Mensonges au paradis
Repoussant le moment où j'allais...
Repoussant le moment où j’allais devoir fouiller dans ce que j’avais bien rangé, j’ai préparé une liste de questions telle une interrogatrice objective, distante de son sujet, comme si tout cela était bien extérieur, ne me concernait pas directement.
Trente-cinq ans après, Jean est le même avec des cheveux gris, le visage et le sourire sympathiques. Il acquiesce devant notre étonnement réciproque, trente-cinq ans effacés en une seconde. Puis il me lance, me volant ma réplique, « Faut que je te parle. Un truc qui me pèse depuis longtemps ».
Nous sommes dans un restaurant libanais, je lui réponds que je préfère attendre le thé à la menthe. Il est d’accord, nous nous ferons nos aveux à ce moment-là.
« Maintenant, tu es là pour ton livre, alors, allons-y », a-t-il suggéré.
La première fois qu’il est allé au Home, c’était en 1968, il avait sept ans. Ils sont neuf gamins, Vava vient de naître. Elle est sur la table à langer, Anne-Marie s’occupe d’elle. Patou, son petit garçon de trois ans, pleure, elle est en panique, Jean se rappelle avoir partagé l’angoisse d’Anne-Marie. Karl avait une manière terrible de se moquer, d’aller droit où ça fait mal. Dès qu’il s’adresse à Anne-Marie, c’est pour la rabaisser, l’humilier par des remarques constantes sur son origine, sa famille, ses parents. Ils ne sont pas heureux ensemble. Jean est resté le confident d’Anne-Marie jusqu’à sa mort. À la fin, elle avait rencontré quelqu’un, un type plus jeune, un kiné, elle quittait le Home le week-end pour le rejoindre. Elle avait confié à Jean combien son amoureux était gentil avec elle, lui faisait des compliments, ce dont elle avait perdu l’habitude. Elle s’inquiète pour Vava et Patou. Il la soutient, la conseille, la rassure, cela ne peut pas être aussi grave. Il cherche des numéros de médecins, de psychologues, de spécialistes, elle va seule aux rendez-vous, Vava les oublie et Patou pense qu’il n’y a aucun problème. Parce qu’Anne-Marie tousse, a des accès de fièvre, l’amoureux s’inquiète, il la pousse à aller voir un spécialiste. Elle meurt d’un cancer deux ans après.
Jean passe toutes ses vacances au Home, il s’y sent bien, mieux qu’avec ses parents. Mais son père fait faillite, il ne peut plus payer. Jean a quatorze ans et mesure déjà 1 mètre 80, Anne-Marie propose de le prendre comme moniteur. C’est à ce moment qu’il commence à s’intéresser à moi. J’ai neuf ans et je suis sa chouchoute. Selon lui, je suis une petite fille vive, curieuse de tout, « cela ne m’étonne pas que tu sois devenue écrivaine, tu regardais, tu écoutais tout ». Je suis flattée tout en attendant la suite avec inquiétude. À quel moment l’histoire va-t-elle mal tourner ?
« Je te porte sur mes épaules, on marche en se tenant la main. Et un jour, tu as fait un truc, cela m’a blessé. Je t’ai prise par la main et tu l’as retirée d’un geste brusque, tu as dit, c’est terminé. Tu avais douze ans. C’était normal, mais moi j’étais meurtri, je m’occupais beaucoup de toi. »
Malgré le sourire de Jean, j’appréhende à mon tour de passer aux aveux. À quatorze ans, l’année de mes méfaits partagés avec Vava, je me sens invincible, fille vénérée par son père. Depuis, la vie m’a donné quelques leçons d’humilité.
Je prends mon élan pour lui confesser notre mauvaise action.
Jean nous avait demandé de poster au village deux lettres adressées à deux filles différentes. Sur le chemin, on a commencé à se poser des questions. Qui sont ces deux filles ? Pourquoi écrire à deux filles en même temps ? Cela cachait, du haut de nos quatorze ans, une histoire trop passionnante pour rester inconnue.
Dès que nous nous sommes retrouvées à l’abri de son regard, sans aucune hésitation, nous avons décacheté les lettres pour les lire.
