Mensonges au paradis
Nous ne connaissons pas l'entre-saison,...
Nous ne connaissons pas l’entre-saison, celle où il pleut, où l’humidité et le brouillard troublent la vue, où même le chalet d’alpage au toit de tôle rouge n’est pas visible.
Pour nous, il y a trois saisons.
L’hiver que l’on peut diviser en deux sous-saisons. Les jours de tempête, les jours de ciel bleu dur. Nous skions tous les jours de 9 heures à 17 heures quels que soient la sous-saison et l’état de la neige, glacée, poudreuse, molle, mouillée, douce, dure, damée, cotonneuse, en congère.
L’été, un été qui n’est jamais trop chaud, avec cet air tendu comme un drap de percale lavé, sec, crisp dit-on en anglais. Parfois dans l’été, il fait assez chaud pour passer la journée à la piscine découverte de P., seule vraie journée à ne rien faire, à manger des glaces et à se jeter à l’eau.
Et le printemps, mélange entre deux où nous skions en hauteur sur une mousse spongieuse que nous méprisons, de la soupe, elle ralentit, empêche de faire du vrai ski à la dure comme Karl nous l’a appris.
Mais nous ne ressentons pas l’ennui qui envahit Vava et Patou pendant nos absences, les jours de pluie qui ne s’arrêtent pas, ces flocons qui tardent à venir ou qui se transforment en eau à peine tombés, les chambres vides, la salle à manger sans bruit, Karl occupé à construire une nouvelle armoire, à poncer un escalier, à terminer une peinture, pour inventer des jeux, marcher ou skier. La glace n’en finit pas de fondre, la route est transformée en rivière, Anne-Marie se repose enfin, elle fume son paquet quotidien attablée à la cuisine, elle n’a pas le courage d’aller chercher Patou et Vava à l’école. Ils feront les trois kilomètres à pied pour rentrer à la maison, ils se serviront seuls pour le goûter. Elle a besoin de calme, que personne ne s’approche, elle n’a plus la patience.
À l’école, la maîtresse répète à Vava, tu es sale, tu es nulle, tu ne sais pas écrire, elle ricane en lisant ses devoirs, montre aux élèves les pâtés sur sa feuille. Vava confond les lettres, mélange, se trompe, ne voit rien, ne sait rien. Elle répète nulle, nulle, nulle. Une gifle. Au coin. Une fessée. Anne-Marie ne voit pas que sa petite fille dyslexique est maltraitée alors qu’un radar lui permet de repérer chacun de nos tourments.
À l’adolescence, Vava traverse une période d’anorexie, elle se fait vomir dans les toilettes. Anne-Marie l’engueule, « Arrête, c’est dégoûtant ». Elle est furieuse car cela lui donne plus de travail, il faut nettoyer après. Elle est aveugle et sourde aux souffrances de Vava.
Je ne me souviens pas d’un regard, d’un geste, d’une parole tendre d’Anne-Marie envers sa fille. Elle n’est même pas une parmi d’autres. Nous, dont les parents payent, recevons davantage d’affection que Vava. Et quand Vava réclame, se compare à nous, Anne-Marie l’accuse d’être jalouse. Au Home, on n’est heureux que pendant la saison des vacances scolaires.
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