Moon Spell (French Edition)
Chapitre 10
J ’étais là, debout, face à mon prédateur naturel, tous les sens en alerte. Ces chiens avaient assassiné mon arrière-grand-mère. Et je ne me
souvenais que trop bien tous les contes qu’on m’avait raconté au cours de ma vie sur la violence de ces créatures, leur sauvagerie, leur soif de sang. J’étais pétrifiée, seule, devant un chasseur qui pourrait me tuer en un battement de cil. Mais une part rationnelle de mon esprit me poussait à rester immobile, à ne pas paniquer, à ne pas montrer la peur que j’éprouvais.
Je sentis mon pouvoir chatouiller l’extrémité de mes doigts tandis qu’une légère brise soulevait mollement mes boucles. J’espérai de tout cœur que j’étais une vision effrayante, le rose de mes cheveux ajouté à la lueur blanche de mes yeux annonçant clairement la couleur.
Pourtant, à cet instant, un deuxième loup pointa le bout de son nez au sommet des marches pour rejoindre le premier. Je reculai sans réfléchir d’un pas et me plaquai au mur lorsqu’il fit un pas dans ma direction. Côte à côte, ils étaient presque identiques, leurs fourrures noires ne présentant aucune différence. Cependant, le premier était d’une taille bien plus impressionnante que le second. Au contraire des loups des forêts, les garous étaient grands et massifs et, quoi qu’en disent les croyances populaires et les plus beaux films hollywoodiens, ils n’avaient pas besoin de la pleine lune pour se transformer. Pourtant, ils n’avaient de loup que le nom et une vague ressemblance. C’étaient des monstres, purement et simplement, de ces créatures qui hantaient vos pires cauchemars et vous empêchaient de dormir la nuit.
S’ils posaient une patte sur moi, j’étais morte. Ils me tueraient d’un coup de mâchoire sans le moindre état d’âme avant de se partager joyeusement ma carcasse encore fraîche.
Je cessai de respirer lorsque le plus grand d’entre eux fit un pas dans ma direction après avoir signifié au second de rester là où il était. Jusqu’à cette rencontre, j’aurais juré qu’il n’y avait aucun loup-garou dans notre ville. Et pour cause. Ils chassaient les autres surnats comme s’ils devaient être les seuls à exister, raison pour laquelle nous nous étions tous ligués contre eux pour en débarrasser nos territoires. J’avais connaissance d’une meute plus au nord, mais jamais, au grand jamais, ils ne s’approchaient. Si un loup était létal pour une sorcière, il ne faisait pas le poids contre un coven, et ils avaient appris à se méfier de nos regroupements. C’était à cause d’eux que nous étions si bien organisées. Leurs seuls territoires étaient les zones hors juridiction des covens. Les villes nous appartenaient, et nous étions parvenus à réguler drastiquement leur population ces vingt dernières années.
Que venaient donc faire deux d’entre eux ici s’ils n’étaient pas responsables des morts de mes sœurs ? Quelque chose ne collait pas.
Mon adrénaline grimpa en flèche, et je faillis m’étouffer quand le troisième pas qu’il fit dans ma direction se termina par un pied humain. Je suivis le tracé du mollet du regard, puis la cuisse de son propriétaire, toujours sans respirer, et évitai de justesse une intimité impressionnante, mais trop exposée pour mon confort. Lorsque je continuai le long d’un torse musclé et trempé de sueur, je tombai sur un visage connu et me mis à cligner frénétiquement des paupières.
David.
Ma mâchoire se décrocha.
David ?
Je n’aurais pourtant pas dû être surprise. J’avais peut-être soupçonné un charme acheté, mais je me doutais bien qu’il y avait des chances qu’il ne soit pas humain et, même si j’avais songé à un incube à cause de mes réactions prononcées, ma bêtise me percutait de plein fouet. Un loup. Évidemment que c’était un loup ! Pas étonnant que ses phéromones m’aient fait perdre la tête ! Les loups jouissaient d’une réputation très précise quant à leurs coucheries, leurs orgies et leurs mœurs légères, et ils étaient connus pour rendre les femmes totalement accros.
