Mensonges au paradis
J'ai sept ans, je pèse...
J’ai sept ans, je pèse 17 kilos, le poids moyen d’un enfant de cinq ans, Josépha est venue aider sa grande sœur Anne-Marie au Home. En me voyant elle s’est exclamée, « Elle est trop maigre la petite, ce n’est pas possible, je vais la faire manger ».
Quarante-cinq ans après, on s’est tutoyées tout de suite. En lui parlant, j’ai repris avec facilité mon accent vaudois. Josépha semblait enchantée de mon projet de roman suisse. « On a tous de bons souvenirs ensemble », tout en ajoutant, « même si, pour la fin, ce n’est pas joli joli ». Elle aussi m’a proposé de dormir dans sa petite ferme. J’étais la bienvenue. Le Home reste un fil invisible et indéfectible entre nous.
Elle m’a appris qu’une nouvelle catastrophe était tombée sur Vava.
L’incendie, qui a tué John et l’a laissée handicapée, a démarré dans une chaudière qu’elle venait de faire installer. Logiquement, la justice a d’abord poursuivi les installateurs. Il y a eu un procès. L’installateur et la société qui a conçu la chaudière étaient sur les bancs des accusés.
Pour que je comprenne bien, Josépha est allée me chercher une coupure de presse sur le procès, qu’elle m’a lue à haute voix.
« Les défaillances techniques de l’installation livrée paraissent manifestes : le couvercle du condenseur duquel ont pu sortir les gaz de fumée toxique n’était pas étanche et le joint en question avait été mal fixé. Depuis le drame, la société a en tout cas modifié ce modèle de chaudière, au niveau de l’étanchéité de l’appareil. »
Mais les avocats de l’entreprise se sont défendus en affirmant que c’était la faute de Vava. En plein mois de février, elle aurait laissé la porte ouverte parce qu’elle fumait trop de cannabis. Le tuyau de gaz aurait gelé, se serait fendu, provoquant une fuite qui a tué John et failli la tuer.
Josépha s’est emportée devant l’injustice. L’entreprise avait les moyens financiers de construire sa défense, de trouver des experts à sa solde et d’accuser Vava. Son avocat s’était mal préparé, Vava n’est pas une bonne cliente, elle est pauvre et malade. L’entreprise a été innocentée, Vava n’a reçu aucune indemnité pour la destruction de son chalet et de sa santé.
L’iniquité ne s’arrête pas là.
Ne pouvant pas obtenir d’indemnisation de la part de l’entreprise pour la mort de leur fils, les parents de John se sont retournés contre Vava.
Encore plus riches et plus puissants que le chauffagiste, ils ont payé le meilleur cabinet juridique du canton pour obtenir ce qu’ils voulaient. Vava a été condamnée pour la mort accidentelle de son frère de cœur et ils ont obtenu qu’elle leur verse 200 000 francs suisses de dommages et intérêts, qu’elle n’a pas les moyens de payer. Elle risque aujourd’hui d’être expulsée de chez elle.
Dans une interview à la presse suisse, une sœur de John se justifie, nous ne pouvons pas accepter que John soit mort ainsi.
Grâce à Josépha, j’ai compris que la peur de Vava, sa crainte constante d’être extorquée, volée, maltraitée, est compréhensible.
« Il faut que tu comprennes que Vava est dans son monde, mais elle n’est pas folle. Ils veulent la faire passer pour une folle, mais depuis l’accident, la mort de John, elle n’a pas changé de version. Parfois Vava m’insulte, mais jamais je ne l’abandonnerai. »
À entendre Josépha si courageuse, je me suis à nouveau persuadée qu’ensemble nous allions gagner, vaincre la famille de John et ses privilèges, combattre l’arbitraire de la décision de justice, démontrer la responsabilité de l’entreprise. Josépha se proposa de téléphoner à Vava et me confia le nom et le numéro de téléphone de la personne en charge de sa curatelle. Rien ne pouvait se faire sans l’accord d’elles deux.