Jean a frémi, « il devait y avoir Julie, ma petite amie de l’époque, mais l’autre, j’en ai aucune idée ». Dans celle adressée à Julie, il lui avouait l’avoir trompée et l’assurait de son amour. Et à l’autre, tout en l’assurant aussi de son amour, il expliquait qu’il avait déjà quelqu’un dans sa vie et qu’il devait rompre. Ces aveux mélangeant roublardise, sincérité et culpabilité furent pour Vava et moi l’aventure la plus excitante de cet été. Karl est très vigilant et nous sommes tenus à l’abri de toute amourette. Il nous fatigue en nous faisant marcher du matin au soir, participer à des épreuves, alors ces lettres nous envoient dans un monde fabuleux où l’été ne se résume pas à enfiler des baskets, des pulls et des Kways pour grimper sans se plaindre, mais où l’on porte des sandales, des maillots de bain avant de danser enlacés, les filles en minijupe, changeant chaque soir de bras.
« Quel benêt j’étais ! » commente Jean, ajoutant, « tu vois, bien agir, la morale, la vérité, moi non plus, je n’ai pas de certitude. La petite peste que tu étais est toute pardonnée. Si tu veux bien, maintenant, à mon tour de passer aux aveux ».
Je suis soulagée qu’il ait aussi une histoire à me confesser. Je ne suis donc pas la seule à me courber sous le mauvais drapeau de la honte, et à avoir du mal à accepter de ne pas être banalement humaine.
Il commence à parler, concentré sur ce qu’il a à me dire, je vois qu’il a à nouveau dix-huit ans et erre dans le couloir des chambres du premier étage du chalet, sa voix un ton plus troublé. Je suis étonnée par ce qu’il me raconte, cela ressemble à ce que m’a confié Patou.
Un soir, Jean avait eu une longue discussion avec Laura, l’aînée des sœurs Klotz. Elle n’avait que quinze ans, mais elle savait, grâce à ses parents et ses lectures, ce qui était arrivé à sa famille. « Le lendemain, devant toi et ta sœur, elle a commencé à parler d’Auschwitz. Vous aviez neuf et onze ans, alors je suis intervenu et j’ai dit, non, tu ne peux pas leur dire, elles sont trop petites. Laura m’a accusé d’antisémitisme, elle en a parlé à ses parents, qui ont téléphoné à Anne-Marie. Cela a fait un gros bazar. J’étais très meurtri. Mais je voulais juste vous protéger, vous étiez trop petites. »
Je me souviens parfaitement de cette scène, je nous revois cachées dans la salle de bains des filles, au premier étage. Auschwitz était pour moi un gros mot, comme les mots du sexe, qui m’attiraient et me révulsaient à la fois. Quand Jean intervient brusquement pour mettre fin à la leçon de Laura, je suis déçue, je ne vais pas avoir la révélation du secret. Mais aussi soulagée, car je vais pouvoir retourner à ma tranquille vie suisse, sans problème.
Je rassure Jean, ma famille a agi comme lui, surtout ne rien dire.
En parlant à Jean, je pense alors à ce qui m’est arrivé la veille alors que j’allais prendre le train. Une chose étrange, médicale, qui a un rapport avec notre conversation.
J’ai toujours mal au ventre avant de prendre un train, une sorte de départite aiguë, mais depuis quelques années, cela va beaucoup mieux. Pour venir ici, j’ai eu très mal, pire que jamais. Je pensais avoir mûri, grandi, être apaisée, mais non. Cinq ans d’analyse, l’âge, trois kilomètres de crawl par semaine, et tout ça pour rien, je revenais en arrière, la femme angoissée parce qu’elle a peur de manquer son train.
J’ai respiré à fond dans le métro, j’avais une bonne demi-heure d’avance, j’ai tenté de me raisonner. Des trains pour la Suisse il y en a toutes les deux heures, si je rate celui-là, cela n’aura aucune conséquence grave. Rien à faire. Une barre s’était installée, comme si j’allais au-devant d’une épreuve inconnue, et donc forcément terrifiante. Mon corps refusait la raison, j’allais simplement prendre un train, et il se préparait au combat. Je suis arrivée tremblante gare de Lyon, j’avais du mal à respirer, j’ai regardé fiévreuse le tableau des départs, j’espérais être réconfortée, qu’à la vue rassurante du nom d’une grande ville suisse, et non l’indication d’un chemin dangereux, j’allais être enfin tranquille.
