Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 1 sur 31

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Mensonges au paradis

C'est un grand chalet aux...

C’est un grand chalet aux fenêtres encadrées par des volets peints en vert foncé.

Un chalet qui abrite une deuxième vie, une deuxième famille, une deuxième enfance. Une vie dont je ne parle pas à mes parents. Elle est séparée d’eux, ne les concerne pas. S’il m’arrive de croiser un pensionnaire en ville, nous restons distants, discrets. Un chalet pour une vie secrète.

Un chalet qui est pour nous à l’origine de tous les autres chalets. Ceux qu’on voit ailleurs ne sont que des imitations.

Avant nous, dans ses vastes pièces en rez-de-chaussée on fabriquait du fromage, l’une abritait les bêtes, dans l’autre on écrémait le lait, la cuve en cuivre dans la dernière permettait de le chauffer. En dessous, une cave pour affiner les gruyères. C’est le plus beau, le plus ancien, le plus grand chalet de la vallée. Il est pittoresque avec ses balcons ajourés, ses dentelles de bois, ses lambrequins fixés à la toiture, comme s’il avait été dessiné par le plus talentueux d’entre nous. « Dessine un joli chalet, la maison de tes rêves. » Un chalet tel qu’il pourrait être photographié dans un magazine, une exposition sur la vie saine à la montagne.

Un chalet parfaitement inséré dans le paysage, faisant corps avec lui, comme s’il avait toujours été là. La dernière habitation face à la prairie, et pour seul voisin, un chalet d’alpage visible sur la droite, en hauteur avec son toit de tôle rouge foncé.

Nous sommes fiers de ce chalet qui ne nous appartient pas.

Les propriétaires sont Karl et Anne-Marie Ammann. Leur métier est « Deuxième famille ». Ils poursuivent une tradition de la vallée, accueillir des petits qui viennent d’Europe, d’Afrique, d’Amérique pour les vacances ou à l’année. Les parents payent, nous sommes aimés. Nous sommes chez nous. Le Home est notre maison et n’est pas notre maison. Il est le Home en anglais. Une maison pour ceux qui sont d’ailleurs, de familles installées, mais instables, comme la mienne, ou réfugiés de pays en guerre, Liban, Palestine, Iran.

Karl et Anne-Marie ont décidé d’y consacrer leur vie.

Lui a transformé l’étable en salle de jeux. Nous y jouons au baby-foot et y préparons nos spectacles. La cuve à lait est devenue un vestiaire où chacun a un crochet à son nom, et la cave, une salle de bains équipée d’un lavabo en métal et de douches sans rideaux. Les filles se lavent ensemble, puis les garçons. Karl a installé une cuisine moderne à l’étage, ouverte sur la salle à manger. Il a acheté des planches et les a sciées, poncées, clouées, pour confectionner deux longues tables avec des bancs assortis.

À l’extérieur comme à l’intérieur, le bois est patiné par les années, sauf dans certaines parties, dont la chambre rose, celle des filles, refaite par Karl en mélèze odorant de résine encore fraîche. Dans les chambres, il a conçu nos petites armoires, a rénové les lambris, les fenêtres qu’il laisse grandes ouvertes. Quelle que soit la saison, nous dormons, le nez caressé par l’air glacé, le corps enfoui sous nos couettes. Anne-Marie a choisi nos lits en sapin, les épais matelas en laine, les draps à fleurettes roses. Elle a commandé à Karl des coffres pour ranger nos chaussures, des tables de nuit, des lampes individuelles à côté de nos lits, une nouvelle salle de bains à l’étage pour les filles. Karl sait tout faire.

Mes parents m’envoient pour toutes les vacances scolaires chez Karl et Anne-Marie. Quinze jours à Noël, une semaine en février, quinze jours en avril, et le mois de juillet. Deux mois par an, je suis adoptée, en échange d’une pension de 80 francs suisses par jour.

Je n’ai pas le souvenir de la première fois que je suis envoyée en colonie, trois ou quatre ans ? Il y a eu plusieurs tentatives avant le Home.

Le dernier essai est à l’île de Ré, j’ai cinq ans, mon assiette déborde de carottes râpées luisantes, elles m’écœurent. Un homme me menace, ses bras s’emparent des miens et me tirent, mes genoux heurtent la table, l’assiette se renverse. Il m’embarque sur son épaule, ma tête vers le sol, il ouvre et ferme une porte, nous sommes dans un cagibi, il pose mon ventre sur sa cuisse, soulève ma robe, baisse ma culotte et frappe du plat de sa main sur mes fesses.

Cinquante ans après, à me remémorer cette scène, livrée nue à un monstre, objet qu’il peut casser d’un geste, mon cœur se tend. À mon retour, je ne dis rien à mes parents, mais quand ils évoquent l’idée de me renvoyer chez l’ogre de l’île de Ré, j’éclate en sanglots.

L’été suivant, je pars au Home pour le mois de juillet, j’y séjournerai désormais pendant toutes mes vacances. Je suis une petite fille maigre et inquiète, j’y deviens une adolescente moqueuse, volontaire et sportive.

 

Nous, les pensionnaires, ne passons pas nos vacances avec nos parents pour différentes raisons – divorce, alcool, drogue, célébrité, trop de travail, mère seule, suicide, trop d’argent, pas assez d’argent, mère avec amant, père avec maîtresse, la Guerre, les guerres –, mais ne nous plaignons pas, nous y sommes très heureux. Mes parents n’ont personne à qui nous confier. Notre famille est sans racines en France, pas de maison avec grands-parents et cousins, de province, de petites villes, de fermes, de cabanes, de lieux-dits. Il y avait des maisons « avant », mais elles sont situées dans des pays qui n’existent plus, des membres fermés du bloc soviétique.

Nos parents sont occupés, leurs vies mystérieuses, ils ne détaillent pas leur passé, leur quotidien, leurs soucis. Leurs enfants sont rangés dans des boîtes tapissées de coton qu’ils ouvrent régulièrement pour vérifier que « ça va » puis qu’ils referment pour rejoindre leurs univers parallèles aux nôtres. Nous sommes des enfants en leasing. Cette vallée est notre refuge, nous sommes une trentaine à nous retrouver vacances après vacances, presque toujours les mêmes.

 

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