Mensonges au paradis

Colombe Schneck · Chapitre 13 sur 31

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Mensonges au paradis

Imiter Karl, dieu de la...

Imiter Karl, dieu de la glisse, des sapins, de la montagne, dieu qui s’élève et disparaît. Il nous apprend à skier avec la « méthode suisse ». Un ski juste et efficace, planté de bâton droit, le corps en avant vers le bas de la piste, le plié du genou, pas du maillage de cul, rien de joli. Les débutants commencent dans le champ en face de la maison, sur une grosse bosse à l’aplomb de la rivière.

Anne-Marie ne skie pas, et son refus de la piste la place à nos yeux dans un autre Olympe, celui où il est possible de dire non à Karl, d’être son égal. Elle est présente pour notre premier jour sur les skis. En combinaison blanche, elle tient l’enfant mou attaché à des lamelles de bois, se penchant pour le poser entre ses jambes, glissant avec lui dans un tendre chasse-neige jusqu’à ce qu’elle sente les muscles se redresser, se tenir sans son appui. Alors seulement elle le laisse rejoindre le groupe plus aguerri mené par Karl vêtu de rouge, prêt à passer sur les pistes.

Tu as cinq, six, sept ans, un corps minuscule, des skis qui font deux fois ta taille. Pendant des jours, tu vas refaire les trois mêmes pistes, la bleue, la rouge, la noire. Planté de bâton, corps en avant, plié du genou. Le geste répété, il fait froid, la neige est gelée, il fait chaud, la neige fond, de la soupe, tu continues, tu n’es qu’un corps, tu renifles, le visage vers le bas, alors que la peur est présente, aller trop vite, se prendre un sapin, un skieur, un piquet, le gouffre devant, et Karl qui ne regarde pas derrière lui.

Il ne nous attend pas, il est à l’avant, magnifique, danse sans effort, son blouson rouge à gauche, d’un léger balancement son blouson rouge à droite, les jambes en noir qui se faufilent, se déhanchent avec grâce, les sapins qui se plient vers lui, le caressent, la poudreuse n’est plus un paquet lourd dans lequel tu t’enfonces sans pouvoir t’en sortir, sur son passage elle est une auréole scintillante qui orne une silhouette noire et rouge, tranchante, il n’est plus visible, déjà loin. Karl est Dieu et toi une boule disloquée.

 

J’ai huit ans, je suis une petite fille en retard de deux ans sur les courbes de croissance et de poids, et je skie. Habillée de polyester matelassé jaune, une lanière en cuir où est attaché mon bâton de ski tient encore à une moufle couverte de traces blanches, de morve givrée, le mécanisme en métal qui retient l’ensemble ski-chaussure est solidifié, la température est de −10 °C, rien pour m’accrocher, reprendre mon souffle. Des flocons coulent à même la peau le long de mon dos, mes cils sont collés par le froid. Le bruit violent des skis sur la glace, la vitesse augmentant, je tente de planter mes bâtons, j’écarte les skis en V dans un chasse-neige, espérant ralentir l’allure : rien. La piste est une patinoire où je dérape sans contrôle, la course s’accélère vers le vide, plus bas il y a un ravin. Il est indiqué par un panneau « Attention chute mortelle ». Je le cherche pour l’éviter mais il est invisible, devant moi une brume gelée et opaque, quand j’aperçois un sapin je fonce vers lui et l’enlace, mon visage se heurte à l’écorce, le tronc me retient avec brusquerie mais il me garde pour lui, trente centimètres de poudreuse m’accueillent. J’en ai assez, je suis fatiguée, soulagée de ne plus avoir peur, je retire mes skis et m’allonge dans la neige. Il doit être 4 heures d’une fin de journée sans soleil, je me repose. Je regarde les sapins au-dessus de moi, ils sont immenses, plus un bruit, l’heure de la fermeture des pistes, j’entends de rares éclats de voix, je suis bien, je n’ai pas peur, j’aime être ici entre les sapins, leurs bras serrés les uns contre les autres, leur parfum safrané traversé par l’odeur transparente de la neige me rassure, des grands et des petits, des larges et des fluets, une famille nombreuse aux racines anciennes, un berceau, je ne suis pas abandonnée, au contraire, je suis adoptée, les sapins m’abritent, je n’ai pas froid, la tête creusée dans ma capuche, les bras et les jambes protégés par une fine couche de tissu humide, mon corps n’a aucune importance, je ne le sens plus, je rêve désormais, tout est tranquille, les branches de sapin frôlent le sol et me fabriquent un nid, la nuit tombant l’air s’est adouci, miellé, il a perdu son piquant, le crissement des skis de métal sur la glace a fait place au silence, puis un chant d’oiseau, le pas léger des pattes d’un chevreuil dansant dans les flocons, il s’arrête pour passer sa langue chaude sur mon nez, un écureuil pose une baie acidulée sur mes lèvres. Quand mon prénom est crié, je ne bouge pas, je n’ai pas envie qu’on vienne me chercher, je me tais jusqu’à ce que je reçoive une gerbe de neige qui m’engloutit encore davantage et là je crie mon mécontentement.

