Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 16 sur 31

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Mensonges au paradis

Je relis les noms des...

Je relis les noms des montagnes indiqués sur une carte à l’entrée du village de V. Chaque nom est pour moi comme le titre d’un conte qui annonce une aventure excitante.

« La marche la plus merveilleuse, se souvient Anna, est l’expédition au Rocher. La veille, Karl nous alertait, ce n’était pas une course comme les autres. Il y avait des précautions à prendre. Il nous racontait pourquoi. Un père habitant le Rocher avait dû laisser ses enfants seuls une journée et une nuit. Avant de partir, il les avait avertis de bien penser à nourrir une fée qui vivait aussi cachée là. Tout à leur jeu, les enfants ont laissé passer l’heure du repas. Alors la fée, qui avait très faim, s’est mise en colère. Elle leur a jeté de grosses pierres qui ont échappé à son contrôle. Elles ont formé un éboulis qui a écrasé les petits. À son retour, à la vue de ses enfants morts, le père a pleuré des larmes de sang. » Karl nous prévenait : « Demain là-haut sur la montagne, vous allez voir l’énorme éboulis créé par la fée, et la rivière de sang des larmes du père. Alors ce soir, n’oubliez surtout pas de nourrir la fée avant. Laissez bien vos Sugus au bord de la fenêtre, sinon elle va encore faire exploser la montagne et on va tous mourir. »

On ne dormait pas de la nuit. Le lendemain, après trois heures de marche, on arrivait au Rocher, on voyait l’énorme éboulis et la rivière de pierres teintes en rouge sang. C’était donc vrai ! La nuit suivante, tout aussi crédules, on ne dormait pas davantage.

 

Nous commençons les marches en chantant, sans nous en rendre compte, le chemin s’élève, cela devient plus ardu, nous grimpons, chaque avancée de la cuisse est plus difficile, la douleur arrive dans le mollet, le pied brûle dans la chaussette, nous avons chaud et soif, mais cela n’a aucune importance, ce qui importe c’est le pas d’après. Je regarde d’abord mes pieds, faire attention aux pierres, aux flaques, puis les pieds devinent seuls le terrain, je lève les yeux face à une succession toujours renouvelée de paysages.

Sur le chemin, nous passons devant de grandes portes creusées dans la montagne. Elles sont camouflées, couvertes d’une treille grise et kaki. Karl nous a confié qu’elles cachent des abris atomiques pour se réfugier en cas d’attaque nucléaire. J’ai conscience que cette vallée est un refuge contre tout, le passé, le présent, et qu’il suffit de payer pour y être accepté et protégé.

 

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