Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 26 sur 31

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Mensonges au paradis

Vava et Fabrice s'aimaient et...

Vava et Fabrice s’aimaient et travaillaient ensemble. Ils se sont rencontrés au Home ados, et sont tombés amoureux tranquillement. Ils étaient les meilleurs amis possible. À dix-huit, elle a été admise dans l’équipe suisse de ski, elle a vite compris que la compétition n’était pas pour elle. Elle a mis deux ans à oser le dire à Karl. Elle dessinait tout le temps, c’était cela qui lui plaisait. Quand elle s’est décidée à quitter l’équipe et à l’avouer à son père, Fabrice lui a proposé qu’ils suivent ensemble des cours de peinture décorative.

Ils sont partis en Hollande dans une école réputée où les étudiants apprennent à imiter la nature, à copier à l’identique les arbres, les pierres, les fleurs, à peindre le vrai et à le transformer en faux. Vava s’est révélée être une des étudiantes les plus douées, devenant vite capable d’imiter des centaines de sortes de bois. Fabrice admirait son talent, elle le surpassait, elle pouvait restituer un acajou lisse, le distinguant d’un acajou moucheté, ou faire surgir l’odeur du bois de rose comme celle du cèdre. D’un trait, elle révélait la douceur d’un citronnier, la dureté d’une ébène de Macassar, l’acidité d’un érable jaune et gris, la souplesse du noyer. De ses pinceaux, elle recréait toutes les variétés de pierres et de marbres, blanc de Carrare, grand antique, granite de Suède, Paonazzo, un marbre qui tient son nom de ses veines sombres nimbées d’un halo où alternent le mauve et le jaune. Dorure et argenture à la feuille, moulures, frises, plafonds de styles, arabesques, panoramiques, et décors de théâtre.

Diplômés, ils eurent très vite de nombreuses commandes pour leurs trompe-l’œil.

Vava dessinait sur les murs d’une cuisine des coteaux de vignes, dans une salle à manger le reflet argenté du lac de Genève, ou imaginait un jardin à l’anglaise et, dans une entrée, des troupes immobiles, elle inventait de gentils et sages garçons en culotte à dentelle, une mère penchée sur son enfant, un rayon de soleil tremblant sur eux. Elle arrangeait, embellissait, exagérait selon la demande du client. Elle était une experte en faux, offrant à la réalité de la délicatesse là où elle en manquait.

Comme son frère qui se construisait un monde où il était invincible, magicien faisant apparaître l’argent à volonté, échappant aux lois, espérant ainsi enfin obtenir l’admiration de son père.

Comme moi qui tente d’écrire leur histoire et la mienne, transformant ou escamotant certains faits, oubliant ce qui ne m’arrange pas, ou qui ne colle pas à ce que je souhaite raconter.

Un cousin de Vava les a recommandés à un célèbre couple du cinéma, un réalisateur et un producteur. Ils avaient racheté l’appartement d’une décoratrice, un lieu culte pour les adorateurs du bon goût. Ils chargèrent Vava et Fabrice d’en restaurer les murs, un entrelacs singulier de bleu et de vert et un mélange d’Antiquité et de e XIX, invention de l’ancienne propriétaire.

En cette fin des années 80, nous sommes deux jeunes femmes d’une vingtaine d’années. Elle a commencé à travailler, je termine mes études, espère devenir journaliste. Dans un magazine où je suis stagiaire sont publiées des photos des décors peints par Vava et Fabrice, avec un portrait où ils posent en salopettes blanches. Vava me fait visiter l’appartement du célèbre couple, j’admire les couleurs, un vert qui irradie, un bleu velouté qui caresse la pièce. Elle me confie son histoire avec le Saint, rockstar et philanthrope. Elle me raconte son regard admiratif sur elle, combien elle s’entend bien avec ses enfants, et aussi son hélicoptère, la guitare qu’il lui a offerte, son avion privé, son château en Écosse, son île privée dans les Caraïbes, le concert où il lui a dédicacé une chanson. En comparaison, Fabrice est normal, familier, présent. Elle m’explique que l’assistante du Saint l’a prévenue, « lui et sa femme sont un couple très uni », « il ne la quittera pas », « fais attention à toi ». Je m’inquiète pour Vava.

