Mensonges au paradis
Je reçois un chat pour...
Je reçois un chat pour mes huit ans. Un chat de gouttière nommé Titus. Il a les yeux verts, je compte le nombre de couleurs de son pelage, marron clair, marron foncé, roux, je suis fière qu’il ne se laisse pas simplement définir. Madame Jacqueline le nourrit comme elle s’occupe de nous, répétant chaque jour les mêmes gestes patients. La nuit, Titus vient se poser sur mon ventre, il teste ses griffes de manière délicate sur mon estomac, ma poitrine, cherche la place la plus moelleuse, je me laisse d’abord faire, puis le chasse plus ou moins brusquement selon mon humeur, selon la douleur. Quand nous partons en vacances, il reste à Paris avec Madame Jacqueline qui vient lui rendre visite, le nourrir, changer sa litière. Je ne parle pas à Titus, sauf par de mignons borborygmes, des minou, minou. Le jour de son arrivée dans la famille, il a griffé des fauteuils recouverts d’un cuir fauve, les Chesterfield resteront ainsi grêlés d’éraflures telles des marques royales. Il refuse qu’on le regarde quand il fait ses besoins. Il choisit les personnes confortables pour se lover sur leurs genoux.
Brusquement, Madame Jacqueline meurt. Rien n’est expliqué sur les circonstances de l’accident, elle n’est plus là. Il faut faire sans elle. J’ai dix-huit ans.
Je m’occupe désormais de Titus, je verse les croquettes à l’odeur aigre en me pinçant le nez, et fais de même quand je change la litière. Je remarque que le bol de croquettes que j’ai rempli à ras bord ne se vide pas. J’achète une marque plus coûteuse, avec des lettres dorées, pour les chats délicats. Une boîte qu’il faut ouvrir avec un zip et qui se referme pour en garder la fraîcheur et les arômes. Je vais chercher Titus qui n’accourt pas malgré le luxe de ce repas, le pose à côté de ce qui est censé être un mets délicieux pour chats difficiles. Il refuse de se nourrir, il maigrit. Je sens les os saillants, m’alarme de son regard. Il a perdu la femme qu’il aimait, Madame Jacqueline, et se laisse mourir de chagrin.
Après, je n’ai plus jamais eu d’animaux domestiques. Je me suis désintéressée avec ostentation du monde animal, professant que là où il n’y avait pas de langage, de rire, d’humour, aucune relation n’était possible. C’est en lisant un roman, L’Ami de Sigrid Nunez, où l’écrivaine américaine raconte l’amitié entre une femme et un chien, le danois de son amant décédé, que j’ai admis l’évidence. J’avais oublié pendant quarante ans ce que Karl et Anne-Marie m’avaient enseigné.
Anne-Marie s’adresse aux moineaux comme à nous, leur offrant des miettes de pain, les complimentant sur leurs couleurs, s’indignant que l’un de nous écrase des fourmis ; elle ne touche pas aux toiles d’araignée, elle ouvre les fenêtres pour permettre aux insectes de s’échapper.
Karl est chez lui en forêt, il décrit pour nous les papillons, le délicat au collier argenté, l’ample d’un bleu profond taché de rouge, celui qui est toxique et ne se fait pas dévorer par les oiseaux, celui qui imite le frelon pour effrayer les prédateurs, celui qui ressemble à une fraise. Il aime les papillons pour leur ingéniosité, il admire les chamois et les aigles. Quand il en aperçoit un, il faut ne plus faire un geste, il nous montre le vol de deux grandes ailes noires dans le ciel. Il désigne le chamois arrêté sur un pan de neige éternelle. Il nous raconte leurs capacités d’adaptation et de divination, leur acuité à voir, à ressentir ce qui pour nous est invisible. Le chamois et l’aigle sont des animaux exceptionnels, ils nous survivront, salue Karl, et nous sommes impressionnés.
Karl nomme les épicéas, les mélèzes, les sapins, il leur parle comme il nous parle à nous, avec sérieux et intérêt, s’adressant à chacun : « un géant, tu as connu Napoléon mon grand, respect », « t’es beau toi », « ça va les jeunes », « et le gros, tu laisses de la place aux autres ou non ». Il nous montre un sapin qui pousse sur des rochers, ses racines visibles enlaçant la pierre, se contentant de quelques centimètres de terre, ou bien un grand épicéa entouré de plus petits qui lui donnent de l’ombre, empêchant les petites branches inutiles de pousser, lui permettant ainsi de grandir en hauteur.
Un soir, Anne-Marie me demande d’accompagner Patou chercher du lait à la ferme, il en manque pour la purée. Patou vient de se faire engueuler par son père. On a douze ou treize ans, je n’ose pas le regarder, est-ce qu’il pleure ?
On descend vers la scierie, au bruit mat des lattes de bois qui tombent succède celui aigu des scies qui tranchent, puis s’ajoute le vacarme de la rivière qui, là, forme une cascade. Cela m’arrange. Qu’est-ce que je pourrais lui dire pour le consoler, qui ne l’humilie pas ?
Ça va ? Il est dur ton père.
Le calme se fait à la laiterie. L’hiver, les vaches sont une vingtaine dans l’étable. Patricia a notre âge, c’est elle qui installe les machines à traire. Elle justifie les beuglements de l’une d’elles nommée Belle, « elle n’aime être que dans les pâturages, ne supporte pas d’être enfermée », dit Patricia, « alors ici elle est triste. Elle crie un bon coup, sa colère et sa tristesse sortent, cela va mieux pour une heure ou deux, puis cela la reprend. Un vrai métronome ».
Je regarde ses grands yeux bruns teintés de chagrin, Patou pose son bidon, lui caresse la joue, « au revoir ma belle », répète-t-il puis Belle le console à son tour, léchant sa main. Il pose la tête sur son cou.
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