Et pourtant… Pourtant un loup était apparu dans ta tasse, idiote. J’étais vraiment la dernière des imbéciles.
Je ramenai instinctivement mon bras contre ma poitrine pour serrer mon bracelet contre moi avant de me souvenir de nouveau que je ne l’avais pas. Tant pis pour le réconfort. Puis l’évidence me percuta de plein fouet. Mon bracelet. Il m’avait rendu mon bracelet. C’était la première chose qu’il avait faite. Il avait dû le trafiquer d’une manière ou d’une autre, ce n’était pas possible autrement. Et il s’était ainsi assuré de passer sous mon radar. Ce qui signifiait qu’il savait déjà que j’étais une sorcière et…
— Sarah, dit-il d’une voix si rauque que ce n’était presque qu’un souffle.
— Tu m’as menti.
Pourquoi mon ton sonnait-il si trahi ?
Il m’observa d’un air peiné et haussa les bras.
— Techniquement, non. Je t’ai caché des choses, mais je ne t’ai pas menti. Et je jure sur tout ce qui m’est cher que j’avais de très bonnes raisons de le faire.
Je me décalai contre le mur lorsqu’il fit un nouveau pas dans ma direction.
— Je te pensais responsable des meurtres, Sarah. J’ai senti ton odeur sur chaque scène de crime.
— Moi ? m’exclamai-je. Moi ?! Espèce d’imbécile, je suis chargée de trouver le meurtrier !
Puis ce qu’il venait de dire me frappa.
Chaque scène de crime ? Que faisait-il sur chaque scène de crime ? Pourquoi est-ce qu’un loup irait enquêter sur une affaire de sorcières ? Pourtant, c’est bien ce qu’il avait dit, et cela confortait la partie de moi, la stupide petite partie qui pensait sincèrement qu’il n’avait rien à voir avec les meurtres depuis que je l’avais regardé se battre contre l’homme en noir empestant le camphre.
— On dirait que c’est plutôt lui qui t’a trouvée, rétorqua-t-il avec un sourire un peu trop charmeur à mon goût.
Surtout pour un homme qui était toujours en tenue d’Adam.
— Techniquement, non, répondis-je en le singeant. J’ai trouvé sa dernière victime, et il était encore là.
David fit un nouveau pas dans ma direction. Encore deux, et il serait sur moi. Il était si grand et musclé que, si j’essayais de fuir, il m’en empêcherait sans la moindre difficulté.
— Qu’est-ce que, toi, tu faisais là ? le relançai-je pour reprendre un peu de contenance. C’est surtout ça, la question. Et c’est qui, lui ?
Je désignai du menton le loup dans son dos, qui s’était assis et se lavait les oreilles comme si notre conversation le lassait au plus haut point. Pourtant, malgré son apparence inoffensive, je n’oubliais pas que je me trouvais face à un ennemi, mon prédateur naturel, et j’étais sur mes gardes comme jamais.
Au lieu de me répondre, David s’avança encore d’un pas, et je vrillai.
— Si tu tentes de me tuer, je ne me laisserai pas faire ! criai-je. Même si je meurs, tu n’en sortiras pas indemne.
J’appelai aussitôt ma magie, qui réagit dans la seconde, échauffée par la colère. Le bout de mes doigts se mit à picoter, et je sentis mes cheveux être soulevés par un vent invisible. Puis elle commença à tourbillonner autour de moi, patiente, attendant mon ordre. Pendant un instant, je vis la peur sur la gueule du loup et l’émerveillement sur le visage de David, mais cela ne dura qu’une seconde, car ce dernier fit un nouveau pas dans ma direction, et j’attaquai. Il esquiva la tornade meurtrière en roulant sur le côté avec adresse. Mince, il était encore plus rapide sous forme humaine que ce à quoi je m’attendais. Après avoir tourné sur lui-même, il se rétablit sur ses pieds, comme si se relever d’un bond ne lui demandait pas le moindre effort. Et bien plus fort, aussi.
— Vilaine petite sorcière, me réprimanda-t-il avec un ton qui ne cadrait pas avec ses propos et un sourire canaille.
