Mensonges au paradis
Il n'est pas question que...
Il n’est pas question que je ne passe pas mes vacances au Home.
Sur les chemins, des abreuvoirs creusés dans des troncs de sapin sont alimentés en eau filtrée par les roches. Karl me montre comment incurver délicatement la main comme un léger bol, la glisser sous le ruissellement du tuyau pour boire sans être éclaboussée. Il nous encourage à nous désaltérer avant de repartir pour plusieurs heures de marche, mais il exige de faire vite, ne surtout pas s’asseoir, « il ne faut jamais s’arrêter, sinon ça coupe les jambes ».
Cette injonction à « ne pas s’arrêter », ses conseils, le regarder agir, construire, améliorer chaque geste sportif ou non, ces règles sont restées ancrées en moi. Elles sont inscrites dans nos corps, marcher, plier, avancer. Elles sont comme les piquets rigides d’un Spécial en ski, qui à la fois vous oblige à remonter, à revenir, à tourner, au risque de vous heurter et de vous faire mal, et vous maintient sur un chemin étroit, ne pas finasser, ne pas ramollir, glisser à travers les contraintes. Je ne suis pas une molle poupée. J’aime que cela soit dur, j’aime être un petit soldat.
Tout est important. Sérieux. Rien n’est pris de manière désinvolte, ni ce que nous mangeons, les rösti, les tartines, les tartes aux pommes, les frites, les fondues, la raclette, la laitue avec sa sauce à la Savora, le thé brûlant après la fondue, ni les courses, ni les jeux.
Nous suivons les règles, nous obéissions sans révolte, car sinon nous sommes punis.
Ces punitions sont accueillies avec un mélange de frisson et d’excitation. La moins sévère est « à genoux les mains sur la tête dans le couloir pendant une heure ». C’est l’occasion de se coucher plus tard, et de bavarder à voix basse pendant que les autres, les non-punis, restent au lit.
La deuxième punition est « à pied à la Combe », le cri de guerre de Karl, une montée de quatre kilomètres vers l’arrêt du téléphérique, soit huit allers et retours, de jour comme de nuit.
On a neuf, dix, onze, douze ans. On part marcher sur une route glacée, sans adultes, on est libres, on crie, on est contents, on râle, la fatigue, le froid, mal aux jambes, on s’économise. On dira qu’on est montés, mais on n’est pas montés jusqu’en haut. On s’est assis sur un tronc, dans le froid, personne pour nous surveiller, on retourne au Home, contents d’avoir triché. Sauf que Karl nous a surveillés, avec ses jumelles. En haut de la Combe, là où la vue est dégagée, il n’a pas vu la lumière de notre lampe de poche. Il nous renvoie avec une gueulante. Quelle heure est-il ? Pas une heure pour sortir quand on est un gamin. On embarque une luge, c’est lourd, mais pour rentrer ce sera plus facile, on chante, on rigole, puis on se tait, on est fatigués, on aura fait huit kilomètres sur une route vernie, on ira se coucher à une heure du matin. Karl nous menace aussi de coups de martinet, comme lui en a reçu enfant, cela reste une menace en l’air, une menace qui nous brûle et fait trembler Patou.
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