Patou souffle de l’air tiède sur mon pied, glisse l’ensemble pied et chaussette dans la chaussure, mon ski qui était accroché à dix mètres au-dessus de moi est miraculeusement et fermement tenu sous son aisselle, d’un geste rapide il le place dans la bonne position, moi avec, debout, parallèle à la pente. Il a retiré la neige enfouie dans mon bonnet, le voilà sur ma tête, il me pousse vers la pente pour rejoindre les autres, une boule de neige coincée dans la nuque me coule dans le dos. Il est possible qu’à l’heure du dîner il se moque de l’oisillon jaune et trempé, un pied nu, ramassé entre deux sapins sur la noire. Et que je rigole aussi, reconnaissante d’avoir été sauvée une fois de plus par un plus grand jusqu’au jour où ce sera mon tour, apercevant un tas bleu, jaune, vert enseveli, les jambes tordues, les skis emmêlés, les bras aplatis allongés par les bâtons toujours retenus par leur lacet de cuir, de freiner et en quelques agiles mouvements de remettre de l’ordre entre les jambes, les bras, le torse, la tête et leurs prolongements, skis et bâtons, relever l’ensemble, essuyer la morve, jouir de ma capacité à transformer un truc défait en une bombe orange, bleue, jaune ou verte, unie ou bicolore, à rayures ou à pois, qui file sans demander son compte.

Arrivée au chalet, Anne-Marie me déshabille et me frotte avec une serviette, puis me fait boire un thé chaud et très sucré. Karl est épaté de l’exploit, il en profite pour engueuler Patou, tu aurais pu faire attention à la petite, elle aurait pu mourir de froid. Patou a dix ans. Je me suis couchée, l’énorme couette de plumes, le vent glacé qui frôle mon front, Karl n’a pas dérogé, malgré mon état, aux fenêtres grandes ouvertes.

Pas question de rater un jour de ski, de ne pas progresser, ne pas suivre Vava, sa championne, que Karl prépare à rejoindre l’équipe nationale. Un groupe de Français avalent des piquets du matin au soir, espérant eux aussi faire l’admiration de Karl. Il les complimente gentiment, apprécie l’effort, mais ils restent des jeunes qui reprendront leur train à la fin des vacances. Il n’y a qu’Élie, un des grands, un Parisien, qui skie à l’égal de Vava et mieux que Patou, gagnant son certificat de Suisse d’honneur. Il suit Karl partout, fait tout comme lui. Karl l’appelle « Ely » à l’anglaise, « Ely », avec son léger accent vaudois, son préféré. Bien plus tard, quand Élie et Patou se sont fâchés, Élie a accusé Patou de sa première escroquerie, Élie est allé voir Karl qui lui a répondu : « Je ne peux rien faire Ely, tu ne peux pas me demander de choisir entre toi et Patou. » Et Élie a compris, il ne pouvait pas exiger de Karl, qui lui avait tant donné, de renier son fils encore une fois pour lui.

 

Dans la bouche de Karl, « français » ou « parisien » signifie tour à tour, et selon le moment, sagouin, pas élevé, sale, léger, ignorant du vrai et du juste, sans colonne, ramolli, trop sucré, pas sérieux, cheveux pas coiffés, dents pas lavées, manger la bouche ouverte, mal se tenir, skier les jambes écartées, les fesses en arrière, parler pointu, pleurer pour rien, faire pipi dans sa culotte, avoir peur, la paresse, traîner, crâner, « mailler du cul » à ski.

Karl nous l’annonce régulièrement, « on n’est pas là pour rigoler ».

Au ski, pas de médailles en chocolat que les stations françaises offrent à la fin de tout séjour. Pas d’étoiles, mais des compétitions à la fin de chaque semaine, un Géant, un Spécial et une Descente. Le Géant, ça va, de larges boucles, on prend de la vitesse, rien ne freine, ça va vite, faut pas ralentir, ne pas avoir peur, les chutes peuvent être spectaculaires, mais sans gravité. Le Spécial, c’est raide, étroit, glacé, ça va vite et avant on a le cœur qui bat, on peut se faire mal, heurter les piquets. Normalement on se casse les bras, les jambes : avec Karl, jamais. Les dernières années, on aura le droit à des casques.

Karl nous filme avec sa nouvelle caméra vidéo. Le soir, il projette les images, commente, corrige. Sur un film, j’ai treize ans et je pars bien. La veille, j’ai vaincu Vava en Descente. Le principe est simple, on dévale du haut en bas de la piste en ligne droite, sans tourner, sans freiner. Je suis en haut de la piste, je suis une balle, rien ne m’arrête, je glisse très vite, une piste entière à descendre sans pause, j’arrive, j’ai fait le meilleur temps, j’ai battu les garçons, j’ai battu Vava.

Karl est épaté, et épater Karl, c’est la médaille la plus convoitée.

Puis, il va engueuler sa fille. Je les observe au loin, il fait de grands gestes, elle me jette un coup d’œil, mais elle n’a pas l’air de m’en vouloir.

Le lendemain, pour le Géant, je suis confiante, je fonce, je vais renouveler l’exploit. Ce que je veux surtout c’est battre les garçons de mon âge, l’aîné des frères Louma persuadé qu’il est plus fort parce qu’il est un garçon. Je skie aussi bien qu’eux, il n’y a pas de raison que j’aille moins vite. Ils ont fait semblant de ne pas remarquer que la petite Colombe les a écrabouillés. Pour le Géant, je retrouve la sensation irréelle de glisser sans que rien ne m’arrête, de m’échapper et que désormais rien ne compte plus que cela, la vitesse, la victoire, la consécration. Je suis bien partie, je vais très vite, je ne contrôle rien, je refuse de freiner et tombe au dernier virage, sous la caméra de Karl. Sur les images qu’il projette le soir, on ne voit pas mes larmes de rage.

 

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