— Je ne te raterai pas, la prochaine fois, l’avertis-je. Tu ne me tueras pas ce soir.
Il rit. Ce goujat arrogant eut le toupet de rire. Puis il s’avança à nouveau, pas du tout impressionné par mes menaces bravaches.
— Sarah, commença-t-il, si suavement que je déglutis. Je viens de te sauver la vie.
Il semblait sincère. Mais je n’avais pas le moindre souvenir à partir du moment où on m’avait assommée jusqu’à mon réveil, un temps indéfini plus tard.
David fit un dernier pas dans ma direction. Il était si proche que je sentais son souffle contre ma peau.
— Je m’en serais parfaitement sortie toute seule.
Mais, même en prononçant ces mots, je n’y croyais pas moi-même. Et nous le savions tous les deux.
— Vraiment ? demanda-t-il d’un ton narquois qui ressemblait à un bas ronronnement. Ce n’est pas l’impression que j’ai eue en arrivant.
Je déglutis avec peine. Il était si proche que j’osais à peine respirer. Et la présence du deuxième loup-garou, dans notre dos, pesait comme un couperet. Surtout que je ne le voyais plus, maintenant que David occupait tout mon champ de vision, immense masse de muscles m’empêchant d’apercevoir quoi que ce soit d’autre. S’il approchait, je ne remarquerais rien.
— Sarah, reprit-il d’un ton sérieux que je ne lui connaissais pas, je ne vais pas te tuer. Ni ce soir ni plus tard. Ce n’était pas mon intention.
Difficile de le croire vu sa nature. Pourtant, une part de moi me soufflait qu’il avait eu des dizaines d’occasions de me tuer depuis qu’il avait croisé mon chemin, et j’étais toujours en vie. Ce qui avait tendance à plaider en sa faveur. À moins qu’il ne s’agisse d’un jeu pervers que les loups affectionnaient : jouer avec leur nourriture pour lui donner meilleur goût. Malgré tout, les battements de mon cœur se calmèrent quelque peu, même si je restais sur mes gardes, prête à décamper au moindre signe du danger. Ou à essayer, au moins.
— Tu dragues souvent les femmes que tu soupçonnes d’avoir tué une dizaine de personnes ? Ou c’était juste pour te rapprocher de moi ? lançai-je au bout de quelques longues secondes.
— Pas toutes, confirma-t-il en ignorant la deuxième partie de ma question.
Ça ne mènerait nulle part. Mieux valait chercher un autre angle d’approche. Si seulement il pouvait s’éloigner un peu… Réfléchir en le sentant si proche était presque impossible.
— Qu’est-ce que tu faisais ici ?
— Comme je te l’ai dit, je cherchais le meurtrier.
— Je suis une sorcière, il est logique que j’enquête sur le meurtre de mes sœurs. Toi, ça ne l’est pas. Quel est ton lien avec cette affaire ?
Je croisai les bras, le visage fermé. Je n’allais pas laisser ce type, aussi sexy et nu soit-il, me mener en bateau plus longtemps. Je n’avais aucune idée de qui était l’homme encapuchonné ni de la raison pour laquelle ils se battaient. Je ne savais même pas qui m’avait assommée. Il pouvait très bien s’agir du larbin de David. Ça aurait été pratique. Me faire croire qu’il me sauvait, m’avoir à sa botte, et… Et quoi ? Quel serait le but ? Mieux te dévorer plus tard au lieu de te dévorer maintenant ? Ça ne tenait pas. Mais rien ne se tenait. Je n’allais bientôt plus me souvenir de mon prénom, à ce rythme.
— Fais-moi confiance, répondit-il. J’ai une bonne raison d’être là.
Je ricanai.
— Bien sûr, je vais faire confiance à un loup-garou juste parce qu’il me le demande.
Il soupira, soudain las. Cette attitude le rendait encore plus séduisant. Il semblait vrai tout à coup, comme s’il avait momentanément laissé tomber le rôle du type canon qui prend tout à la légère, sauf le sexe.