Le lendemain, Josépha a appelé Vava pour annoncer ma visite prochaine accompagnée par Jean et son ami psychiatre réputé. Vava a brusquement raccroché et a refusé de lui répondre pendant trois semaines. La curatelle, très aimable, m’a signifié que je ne pouvais agir sans une lettre de Vava, me confirmant la possibilité d’accéder à son dossier.
Deux mois après, Vava m’a envoyé ce mail refusant tout acte de ma part.
Tu as été une part importante de mon enfance, tu ne l’es plus aujourd’hui. Plutôt qu’un dialogue de sourds, je préfère le silence de mon intimité. Et cette vérité me suffit à moi-même.
Vava est plus juste que moi, qui m’acharne sur un lien désormais distendu.
Elle a raison, ni elle ni moi ne sommes responsables de ce qui s’est passé. Et mon désir de « faire le bien » ne la concerne pas.
Elle est plus lucide que moi et refuse ma fable. Cela m’aurait soulagée d’avoir une cause à défendre, de débarquer, user de ma volonté, la sauver. Mais il n’y a pas de mal que je puisse anéantir par le pouvoir de mon désir ni de secret suisse à révéler et à combattre. Il n’y a pas à chercher dans un coffre-fort, dans un traumatisme enfoui, un crime sexuel, la domination, le palace de L., le Saint, les pensionnaires.
Après avoir eu des parents indifférents aux crises de son enfance et de son adolescence, dyslexie, anorexie, boulimie, après les mensonges et les vols de son frère, Vava est en souffrance psychique suite à une déception amoureuse, a eu un AVC et une grave intoxication pendant un incendie.
Vava n’est pas dupe et retire la toge de bonté dans laquelle je me suis drapée. Elle n’est pas naïve, elle n’a pas besoin de ma bonne morale qui veut lui apporter du bien. Elle en connaît les intérêts et ne veut pas pactiser. Elle s’est construit une maison à l’abri de la gentillesse comme de la méchanceté, deux absurdités, deux affiches sans réalité pour elle.
Mais comme tous les enfants du Home, elle a appris la résistance, elle était la skieuse la plus vive et la plus douée, la peintre la plus habile à créer le faux, elle est aujourd’hui la rédactrice imaginative d’un monde peuplé d’anges où elle habite et qui lui convient.
Patou, lui, a volé et fait de la prison, car il ne peut survivre qu’en portant le costume de celui qui gagne de l’argent, réussit, en impose.
Était-ce son destin, la violence de son père, notre présence, l’argent des autres, ou bien une suite de hasards, de malchances et de mauvaises rencontres ? Peu importe, Patou n’est pas seul aujourd’hui, il aime Isabelle et est aimé par elle de manière inconditionnelle. Il marche en montagne et travaille, bénéficiant du compassionnel droit suisse à l’oubli. Sa version de l’histoire lui convient, il n’a pas besoin d’entendre la mienne.
J’aurais aimé que la beauté du paysage soit le terreau d’une existence apaisée pour ceux qui y vivent, leurs chambres donnaient sur les douces montagnes du pays de V., des pâturages vert tendre l’été, des plaines de neige l’hiver. Mais la beauté des paysages n’est que la beauté des paysages et mon goût du « bien », du « beau » qui arriverait logiquement après les épreuves, une énigme à révéler au lecteur à la fin, une forme héroïque, satisfaisante, se heurte à la vérité. Le romanesque, où le malheur se transformerait automatiquement en bonheur, me trompe. Le romanesque tel que je le cherche est le premier mensonge. J’en ai besoin pour vivre. J’aime être crédule, me persuader que la solitude mène à l’amour, la pauvreté à la fortune, la destruction à la réparation. Dans le monde réel, cela arrive, parfois. Mais une bonne résolution, une fin heureuse, comme je la désire pour Vava et Patou, ne peut être enfermée dans un livre, racontée comme une épopée. Le secours ne peut être que réel et arrivera, s’il arrive, sans le faire exprès et le plus probablement, il ne sera pas de mon fait.
OceanofPDF.com