Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 5 sur 31

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Mensonges au paradis

Mes parents connaissaient à peine...

Mes parents connaissaient à peine Karl et Anne-Marie. Leurs rencontres se limitaient à quelques minutes sur le quai à notre départ. Ma mère envoyait à la fin de notre séjour un chèque accompagné d’une carte de remerciements. Ni elle ni mon père n’ont jamais pris le train pour monter dans la vallée, visiter le chalet, et je ne suis pas certaine de l’avoir désiré, ou très secrètement, ce genre de rêves auxquels on n’ose penser, car ils nous paraissent inaccessibles. Ils n’avaient rien en commun. Karl et Anne-Marie regardaient « Jeux sans frontières » à la télévision, ils s’esclaffaient à la vue des candidats tombant dans la boue, je riais avec eux.

Les anciens du Home ont créé un site où ils publient des photos attendrissantes de petits en combinaison de ski multicolore tenant d’énormes sandwichs, clignant des yeux face au soleil, allongés dans l’herbe, jetant des cailloux dans une rivière, souriant devant une assiette de jambon sauce madère ou de fondue. Karl exigeait que l’on boive du thé brûlant avec le fromage coulant pour ne pas qu’il durcisse dans le ventre.

Sur le site, Erick, un ancien, a posté un reportage de la télévision suisse romande datant de 1983 où Karl est interviewé. Il donne des conseils pour bien préparer la saison de ski. On voit un groupe de gamins en survêtement (nous) au bord de la rivière. Le son de sa voix passe à travers celui d’une chute d’eau : on respire à fond, on court en équilibre sur les pierres plates, on travaille la suspension, on se balance des deux pieds, en souplesse, le haut du corps bien net, les genoux en avant de plus en plus loin.

C’était bien Karl, cette précision.

À l’époque, Karl a été l’un des premiers à acheter une caméra vidéo amateur avec laquelle il filmait nos compétitions de ski, nos spectacles, nos jeux sur la prairie devant la maison.

Erick se proposait de numériser des vidéos du Home. Vava les lui avait confiées à l’enterrement de Karl, et il était prêt à les transmettre à qui le voulait.

La dernière fois que j’avais vu Erick au Home, il avait trois ans et moi vingt, il était le petit dernier d’une fratrie. J’étais l’amie de ses grands frères. Leurs parents venaient souvent rendre visite à Karl et Anne-Marie. Leur père, un célèbre comique qui passait à la télé dans les émissions d’humour des années 70, était devenu un ami proche de Karl. Il était d’origine kabyle, sa femme était danoise, et les frères, un subtil mélange du Nord et du Sud.

Erick a répondu instantanément à mon message. Le travail de numérisation n’était pas terminé, mais il se ferait une joie de me voir, de parler du Home et de me permettre de visionner les images filmées par Karl.

J’ai commencé par lui, puis j’ai écrit aux sœurs Klotz, aux frères Tardieu qui venaient de la grande bourgeoisie lyonnaise, à Leïla qui vivait à Londres, dont les parents étaient des universitaires palestiniens, à Hubert, à Élie qui était le préféré de Karl parce qu’il skiait aussi bien que lui, à Anna dont les parents résidaient à cinq kilomètres mais qui préférait rester au Home, à Charlotte, la nièce d’Anne-Marie et qui m’a répété combien, pour cette raison, elle était privilégiée alors qu’elle a été blessée au Home au plus profond d’elle-même, à Maxime dont la mère était une mannequin aussi célèbre pour sa beauté que pour sa vie nocturne. Je leur ai écrit à tous, sauf à Patou et Vava.

 

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