— Très bien. Je ne peux pas tout te dire. Sache simplement que je connaissais la première victime, Katia, dit-il, et j’entendis le loup derrière lui grogner. C’est pour cette raison que ma meute s’est intéressée à cette affaire. Le reste ne te concerne pas. Mais tu dois me croire, je n’ai aucune mauvaise intention à ton égard.
— Si tu le dis, répondis-je, caustique.
— Je suis on ne peut plus sérieux, Sarah. J’ai conscience que mon attitude a pu te mener à penser certaines choses de moi et que ma nature te fait peur, mais mes intentions sont bonnes. Et je ne t’ai pas menti une seule fois.
Je me sentis rougir, incapable de trouver mes mots. Je ne savais pas à quel point il disait vrai, mais je ne pouvais empêcher mon corps de réagir à sa voix grave, son timbre rauque, ses yeux perçants qui semblaient fouiller les miens d’une manière si intime que j’en avais chaud. J’étais captive de son regard, de son souffle brûlant sur ma nuque, de son odeur virile qui m’assiégeait. Lorsqu’il se pencha un peu plus, à peine d’un millimètre, je sentis quelque chose de dur contre mon bas-ventre. À ce contact, mes tétons pointèrent pour de bon. Trahie par mon propre corps ! Je devais me reprendre, et tout de suite.
— David, commençai-je en cherchant mes mots.
— Sarah, répondit-il doucement dans un demi-sourire tandis que ses lèvres s’approchaient de ma nuque.
— Tu as dit que la première victime s’appelait Katia…, continuai-je à grand peine. Mais ce n’est pas le cas.
— Si, princesse. La femme que tu as trouvée ici ce soir est la onzième victime, non la dixième.
Un frisson me parcourut, et j’ignorais s’il était provoqué par sa proximité ou par le fait que le tueur avait déjà agi avant même que nous le sachions. Ce qui signifiait qu’il possédait des informations dont j’avais besoin.
— Tu es tellement belle, Sarah, dit-il en baissant le regard sur mes lèvres.
— David…
— Sarah…
— Sarah ?
Je me tournai en sursaut en entendant Sharon. Elle se tenait dans le couloir, à égale distance du loup et de nous et nous fixait, interloquée, mais surtout contrariée. Elle se trouvait devant la porte ouverte, la même porte que je lui avais ordonné de maintenir fermée. Bon sang !
Pendant un instant, la panique me saisit. Le loup-garou derrière nous montra les dents en grognant, mais David le fit taire d’un regard, et ma nervosité baissa d’un cran.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
David recula, toujours nu comme un ver, et s’approcha de Sharon en lui tendant la main. Cette dernière cilla en le dévisageant. Sa nudité ne lui avait pas échappé, et elle l’observait à présent comme si tous les démons de l’enfer s’étaient incarnés dans son pénis.
— David Malone, se présenta-t-il. Enchanté. Je viens de sauver Sarah.
Je plissai instinctivement les yeux, toute trace d’excitation me quittant sur-le-champ.
— Il ne m’a pas exactement sauvée, me défendis-je. J’avais la situation sous contrôle.
David me lança un regard amusé, puis haussa imperceptiblement les épaules. Lorsqu’il se retourna vers Sharon, celle-ci fixait sa main toujours tendue, circonspecte. Il la laissa finalement retomber en souriant, pas démonté pour deux sous.
— J’enquête également sur ces meurtres, expliqua-t-il. Le tueur accélère la cadence. Il est temps de l’arrêter une bonne fois pour toutes. Peut-être pourrions-nous échanger nos informations ? J’ai cru comprendre que j’en possédais qui vous intéresseraient. Je suis prêt à partager.
Sharon m’adressa un regard brûlant qui me fit rétrécir sur place. J’acquiesçai malgré tout pour corroborer les dires de David. Selon lui, il y avait eu une victime avant celles de Rosehill. Une dénommée Katia, qu’il connaissait. Tout ceci était on ne peut plus étrange, mais ce n’étaient pas des informations que je pouvais simplement omettre. Pas si je voulais une chance de coincer le tueur.
