trouvant des solutions, sautant les obstacles les uns après les autres tel un cheval blanc (je suis prête à laisser un rôle important à Jean, mais c’est moi l’héroïne). Je ne peux envisager que Vava ne soit pas obéissante, reconnaissante. J’imagine sa satisfaction, son apaisement. Vava à skis, Vava peignant, Vava souriant et moi lui souriant, les trente années d’absence entre nous effacées. Je suis à ma place préférée, celle de l’auteur d’un roman qui se termine bien.

 

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