Mensonges au paradis
Le cimetière de R. est...
Le cimetière de R. est à la sortie du village, en contrebas de la route cantonale. Je ne voulais pas demander au gardien à l’entrée où se trouvaient les tombes d’Anne-Marie et de Karl, signant ainsi mon absence à leurs enterrements. J’ai erré dans le ronronnement des voitures à peine atténué par une lignée de sapins. Ils ne sont pas enterrés ensemble. Je me suis d’abord arrêtée devant la pierre gravée, Anne-Marie Ammann-Caroz 1944-2002, ornée d’une grande croix blanche, la dalle couverte de petits cailloux et bordée de fleurs. Je ne savais pas comment me comporter, je ne suis pas croyante, je n’allais pas prier, je me suis contentée de déposer mon petit bouquet mauve. Pour me donner une mission, j’ai observé les fleurs plantées sur sa tombe. Ce n’étaient pas des fleurs de montagne. J’en ai pris une photo que j’ai glissée dans une application de mon téléphone qui permet d’identifier les fleurs et les plantes. Le résultat s’est affiché, des « Désespoir du peintre ». Des fleurs rustiques originaires de la région des Rocheuses aux États-Unis. Elles nécessitent peu d’entretien, à part l’arrachage des feuilles fanées. Des exilées contentes d’être accueillies ici et n’en demandant pas trop.
Il m’a été plus difficile de retrouver la tombe de Karl.
Je me suis arrêtée devant une série de dalles aux noms britanniques. Un panneau expliquait leur histoire : des soldats de la Première Guerre mondiale, en convalescence ici, avaient choisi de rester. Je les enviais de n’avoir jamais bougé d’ici.
J’ai longé chaque rang, ceux aux croix de pierre blanche, puis ceux aux croix de bois.
C’est là que j’ai trouvé celle de Karl, éloignée d’une centaine de mètres d’Anne-Marie.
Une croix en bois étroite abîmée sur laquelle j’ai pu déchiffrer son prénom, Karl, mais pas son nom de famille dont plusieurs lettres étaient déjà effacées. Il ne subsistait que L, N, A. La tombe était recouverte de terre, plantée de campanules violettes et encadrée d’un simple ruban de bois.
J’ai envoyé des photos des tombes de ses parents à Patou, lui faisant remarquer combien elles étaient fleuries, fraîchement arrosées. Il m’a remerciée, « c’est une coutume du village », et a ajouté, « je n’y suis pas retourné depuis longtemps, Karl a toujours la croix en bois, c’est très insultant elle aurait dû être remplacée par une pierre de la vallée comme il le souhaitait. Seuls les indigents ont une croix en bois ».
Je lui ai proposé de m’en occuper, de demander aux anciens du Home de financer cette pierre. Il m’a répondu, « laisse-moi le faire s’il te plaît ».
Patou avait raison, c’était sa place de fils.
Je n’ai pas envoyé les photos à Vava, sa sœur. Je n’avais pas encore trouvé le moyen de lui parler.
Quand j’ai levé la tête de mon téléphone, j’ai vu une femme s’approcher. Elle tenait un arrosoir, elle venait de la tombe d’Anne-Marie et se dirigeait vers celle de Karl.
Je ne l’avais jamais rencontrée, mais je savais qui elle était.
Maria, la femme que Karl avait épousée après la mort d’Anne-Marie.
Je me suis présentée. Elle m’a répondu avec un sourire chaleureux.
« Colombe, Karl me parlait souvent de toi. Il t’aimait beaucoup. Il était fier de sa Colombine. Et Vava aussi. Vous étiez très amies. »
Je lui ai répondu que je regrettais de n’être pas venue plus tôt voir Karl et Anne-Marie.
Elle m’a rassurée, « Ce n’est pas trop tard, tu es là et ils ne bougeront plus. J’ajouterai ton prénom dans mes prières ».
Maria vient deux à trois fois par semaine au cimetière arroser, se recueillir et prier pour Anne-Marie, catholique comme elle, et parler à Karl, son mari.
J’ai ajouté un autre regret, celui de n’avoir gardé aucun lien avec Vava et de ne pas savoir comment et si je pouvais aller la voir. Maria m’a encore tranquillisée, « Tu n’es pas la seule, c’est très difficile de maintenir une relation avec elle ».
Puis elle a m’a proposé de me conduire jusqu’au Home. Dans la voiture, elle m’a raconté son histoire, me permettant de comprendre les dernières années douloureuses de Karl, de me rendre compte de la succession de drames qui avaient frappé Vava.
Originaire du Pérou, Maria était entrée au Home quand Anne-Marie était tombée malade pour faire le ménage, la seconder dans l’entretien de la maison. Elle vivait ce drame invisible que tant de mères d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique subissent, la nécessité de se séparer de leurs enfants pour gagner de quoi les élever.