— Nous en rediscuterons, trancha Sharon. Quand vous serez habillé et qu’il n’y aura plus de cadavre dans ma salle de conférence. Je me charge de prévenir le coven d’Abigail. Toi, Sarah…
— J’appelle une équipe de nettoyage, annonçai-je avant de filer sans demander mon reste.
Équipe de nettoyage était un terme très technique pour parler d’un groupe de sorcières qui viendraient débarrasser les lieux et les enchanter pour qu’on ne se doute jamais qu’un meurtre s’était produit entre ces murs. J’avais préféré utiliser ce terme devant David, histoire qu’il pense que, même dans une petite ville comme Rosehill, nous étions parés à ce genre d’éventualités. Mieux valait sembler trop préparés que pas assez, surtout quand on avait affaire à des loups.
Lorsque je revins, j’eus le plaisir de constater que David s’était revêtu. Que la Déesse soit louée. J’allais enfin ne plus être obligée de loucher pour éviter son intimité conséquente et impérieuse. Il discutait en retrait avec l’homme que j’avais déjà vu à la fête, celui qui avait aussi un costume de loup-garou. Très original et amusant, les gars, songeai-je avant de me souvenir que j’étais moi-même venue habillée en sorcière.
Sans son déguisement, l’autre homme était tout aussi massif et séduisant que David. Grand et musclé comme son confrère, il possédait néanmoins des yeux sombres là où ceux de David étaient d’un bleu à se damner. Pas besoin de thé pour savoir ce que je trouverais au fond de la tasse : un loup. C’était le deuxième qui avait également repris forme humaine, et cette idée me tendit. Comment pouvaient-ils être si séduisants alors qu’ils étaient si dangereux ?
Sharon revint à son tour et émit un léger grognement en avisant le nouvel arrivant. Elle était parvenue à la même conclusion que moi quant à sa nature. En le remarquant, David adressa un signe du menton à son collègue, qui acquiesça et disparut aussitôt.
— L’équipe arrive d’ici dix minutes, annonçai-je à Sharon. Il faudra trouver une mise en scène assez convaincante pour que le shérif ne pose pas trop de questions. On risque de devoir enchanter le cadavre, vu son état.
Sharon secoua la tête, contrariée.
— Nous allons rapatrier le corps et l’enterrer comme une des nôtres, annonça-t-elle. Il y a déjà trop de morts ces temps-ci à Rosehill. Dwight ne manquerait pas de fouiner même si le décès paraissait accidentel.
J’opinai, comprenant son raisonnement. Abigail aurait de belles funérailles dans l’intimité du coven, et le shérif ne viendrait pas mettre son nez dans nos affaires.
David s’éclaircit la gorge pour nous rappeler sa présence. Comme si j’avais pu l’oublier. Je revoyais son érection impressionnante chaque fois que je fermais les yeux.
— Mes hommes sont à la recherche du tueur, nous annonça-t-il. Même s’il s’est volatilisé, il n’a pas pu atterrir bien loin vu les moyens utilisés. Ils le retrouveront.
Quelle confiance en ses hommes. Et… Attendez une minute. Il n’a pas pu atterrir bien loin vu les moyens utilisés ? Que pouvait-il bien savoir des moyens utilisés ?
Sharon coula vers lui un regard aussi agacé que suspicieux. Ce n’était pas une louve, mais elle était tout aussi territoriale que ces créatures qui débarquaient en se croyant tout permis. David lui adressa un sourire désarmant, pas impressionné par son air renfrogné.
— Je souhaiterais voir le corps, dit-il.
Il parlait à Sharon avec une autorité plus contenue, comme s’il sentait qu’il devait la manœuvrer habilement. Il allait être surpris. Ma prêtresse ne s’en laissait compter par personne et les ronds de jambe ne l’aideraient en rien.
— Hors de questions, rétorqua Sharon. Vous êtes un loup. Nous ne vous connaissons pas. Même si je vous suis reconnaissante pour l’aide que vous dites avoir apportée à Sarah, je n’ai aucune raison de vous faire confiance, et je veux que vous quittiez ma ville.
Sa pique ne passa pas inaperçue, mais David resta aussi stoïque que si elle n’avait pas existé.
— Vous n’avez aucune raison de vous méfier non plus, fit-il remarquer.
