Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 18 sur 31

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Mensonges au paradis

Bonjour Colombe, Depuis que tu...

Bonjour Colombe,

 

Depuis que tu as commencé à écrire des livres, dont je suis un lecteur attentif, je redoute ce moment. Dans tes « romans », la frontière entre ce qui est vrai et ce qui est inventé n’est pas très claire et je savais qu’à un moment tu finirais par t’emparer du Home, que tu le réduirais à un décor, à un matériel pour une de tes entreprises.

Quand l’année dernière tu as commencé à me suivre sur les réseaux sociaux, l’air de rien, à me liker, j’ai compris que notre tour était arrivé. Ce qui s’est passé est une trop bonne histoire pour que tu n’aies pas envie de la raconter.

Je suis prêt à prendre le risque, on se parle quand tu veux,

Bises, Patou

 

Selon moi, c’est lui qui avait commencé à me suivre en premier, sous un pseudonyme suffisamment clair pour que je sache que c’était lui. Je lui avais laissé un message, puis je n’avais pas osé retourner sur le réseau social pendant trois jours de crainte de lire sa réponse. Pensant même qu’un silence de sa part m’aurait arrangée, la fiction étant le lieu où je me sens bien, je n’aurais qu’à inventer une rencontre avec lui. Il venait de sortir de prison, sa situation me faisait peur.

Il mit une semaine à me répondre, pour lui non plus cet échange n’était pas simple.

J’avais eu le temps de lire la presse, l’affaire Patou avait fait la une des journaux en Suisse. J’avais aussi interrogé des anciens. Ils accusaient Patou de prêts jamais remboursés, mais surtout de frayer avec la grande criminalité.

Ils devaient fantasmer, mais je me suis mise à fantasmer avec eux.

L’un d’eux me raconta que, de l’époque où Patou vivait à Malte, il avait gardé une grosse cicatrice sur la paume de sa main. Il lui avait confié qu’un toxico l’avait blessé en lui volant la caisse. Pour lui, cette balafre était classique d’un avertissement de la mafia russe, car elle n’était pas du bon côté. Patou était en voiture, le couteau venant de la fenêtre aurait dû être à droite, or elle était à gauche, ou inversement. Je n’avais pas bien compris, mais j’avais lu que la mafia était très présente dans l’industrie touristique maltaise.

Ce coup de couteau était-il donc la preuve d’un lien de Patou avec la mafia ?

Avait-il eu peur et, pour cette raison, précipitamment quitté Malte ?

Comme autrice, l’idée me plaisait, mais en vérité, je n’en savais rien. La seule chose que j’avais comprise c’est qu’il avait dû partir avec femme et enfants, sans argent.

À leur retour en Suisse, Patou avait été embauché pour diriger la transformation d’un ancien palace en maison d’accueil pour les enfants autistes et centre de recherche sur la maladie. Le projet, dans lequel l’administration locale annonçait investir 40 millions de francs suisses, avait fait la une de la presse nationale. Patou était la personne idéale pour en être le gérant, précisait un article. Diplômé d’une grande école, il avait pour lui son expérience au Home, son désir de perpétuer une tradition, de rendre une part de l’amour reçu. Dans un entretien, Patou insistait sur cette « aventure humaine », l’ensemble illustré par la photo d’un petit garçon tenant à la main un ballon multicolore.

J’ai aussi lu les procès-verbaux de l’association qui coiffait le projet.

En deux ans, selon eux, Patou avait siphonné 340 000 francs suisses dans leurs caisses.

Dans la presse, de responsable d’une belle « aventure humaine », il est devenu le personnage principal de l’Affaire P.A.

Un feuilleton à épisodes dans le plus grand quotidien suisse.

P.A. a disparu, suivi de P.A. rembourse ses dettes et évite l’expropriation puis P.A. disparaît à nouveau et encore La maison de P.A. vendue aux enchères, P.A. réapparaît, P.A. en fuite, les policiers à ses trousses.

Patou a été arrêté à l’enterrement de Karl, devant tous les anciens.

Je ne juge pas ce qu’il a fait ou pas, mais ce qu’il est devenu. Je cherche une explication, un sens, une logique.

Pourquoi a-t-il méthodiquement détruit ce qu’il a construit ?

 

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