Un an après la mort d’Anne-Marie, elle avait décidé de rentrer au Pérou retrouver ses enfants jeunes adultes et finir de construire sa maison. Karl l’avait invitée à dîner la veille de son départ. Il lui avait déclaré qu’il l’aimait et qu’il souhaitait l’épouser. Elle ne s’y attendait pas. Ils s’entendaient bien, riaient, partageaient les tâches domestiques, avaient affronté ensemble la maladie et la mort d’Anne-Marie, mais Maria avait vingt ans de moins que lui. Elle avait refusé et était rentrée au Pérou. Karl lui téléphonait toutes les semaines. Elle se livrait à lui, évoquait ses difficultés, il la conseillait, il proposa de lui prêter de l’argent, elle refusa.
Elle attendait ses coups de fil, ils se rassuraient l’un l’autre.
Ses enfants se moquaient d’elle, « Alors, comment ça va l’amour au téléphone avec ton vieux Suisse ? ». Ils l’encourageaient, il a l’air si gentil.
Karl lui confiait aussi ses inquiétudes. Les affaires de Patou qui ne marchaient plus, ses soucis d’argent, il avait dû quitter Malte en catastrophe, Karl avait vidé son assurance-vie et emprunté une grosse somme pour lui. L’idée que ses petits-enfants, les enfants de Patou, manquent de quoi que ce soit le rendait malade.
Vava avait fait un AVC, elle semblait bien remise, mais elle s’était entichée d’un voisin, un célèbre chanteur, et voulait quitter Fabrice, son mari.
Maria comprit qu’elle devait retourner au Home. Karl avait besoin d’elle.
Ils s’aimaient, mais rien ne s’arrangea.
Les catastrophes déboulaient sans que rien puisse les arrêter.
L’été 2006, il n’y avait pas eu un jour de pluie, cela n’arrivait jamais. Une grosse bagarre éclata entre des groupes de garçons, entre des nouveaux et des anciens, pour une histoire de fille. Cela non plus n’arrivait jamais.
Pour la première fois, il n’y a eu ni boum ni spectacle. Anne-Marie était morte depuis quatre ans, Karl était fatigué, il sentait qu’il avait perdu son autorité sur les enfants, qui n’avaient plus peur de lui. L’avant-dernier jour des vacances, il a annoncé qu’il fermait le Home. Les enfants se mirent à pleurer. Il confia à Maria qu’il aurait davantage de temps pour s’occuper de Vava et Patou.
Depuis son AVC, puis son divorce, Vava avait du mal à travailler. Elle n’allait pas bien, obsédée par une histoire d’amour impossible avec un rocker marié qu’elle suivait de concert en concert. Elle hébergeait John, le petit Américain que ses parents avaient oublié de venir chercher au Home à la fin des vacances, ils se soutenaient dans des nuages de shit.
Élie, la mère des sœurs Klotz, ma sœur Jeanne, tous ceux qui allaient passer un moment avec Vava tentaient de la convaincre d’aller voir un psy.
Elle répondait mollement oui oui et ne prenait pas de rendez-vous.
Karl voyait toujours en sa fille une championne de ski, fine et vive. Il espérait que sa situation s’améliore, elle avait du chagrin, son divorce, la mort de sa mère, les relations tendues avec son frère. Elle a besoin de temps, de repos et tout va s’arranger, elle est très forte, affirmait-il à Maria.
Patou téléphonait de plus en plus souvent à son père pour lui demander de l’argent.
Il attendait un projet.
Il devait investir.
C’était une bonne affaire.
Obama allait venir faire de la montgolfière. Il fallait payer l’organisation, le voyage, les retombées économiques seraient gigantesques. Patou avait prêté de l’argent pour ce projet qui n’avait pas abouti. Et bien sûr, la personne tardait à le rembourser.
Karl attendait la visite de ses trois petits-enfants.
Quand ils étaient là, il avait une prière pour eux, une prière inconnue que personne ne l’avait entendu réciter avant.
Karl payait. Et il fallait à nouveau emprunter de l’argent. À son âge, sans revenus, le seul moyen fut d’hypothéquer le chalet. Maria trouva un emploi auprès d’un couple âgé dans le village.
Karl et Maria économisaient sur la nourriture, le chauffage. Ils s’installèrent dans le petit appartement au-dessus du garage dans lequel étaient logés les ados au temps du Home. Ce n’était pas assez. Patou exigeait toujours davantage d’argent et Karl continuait à payer, empruntant et vendant tout ce qu’il pouvait.
Le pire les attendait.
Un appel des pompiers annonça l’incendie du chalet de Vava et P. John, son « frère de cœur » comme elle l’appelait, n’avait pas survécu. Vava était dans le coma, lors des premiers secours elle avait fait deux arrêts cardiaques. Les urgentistes confièrent à Karl qu’elle avait très peu de chances de s’en sortir, il ne restait presque plus d’oxygène dans son sang. Vava passa six mois dans un caisson à oxygène et les conséquences neurologiques furent désastreuses. Vava perdait la mémoire, la raison, elle délirait.
Karl se réveillait la nuit en pleurant.
Maria l’entendait s’interroger sans fin dans ses sanglots : « Mais qu’est-ce que j’ai fait pour que Patou et Vava aillent aussi mal ? »
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