Ce sera notre dernière conversation.

Six mois après, mon père disparaît, j’ai vingt-trois ans. Je me suis alors retranchée dans un monde fictif où je pouvais continuer à lui parler. Quand je m’aventurais dans le monde réel, je cherchais l’équivalent de son amour sans le trouver. Je travaillais à la télévision, ma mère enregistrait mes passages sur les plateaux. Les cassettes vidéo s’accumulaient dans son salon. Je ne voyais pas l’intérêt.

Je me maintenais avec elle à une distance affectueuse, mais lisse. Nous nous embrassions sur les joues comme des amies bien élevées.

Un an après la mort de mon père, j’ai rencontré Charles. Il m’a séduite par sa culture, il a visité tous les musées européens, mais nous n’évoquons jamais mes études, il n’a pas terminé les siennes. Mon travail dans une émission de télévision qui connaît un certain succès n’est pas non plus un sujet. Journaliste comme moi, ses débuts sont plus difficiles. Une de ses amies m’a confié qu’en mon absence, il parlait de moi avec fierté et cela me suffit. À table, il finit la bouteille de vin, puis commande un dernier verre avec l’addition, il a toujours quelque chose à dire, j’en suis persuadée, avec lui je ne m’ennuierai pas. Nous nous sommes très vite installés ensemble.

Les fenêtres de notre studio donnent sur un arbre qui fleurit en juin, de petites fleurs blanches à l’odeur sucrée, cela nous ravit. Nous pensons qu’il s’agit d’un acacia. Depuis que je fais attention à nommer plus justement ce qui m’entoure, à mieux appréhender et définir la réalité, j’ai appris qu’il est qualifié en botanique de « faux acacia ». Il lui ressemble sans l’être et porte le nom de robinier d’après son découvreur, Jean Robin. Je suis alors comme Vava experte en embellissement, j’ai appris à créer dans nos 30 mètres carrés un beau décor, une belle table, une atmosphère chaleureuse. Nous recevons nos amis, je fais les courses, prépare le dîner avec soin, débarrasse, parfois aidée par une convive, il prend en charge la conversation. Je lis des romans qu’il juge un art mineur. Si un invité m’interroge sur mon travail à la télévision, il nous interrompt, le sujet est superficiel et moi bien narcissique. Je pense qu’il a raison.

Une fois les amis partis, il critique ce qui manquait, ce qui a été raté, ce que j’ai oublié. Quand il lui arrive de me faire un compliment, la sauce de la salade est délicieuse, je suis contente. Le producteur de l’émission pour laquelle je travaille me confie la réalisation d’un documentaire, j’estime avoir de la chance, Charles juge que c’est du favoritisme, tant de gens bien plus talentueux auraient dû obtenir ce contrat. Quand le film est diffusé, Charles n’a pas le temps de le regarder, mais lorsque nous skions ensemble, il admire mon style.

Grâce à notre don commun pour l’imitation du bonheur, nous sommes magnifiques et écrasons les doutes des plus perspicaces. Parfois, le regard d’un inconnu sur nous me rappelle la réalité. Je tente de sortir Charles de la voiture sous le regard de pitié du chauffeur de taxi, Charles est ivre, ne tient pas debout.

Jeanne, ma sœur, me convoque, Charles est alcoolique. Je tombe des nues. Je ne connais pas d’alcoolique, j’imagine des types au comptoir le matin, lui commence à boire en fin d’après-midi. Je confronte Charles au nombre de bouteilles vides que je descends le matin à la poubelle, il rigole. Un médecin spécialisé en alcoologie m’annonce que pour Charles, c’est trop tard, il est malade. Il faudrait le convaincre d’aller en cure. Je convoque Charles, il me répond « je m’arrête demain si je veux ». Son meilleur ami me dit que je m’inquiète pour rien, il ne lui parlera pas.