La bonne destination était annoncée, signalée par un sigle inconnu rouge et noir. Ce n’était ni un TGV français, ni un CHF suisse, mais un nom que je ne reconnaissais pas.
J’ai suivi la voie affichée, le train ne ressemblait pas à un train habituel. Il était d’un rouge flamboyant, avec des lettres noires sur fond blanc, DB comme Deutsche Bahn. Il s’agissait d’un train de la compagnie nationale allemande.
J’étais toujours nerveuse, transportée dans un temps irréel, que faisait ici ce train allemand, rouge, noir et blanc ? La curiosité l’a emporté et je suis entrée dans le wagon. Même en seconde classe, les trains allemands sont plus propres, plus clairs, plus confortables que les TGV français. Je me suis assise, épatée par la largeur du siège, puis la panique est revenue. Et si je n’étais pas dans le bon train, à la bonne place, et si je n’avais plus mon billet ? J’ai fait défiler les mails sur mon téléphone pour retrouver celui confirmant mon voyage, il s’était pour une raison étrange glissé dans la corbeille, je transpirais, moi qui ne transpire jamais. La place s’est enfin affichée, j’étais au bon endroit, dans un train spécialement confortable.
J’ai commencé à mieux respirer et j’ai pensé à une blague que faisait ma mère. C’était la seule qu’elle racontait. De son ton délicat, à peine outragé, un demi-sourire dans les yeux, elle annonçait, certaine de son effet sur mon père, qui lui non plus ne se lassait pas de cette affirmation : « Maintenant pour aller en Allemagne, il faut payer son billet de train. »
J’avais payé mon billet dans ce train allemand, moderne, impeccable, oui tout allait bien. Mon corps s’est détendu, mes bras reposant sur les accoudoirs en velours, la tête posée en arrière, je respirais tranquillement, mon estomac a exprimé sa satisfaction.
En raison d’une logistique ferroviaire propre, c’était un train allemand. Mais comment mon estomac avait-il pu deviner que j’allais voyager dans un train appartenant à la compagnie nationale allemande ? Pourquoi ce mal que j’avais réussi à dominer ces dernières années était-il revenu ? Mes intestins ont-ils une capacité de voyance ? J’ai pensé à toutes les voyantes que j’avais consultées et à tout ce qu’elles m’avaient annoncé qui n’était jamais arrivé. Je détaillai à Jean les effets physiologiques, consciente que cela était une bonne histoire et que je la raconterais à nouveau, variant la longueur, les notes et les couleurs selon mes interlocuteurs, guettant avec plaisir l’étonnement, le sourire qu’elle ne manquerait pas de susciter.
Un bon mystère qu’il décoda très vite, diminuant une partie de sa magie.
Ce qui t’est arrivé est étonnant, mais je ne pense pas que ton corps ait eu la prescience que tu allais prendre un train allemand, qu’il possède un don de divination. Plus simplement, ton œil a vu le sigle de la Deutsche Bahn quand tu as acheté ton billet, il a enregistré cette information de manière inconsciente, et il t’a alertée d’un danger éventuel. Un train allemand, cela reste pour toi terrifiant.
Je lui ai confié que je croyais en avoir fini avec la Shoah. Écrire ce roman suisse, revenir ici, c’était aussi un moyen de m’en éloigner : le Home, la vallée, les montagnes, la forêt étaient notre refuge. De ce point de vue, c’est un échec, je ne serai jamais séparée de mon histoire familiale.
En génétique, éclaircit Jean, on a récemment compris que le trauma d’un parent se transmet à travers les marques épigénétiques de l’ADN. Ces marques sont transformées par l’environnement et l’expérience personnelle.
Tu es née vingt et un ans après la guerre, de parents qui, enfants, ont été soumis à de grandes peurs. C’est ainsi, ce stress est infiltré en toi.
Jean a payé l’addition et nous sommes revenus au sujet qui officiellement m’importe, aider Vava. Nous sommes convenus d’aller la voir ensemble. Avant, il contacterait un ami psychiatre réputé. Moi, je préviendrais sa tante Josépha pour qu’elle prépare Vava à notre visite. Rien ne s’est passé comme je l’avais espéré.
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