Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 22 sur 31

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Mensonges au paradis

Le tunnel qui sépare F....

Le tunnel qui sépare F. de R. était noir, profond, long, il a rapetissé, le goudron était strié, et il ne l’est plus. De l’autre côté, rien n’a changé. L’odeur de bouse sucrée et de foin frais, un homme vêtu de bleu qui coupe l’herbe haute avec une faux, la scierie, les bruits lourds du bois qui tombe, et cet air tiède et glacé à la fois que je n’ai jamais ressenti ailleurs qu’ici.

J’ai avancé vers le chalet, ruminant sur mon incapacité à m’aventurer loin, à découvrir d’autres paysages que ceux que j’ai en mémoire.

À l’extérieur, tout semble conforme au passé. Les deux portes qui accèdent à la cave. Les trois étages de volets peints en vert. Les six grosses cloches suspendues sur une poutre devant les fenêtres du dernier étage. Les lettres en bois rouge abîmées sur un fond blanc en forme de cœur sur lequel on peut lire « Home d’enfants Anne-Marie ». Notre balançoire, la vue sur la prairie, la combe herbeuse, le chalet d’alpage au loin avec son toit de zinc rougi. Il ne manque que les bruits, des cris, des rires, des jappements moitié chien, moitié humain. Il ne se passe plus rien ici depuis trop longtemps pour que notre écho persiste. La barrière en bois qui officiait comme frontière entre le jardin et la prairie n’existe plus, elle est remplacée par une corde tendue entre des piquets. Le chalet a l’air habité, des fenêtres entrouvertes, les géraniums rouges arrosés. J’ai frappé à la porte, presque soulagée que personne ne me réponde. Qui peut vivre ici à part des fantômes ?

Je me suis décidée à marcher vers la prairie que nous ne traversions jamais. Nous montions vers la montagne, jamais nous ne marchions à plat vers le fond de la vallée, trop facile. S’il nous arrivait d’aller vers le village voisin., nous nous entassions dans la Volvo bleue d’Anne-Marie, le minibus rouge de Karl. Marcher, c’était monter.

Guidée par le torrent, je me suis autorisé cette marche tranquille, la voix de Karl surgissant du passé me criant « ne t’arrête pas » et Patou qui le suivait et nous répétait à son tour « ne t’arrête pas ». J’ai marché une heure puis je me suis allongée dans la prairie. À cette altitude, les brins d’herbe ne sont plus des brins d’herbe, mais une multitude de feuilles édentées, larges, simples ou doubles, certaines à la pointe jaunie, d’autres épaisses comme de la menthe. Désobéissant à Karl qui nous interdisait de les cueillir, je me suis mise à genoux et j’ai choisi des fleurs dont les noms bourdonnés par sa voix précise me sont, un à un, revenus ; une pensée violette et rosée, une rose grimpante, une digitale, une bleue délicate, la centaurée, une autre tirant sur le mauve, l’ancolie, une quasi violette, la soldanelle, une orange pas éloignée du rouge, une arnica, un bouton d’or, un colchique. Ces noms oubliés étaient quelque part dans ma mémoire. Karl nous les répétait et ils étaient là, conservés à mon insu. J’ai cueilli de quoi faire deux bouquets. Un camaïeu de jaune destiné à Karl, un autre aux teintes mauves pour Anne-Marie.

Il était temps que j’aille leur rendre visite.

 

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