Et aussi, Charles court devant moi pour se cacher derrière une porte et me surprendre d’un « hou hou » joyeux, il est capable de deviner mes pensées.

Il me fait découvrir les vidéos de l’artiste Bill Viola, ces images d’un homme sous l’eau qui disparaît, c’est moi. Je ne comprends pas ce que j’ai fait de mal. Je perçois des sons, des bouts de phrase sans les écouter, les mots n’atteignent pas mon cerveau. Chaque jour m’arrivent des doses d’humiliation, de rabaissement. Je crois ne rien ressentir comme si j’étais vaccinée contre la douleur. Je me couche de plus en plus tôt, je me tais, je n’entends rien, inventant une forme de résistance passive.

J’ai vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept ans, vingt-huit, puis vingt-neuf ans et les apparences d’une femme moderne à qui la vie réussit, un travail et bientôt un mariage. J’en suis certaine, je suis le bon modèle.

 

Chanteur, philanthrope, star internationale, le Saint s’est installé avec sa famille dans la vallée, il cherche un professeur privé de ski pour ses enfants et est tombé sur Karl.

Karl lui a ouvert la porte du chalet et l’a vite regretté. Il le trouve bavard.

Le Saint vient d’être accusé d’évasion fiscale et il est en boucle sur cette affaire. Il ne voit pas de contradiction entre son discours philanthrope et sa volonté de payer moins d’impôts.

Après une journée de bla-bla avec le Saint, Karl refile le personnage à Vava. Malgré le succès de ses chantiers de peinture, son mariage, Karl exige qu’elle et Fabrice continuent à venir passer toutes les vacances scolaires au Home.

Sur une photo postée par Vava, le Saint porte une chapka en fourrure, un pull noir moulant. Il est de profil, une coupe de champagne à la main. Il a croisé sa main et sa coupe avec la main de Vava. Ils se regardent, sourient, les yeux mi-clos. Ils sont amoureux. Elle a les cheveux attachés, un pull en jacquard bleu. Derrière eux, un 4 × 4 rutilant marron glacé, portes et coffre grands ouverts, un grand panier d’osier pour pique-nique chic. L’herbe est jaune, tachée de marron, celle d’un début de printemps.

 

Tu ressembles à un tableau de Modigliani, on ne te l’a jamais dit ? Comment ton mari a pu passer à côté de ça, tu es une artiste, Vava, une grande artiste, je le sens au plus profond de moi, tu as une sensibilité extrême, je ressens rarement cela, je dois te le dire, c’est important pour moi, ne me remercie pas, surtout, c’est moi qui dois te remercier de ta présence, tu m’apportes beaucoup, mais le plus important pour moi c’est ce que tu apportes à mes enfants, quand ils rentrent après avoir passé la journée avec toi là-haut, ils ont un éclat, une lumière, cette lumière c’est toi, tu es pleine d’ombre et de lumière, on se ressemble beaucoup tous les deux, avec toi, je me sens bien, ici dans la vérité de la montagne, tout est vrai, il n’y a pas de faux, de mondanités, de social, de star, de fans, de gens qui m’acclament sans me connaître, il y a cette vérité profonde, une connivence d’être à être, plus rien de matériel, l’argent, la reconnaissance, la célébrité, tout cela c’est de la merde qui nous pourrit, ici grâce à toi, à ta famille, à la montagne, on se nettoie de tout ça, tu comprends Vava pourquoi tu as pris tant d’importance en si peu de temps dans nos vies, dans mon cœur, c’est que cette vérité je l’ai toujours cherchée, regarde-moi dans les yeux, je te vois émue, c’est si beau, je vais te l’avouer, je ne le dis qu’à toi, promets de ne jamais le répéter, je te le dis, c’est notre secret, un secret absolu, c’est entre nous, ce que je vais te dire est très important, mais cela ne doit pas sortir de cette pièce, de cette forêt, mon prochain disque, tu l’écouteras, j’aimerais que tu sois seule, tu comprends, seule et nue, débarrassée de tout ce qui est matériel, tu comprendras que lorsque je l’ai écrit, composé, chanté, joué, je pensais à toi, à ton visage, à ton sourire, à tes ombres et à tes lumières.

