Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 19 sur 31

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Mensonges au paradis

Nous étions convenus de nous...

Nous étions convenus de nous téléphoner, ce que nous avons fait une semaine après. Je l’ai laissé parler, lui posant peu de questions.

Patou parle vite, enchaîne les phrases, les explications, de sa voix chaleureuse qui donne envie de le croire et de le soutenir.

 

« À l’église, à l’enterrement de Karl, j’étais terrorisé, j’allais parler, j’avais écrit un discours sur l’enfance heureuse que j’avais eue, puis j’ai entendu le prêtre verser les pièces de la quête dans sa sacoche, ce n’était donc que cela, une histoire d’argent, et j’ai ri, et j’ai pu parler. “L’enfance heureuse”, c’était une illusion à laquelle je croyais. Depuis que je suis sorti de prison, je vois un psy et j’ai compris que c’était faux. Les policiers m’ont arrêté à la sortie de l’église. J’avais fait une connerie, un jeu d’écriture pour rembourser mes dettes. Un copain m’a fait bosser, puis a utilisé ma reconnaissance de dette, j’étais coincé, j’avais le procureur à mes trousses. Les policiers ont bloqué mes comptes, ma femme et mes trois enfants se sont retrouvés avec rien, à la rue, personne n’a voulu les recevoir. La seule personne qui les a aidés est une réfugiée somalienne dont Isabelle s’était occupée. Ça fait réfléchir. D’où vient la solidarité ? De ceux qui n’ont rien. J’ai été au secret pendant dix jours, ils n’avaient aucune nouvelle. Puis j’ai eu droit à des visites tous les dimanches, et tous les dimanches ma femme était là. On s’est envoyé plus de 10 000 messages en 14 mois, elle me répétait, l’orthographe va falloir réviser. On s’aime depuis nos quinze ans, j’ai la chance d’avoir une femme exceptionnelle, d’un courage, d’une fidélité inouïs.

Dans ma cellule, il y avait un problème de chauffage, il faisait parfois 12 °C, mais elle était là. Et le dimanche matin, comme elle n’avait pas l’argent pour payer les 25 francs suisses du billet de train pour venir me voir, elle grugeait. Pour elle c’est très difficile, elle est honnête, la peur de l’amende, de tricher, mais elle le faisait quand même, elle n’a pas manqué un dimanche. Les policiers ont brûlé toutes nos affaires. On a recommencé à zéro. Elle enseigne dans une école primaire pour les enfants réfugiés, ses diplômes français ne sont pas reconnus en Suisse, elle se fait mal voir par les professionnels de l’éducation, mais elle s’en fiche. J’avais refoulé plein de choses du Home, surtout les coups, tous les jours, pour un rien, un coup de pied au cul, une gifle. Les coups de martinet dont Karl vous menaçait, moi, je les recevais. Je n’avais pas le droit de ne rien faire, de lire par exemple, mais je ne voyais pas sa dureté, je pensais que tous les pères étaient pareils. Il avait une telle autorité, tu n’avais pas intérêt à faire le con. Tout le monde se tenait à carreau, il n’y a jamais eu de problème de pédophilie, de viol, de sexe. Sa sévérité nous protégeait.

À quatorze ans, j’ai été victime d’une agression par la mère d’un pensionnaire qui en avait quarante-cinq. Quand je le lui ai dit, il m’a répondu, t’as de la chance de te taper une vieille. Il y avait toujours la photo du fils de cette femme au chalet, à chaque fois que je tombais dessus, je pensais à ce qui m’était arrivé. Je ne comprenais pas à l’époque, je n’étais pas prêt.

Karl aurait voulu que je sois un grand sportif, un gagnant, moi je suis un gentil, ce que j’aime c’est voir les autres gagner.

Quand Élie me battait au ski, cela arrivait souvent, c’était normal, il a trois ans de plus que moi, Karl me traitait de Caroz, t’es qu’un Caroz, il me répétait. Un Caroz, c’est le nom de famille d’Anne-Marie, et pour lui cela voulait dire un catho, c’était une insulte.

Il était très dur, il venait d’une famille de paysans pauvres, il avait été élevé avec rien sauf des coups. Je voulais juste être du bon côté.

À treize ans, j’ai compris qu’il y avait des juifs chez nous, qu’ils venaient de familles décimées. Nous, on était des paysans sans histoire, et vous vous étiez confrontés à la grande Histoire. Je me demandais, qu’est-ce que j’aurais fait moi pendant la guerre, est-ce que je les aurais sauvés ? J’étais plein de doutes sur moi, sur qui j’étais. En prison, j’étais confronté à ce genre de questions, j’ai été poussé dans mes retranchements et j’ai compris que je n’aurais pas été de ceux qui ont repoussé les familles juives de l’autre côté de la frontière. Mes enfants en rigolent, je pars acheter du pain, il pleut fort, je prends des gens en auto-stop, ils me disent où ils vont et je les dépose. Je suis sorti acheter du pain, et je rentre une heure après.

Je devais avoir dix-sept ans, on était dans la chaufferie avec Anne-Marie et on étendait le linge, je lui ai dit, tu ne me connais pas et elle m’a répondu, ce n’est pas vrai, tu es ouvert, tu es gentil. J’étais content qu’elle me dise cela. Elle ne s’occupait pas de moi, n’avait pas de gestes d’affection, mais elle m’observait. »

 

Autant sur les escroqueries, je n’ai pas osé interrompre Patou, car cela ne me concerne pas. Sur l’amour et sur ses manques, je suis prête et j’ai pu lui demander ce qui me pèse.

 

— Tu as toujours appelé Karl et Anne-Marie par leurs prénoms, jamais papa et maman ?

— Jusqu’à leur mort, c’étaient Karl et Anne-Marie, et quand je pense à eux aujourd’hui, qu’ils me manquent, c’est toujours Karl et Anne-Marie. C’est ainsi, cela ne me dérange pas.

— Et tu ne nous en voulais pas de prendre autant de place, d’avoir pris leur affection ?

— Non, jamais. J’ai appris à partager, je voyais que pour certains c’était difficile, que d’autres m’en voulaient, mais quand vous n’étiez pas là, vous me manquiez. Anne-Marie me donnait les vêtements que vous aviez oubliés, c’est comme ça que j’ai été habillé toute mon enfance.

 

J’ai pensé à Benjamin, qui la première année au Home avait trois ans et dormait entre Karl et Anne-Marie, à Carla qui n’avait que dix-huit mois, à John qui avait six ans et que ses parents avaient oublié de récupérer à la fin des vacances, à la petite fille terrorisée que j’étais, à ma mère dont les bras me restent inconnus, j’avais le cœur serré, mais nous avions le Home. Patou et sa sœur Vava, eux, n’avaient pas ce refuge.

 

Avant de raccrocher, Patou m’a proposé, puisque j’avais enfin décidé de retourner au Home, qu’on se retrouve pour une marche en montagne. Il a insisté, « en s’y prenant à temps, je pourrais réserver des lits dans un refuge au Rocher ».

 

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