Le sourire dont il la gratifia aurait pu faire fondre une calotte glaciaire, mais Sharon y demeura complètement insensible. Pire, elle le fusilla du regard.
— Vous êtes un loup, répéta-t-elle en reniflant avec dédain. Et vous vous trouvez sur le lieu d’un crime.
Il hocha imperceptiblement la tête, cédant devant son argument. Pour ma part, j’étais estomaquée de voir la facilité avec laquelle ma prêtresse s’adressait à cet ennemi. Je m’étais imaginé une rencontre avec des loups-garous depuis ma plus tendre enfance, et jamais, au grand jamais, cela ne se serait déroulé ainsi dans mes prédictions. L’échange qui était en train de se jouer ne cadrait en rien avec les histoires que j’avais entendues et les idées que je me faisais. Dans mes pires cauchemars, David aurait déjà sauté à la gorge de Sharon, ne lui laissant même pas le temps d’en placer une, sans exiger de voir le cadavre, prenant simplement le dessus et faisant ce qui lui chantait.
Les mots qu’il prononça ensuite me surprirent d’autant plus.
— J’espère pouvoir bientôt gagner votre confiance, prêtresse.
Sharon lui adressa l’expression blasée de quelqu’un à qui on ne la fait pas, mais elle ne répondit rien. Au lieu de cela, elle soutint son regard sans ciller avant de se tourner vers moi.
— Rentre, Sarah. Je m’occupe de la supervision de la suite des événements.
— Très bien, acquiesçai-je. Je t’appelle demain pour faire le point.
— Je te raccompagne, intervint David.
Je me tournai vers lui, bouche légèrement entrouverte par la surprise. Il semblait sérieux. Il m’observait, totalement impassible, le fantôme d’un sourire flottant sur les lèvres.
— Ça ira, merci. Ma voiture est garée juste devant.
Il secoua la tête comme s’il faisait une remontrance à une enfant particulièrement têtue.
— Un meurtrier sévit en ville. Il s’est volatilisé et Dieu sait où il est. Je te raccompagne.
Je me sentis me rebeller intérieurement et mon sang bouillit.
— Je sais très bien me défendre toute seule, merci.
— J’en suis persuadé, pourtant, le meurtrier a déjà réussi à te prendre par surprise et pas plus tard qu’il y a une demi-heure. Je détesterais te voir avec une seconde bosse sur le front.
Cette fois-ci, j’ouvris la bouche en grand. Comment osait-il ?
Cependant, ces mots m’atteignirent aussi sûrement que le coup du meurtrier tout à l’heure. Ce dernier m’avait bel et bien prise par surprise, et je n’avais pas été en mesure de me défendre. Mais si David pensait que j’allais pour autant le laisser me raccompagner chez moi, il se fourrait le doigt dans l’œil.
— Je serai sur mes gardes, merci. Bonne soirée, David.
— Sarah, me coupa Sharon.
Sa voix résonna dans la mairie tel le tonnerre. Je compris aussitôt que la fin de la soirée n’allait pas se dérouler comme prévu.
— Laisse donc le loup te raccompagner. Après tout, il prétend vouloir prouver sa bonne foi.
Je ne retins de justesse d’ouvrir à nouveau la bouche. À ce rythme, j’allais finir par ressembler à une carpe avant le lever du soleil.
— Et David, reprit-elle, venez donc me voir demain, que nous discutions.
Son ton s’apparentait à celui d’un proviseur ayant pris des élèves en flagrant délit. David risquait de passer un sale quart d’heure. D’un autre côté, c’était un loup et un adulte, qu’il se débrouille. Ce n’était pas à moi de me sentir mal pour lui. En revanche, si elle voulait qu’il me raccompagne, elle devait avoir une idée derrière la tête et je n’allais pas désobéir à un ordre direct.
— Très bien, allons-y, me résignai-je.
Le sourire que m’adressa David valait mille mots. Et il me provoqua un étrange fourmillement dans le bas-ventre qui n’était pas bon signe. Peut-être que, moi aussi, j’allais passer un sale quart d’heure. Mais pour une tout autre raison.
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