 

L’histoire facile d’une star qui drague une jeune femme. Il est marié, elle aussi. Il aurait aimé l’oublier, mais elle s’accroche, lui écrit, le poursuit de concert en concert, se rend à Sydney, à Hong-Kong, à Munich, à Casablanca, à Amsterdam, suit son World Tour pour tenter de l’apercevoir. Elle lit dans ses apparitions sur scène et dans ses chansons des signes d’amour cachés qui lui sont adressés.

 

Au même âge, je collectionne les preuves d’amour et de bonté de Charles, elles sont nombreuses, les bouquets de tulipes rouges, d’iris, de pivoines. J’arrange les fleurs dans un vase, ainsi tous les visiteurs peuvent admirer sa générosité, l’amour qu’il me porte. Je comprends que si je partage avec lui un succès, il répond avec cruauté. Si je lui montre que je souffre, j’ai droit à un cadeau.

 

Vava est au téléphone, Fabrice est dans la pièce d’à côté, il l’entend parler du Home.

Ils ont terminé leur maison, Karl les a aidés pour la charpente, a construit de ses mains un bahut, un grand lit, des placards en sapin, recouvert les murs de lambris. Vava et Fabrice les ont peints, inventant des motifs byzantins aux couleurs de la Suisse, une chaux gris pâle, des rayures sur les portes. Le mélange de couleurs, la chaleur de leur maison ressemblent à ce qu’ils étaient quelques années plutôt et qu’ils espèrent retrouver.

La présence du Saint dans leur vie ne s’efface pas, pourrit leur lien, flotte dans le cerveau de Vava, insidieuse, dévisse, se tend, se cabre, un vaisseau se bloque, un caillot minuscule, il provoque un incendie avec flammèches, court-circuit, cendres, extinction de l’activité. Son cerveau explose, elle s’effondre. Elle a vingt-six ans et est victime d’un accident vasculaire cérébral. Les séquelles sont nombreuses : paralysée, épuisée, plus de pensées, lourde, sans vie, rien, ne veut rien, dormir, ne rien faire, ne pas bouger, endolorie, larmes. On la laisse dormir, se reposer, mais pas trop longtemps. « Ne pas s’arrêter », affirme Karl, « retourner vers la vie », adoucit Fabrice.

Trois mois après l’accident, elle a récupéré ses capacités mentales et physiques. Mais il y a en elle une brèche, un déchirement invisible, un faux vrai, quelque chose qu’elle pensait vrai, qui possède l’illusion du vrai, par ses actions, ses paroles, ce qu’on disait de lui, mais qui est une illusion. Le Saint a été le révélateur d’un état. Certains circuits de son cerveau étaient atrophiés, ceux de l’amour, de l’affection. Dans cette vallée où nous vivions quelques mois par an, ces circuits s’allumaient pour nous et s’éteignaient à notre départ.

 

Un matin, Charles m’assène, « Tu vaux zéro ». Le lendemain, c’est un vendredi, nous dînons ensemble, je lui annonce, « C’est terminé ». Il se lève de table, son verre tombe à terre. J’appelle ma mère en sortant, elle vient me chercher dans le joli studio dont les fenêtres donnent sur un faux acacia et je reviens vivre chez elle. Elle ne m’a pas plainte, je ne me suis pas plainte. J’ai rencontré le père de mes enfants six mois après.

 

Fabrice et Vava partent sur un de leurs plus gros chantiers, une villa sur les rives du lac, décorée par le célèbre David Hicks, 120 000 francs suisses pour trois mois de travail.

Un matin, elle badigeonne de rouge le mur d’aubépines sur lequel elle vient de passer cinq jours. Elle détruit du même rouge le fond d’un lac vert, bleu, gris sur lequel Fabrice se concentrait. Puis elle se calme. Fabrice l’aide à effacer les traces de rouge.

Le dernier jour, il ne reste qu’à nettoyer le chantier. Les murs imitent le paysage que l’on admire du funiculaire qui mène au Home, les vignes, la vue sur le lac qui s’éloigne. Fabrice est sur la terrasse de la villa, il observe un bateau aux voiles blanches au loin. Ils pourraient s’offrir le même. Elle ne répond pas.

Vava a besoin de repos, l’eau l’apaiserait. Il appelle, à nouveau, Vava.

Il faut qu’ils apprennent à dire non, à refuser les chantiers, ils travaillent trop.

Fabrice regarde à travers les portes-fenêtres, il aperçoit une ombre blanche qui se confond avec le sol recouvert d’un plastique qui protège le parquet. Il s’approche, découvre le corps de Vava raide, couvert de peinture blanche. Il dégage son visage. Elle l’insulte, lui donne des coups. Il tente de se protéger. Le gardien de la villa appelle la police. Vava est emmenée à l’hôpital psychiatrique où elle est internée une semaine. De retour au chalet, elle l’injurie à nouveau, il part se réfugier chez ses parents à Paris. Il ne reste qu’une journée et revient. Il ne peut pas la quitter. Il l’appelle du funiculaire pour lui annoncer, je suis là.

Elle lui répond qu’elle est enceinte du Saint.

Neuf mois auparavant, elle a reçu une lettre d’avocat en anglais exigeant qu’elle ne s’approche plus du rocker. Elle n’a pas compris ce que cela signifiait, elle a déchiré la lettre. Elle pense au Saint jour et nuit, elle est persuadée qu’il est là, qu’ils font l’amour ensemble, qu’il lui suffit de tendre la main pour le toucher, qu’ils vont avoir ce bébé, elle admire son petit ventre et s’étonne de la présence de Fabrice. Pourquoi vient-il chez elle alors qu’elle est enceinte du Saint ?

Fabrice voit le paysage se fracturer, il ne distingue plus les couleurs et les reliefs, il ne reste que du blanc.

Quand ils travaillaient ensemble, elle s’attachait aux détails, lui aux contours. Il n’y a plus rien, que du blanc.

 

Vava et Fabrice divorcent et vendent leur chalet peint de couleurs vives.

Elle trouve le premier logement vide à P., s’y installe, colorie des meubles pour un antiquaire, donne des cours de dessin aux écoliers du village et accueille John, son ami d’enfance, le petit garçon américain devenu professeur de ski.

Ils s’entraident, il lui parle de ses parents, il aimerait se réconcilier avec eux, leur pardonner, elle lui parle de manière obsessionnelle du Saint, ils écoutent ses chansons pour y détecter les signes qu’il lui adresse. Help me. Love me. Show me the way.

Vava passe désormais son temps libre sur les réseaux sociaux, postant plusieurs fois par heure des chansons du Saint et des textes qu’elle lui écrit. À la même époque, très bien conseillé, le Saint devient un actionnaire important d’un de ces réseaux. La valeur de ses actions est multipliée par dix en trois ans, le temps qu’y passe Vava, aussi. Elle ne laisse plus les fenêtres grandes ouvertes comme son père le lui a appris, elle préfère se calfeutrer jusqu’à l’incendie du chalet dans lequel John perd la vie.

Elle passe six mois à l’hôpital.

De son lit, elle décrit ce qui lui est arrivé.

J’ai été intoxiquée au monoxyde de carbone avec mon frère de cœur John, qui lui est mort. On m’a héliportée jusqu’à l’hôpital universitaire. On m’a fait passer par des séances de caisson hyperbare ; c’était comme dans un mauvais film de science-fiction. Les médecins étaient tous en scaphandre ; la pièce était minuscule et toute blanche ; j’étais sur un lit qui avait un pneumatique gonflant et j’ai hurlé en pensant que l’on allait m’étouffer.

Quand j’ai hurlé, m’a dit ma tante Josépha, ils ont su que j’avais repris vie.

Quelques jours après, j’étais devenue un légume dans une chaise roulante.

On m’a fait passer d’hôpital en hôpital. On m’a placée en psychiatrie ; on m’a fait bouffer des tonnes de neuroleptiques qui m’ont rendue aphasique. Et par miracle. De façon totalement inattendue et imprévue. Deux cadeaux. Dieu m’a rappelée trois jours et demi plus tard et le Saint avec son nouvel album Spirits of Love.

 

Vava est autorisée à rentrer chez elle, elle est désormais sous la curatelle de l’administration suisse, elle a perdu toute autonomie, reste enfermée. Elle écrit de longues phrases sans virgules, sans points, raconte la vie des saints, leurs malheurs, leurs combats, leurs résurrections, la sienne, des tirades qui sont parfois étonnamments justes et qui se perdent sur la toile. Le Saint a obtenu un jugement définitif lui interdisant tout contact avec lui.

 

L’année de l’incendie, de la mort de John, de l’intoxication de Vava, je publie mon premier livre, le début d’une traque où je cherche, un à un, les absents de ma famille.

Par hasard, j’avais fait connaissance avec un premier inconnu, mon grand-père paternel. En lisant un vieux Paris Match, j’avais appris qu’il avait été assassiné. Mon père avait dix-huit ans, il avait dû affronter les crieurs de la presse à scandale et les articles quotidiens sur son père, l’homme coupé en morceaux par son amant, victime d’une passion homosexuelle qui aurait mal tourné. Je suis devenue obsessionnelle, je veux tout savoir de cet assassinat, partager avec mon père l’humiliation qu’il a subie, la porter avec lui, dans l’espoir d’effacer sa peine. Mais je crains le mot en trop qui aurait démontré mon inaptitude à être l’auteur de quoi que ce soit. Le livre terminé, il est très court, je mets plusieurs mois à oser l’envoyer à une maison d’édition. J’ai peur des moqueries, pour qui se prend-elle ? J’ai enfin quitté Charles, je suis mariée, mais ses mots résonnent, de manière souterraine, ils ne me quittent pas, « tu vaux zéro ».

Un éditeur m’annonce qu’il me publie et qu’il attend le manuscrit suivant. Dans son bureau, je comprends à l’instant que je vais devoir choisir entre l’écriture et mon mariage.

Mon éditeur me téléphone deux fois par jour, le matin à 10 heures, puis vers 16 heures. Je respire mal entre ses appels. Il a des questions à me poser sur les sujets les plus divers. Il me répète, « tout ce qui te concerne m’intéresse ».

La présence de mon mari s’évapore. Je vis une double vie, j’ai un mari et un amant, mens sans gêne, invente des dîners professionnels. Je découvre ce que Patou et Vava ont découvert avant moi : le mensonge, celui que vous croyez contrôler, vous permet de vivre tranquillement dans un monde à votre parfaite mesure, vos paroles s’inclinant instantanément selon votre ambition quand la réalité vous déçoit. Mentir, écrire, mêler ma vie à un monde rêvé, les confondre devient ma citadelle. Je me fabrique une maison solide, bien qu’imaginaire, à l’extérieur de mon mariage. Avec raison, mon mari ne le supporte pas. Écrire et aimer sont deux activités clandestines. Quelqu’un mentionne mon premier livre, il réplique, agacé, « cela vaut zéro ». J’entends Charles. Le soir même, j’annonce à mon mari que je le quitte et à mon éditeur et amant qu’il doit choisir. Il reste avec sa femme. Nous nous séparons.

Les enfants ont trois et sept ans, mes parents sont morts, je perds mon emploi à la télévision. Quand on m’interroge, je nie que cela soit difficile.

Je suis une mère de famille célibataire à la recherche d’un emploi, acceptant ce qu’on lui propose, surveillant son compte en banque, redoutant l’arrivée des vacances scolaires. Comment faire pour les occuper et leur offrir l’illusion que tout va bien ? Je trouve des séjours en solde, m’ennuie dans des parcs à thèmes. Le soir, je suis trop fatiguée pour raconter l’histoire jusqu’au bout. Je traite ma fille de six ans de salope parce qu’elle m’écrase au jeu des sept familles.

 

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