Moon Spell (French Edition)
Chapitre 29
J e suivis David hors de sa cabane, le cœur au bord des lèvres. Même si j’avais confiance en lui, à présent, malgré sa nature de loup, l’idée de me
plonger au sein d’une meute mettait tous mes sens en alerte et faisait se dresser le moindre poil sur mon corps.
Comme s’il sentait ma peur, et sûrement pour bien m’aider à ne plus savoir sur quel pied danser, il prit ma main pour m’encourager. Ou peut-être était-ce juste parce que mes jambes ne semblaient pas vouloir avancer et qu’il avait déjà effectué trois pas alors que j’étais restée sur le perron.
— Tout va bien se passer, me promit-il.
J’eus envie de le croire. Ce fut même probablement le cas, car je lui emboîtai le pas, en silence, et nous progressâmes dans l’obscurité.
La forêt était dense et ténébreuse, de nuit, ses arbres gigantesques s’élevant jusqu’au ciel étoilé comme pour en caresser le menton. Les branches formaient une canopée épaisse et ombragée, laissant malgré tout passer un peu de la lueur de la lune. Le sol, recouvert de feuilles mortes et de mousse, amortissait le bruit de mes pas tandis que je suivais David.
Les troncs défilaient sous mes yeux tandis que la lumière disparaissait progressivement, me rendant presque aveugle. Les ténèbres semblaient s’étirer et se renforcer, comme si la forêt prenait vie. Une légère brise fraîche s’infiltra entre les arbres, agitant des mèches roses devant ma figure.
Au bout de quelques minutes, une clairière apparut devant nous, éclairée par un grand feu de camp, me permettant d’observer une foule d’une cinquantaine de personnes, ainsi que quelques maisons au fond opposé à nous. La chaleur tourbillonnante réchauffait l’air nocturne tandis que la lumière dansante faisait briller les visages souriants des loups dont j’avais si peur.
Une femme âgée vêtue d’une longue robe brune et recouverte d’une peau de bête était assise tout près du feu et y jetait des herbes ou du sel pour épicer l’animal non identifié qui y rôtissait. Ses cheveux étaient aussi blancs que de la neige en plein soleil et la lueur du feu projetait les flammes au fond de son regard sombre.
Les gens l’entouraient, mais gardaient une distance qui, je n’en doutais pas, n’avait rien à voir avec de la peur et tout avec du respect. C’était la matriarche, à n’en pas douter. Les autres le contemplaient avec déférence et semblaient attendre une chose qui n’allait plus tarder à arriver, installés en demi-cercle autour du feu, et je me demandais bêtement si elle allait raconter une histoire.
Je l’observai avec autant de fascination que d’effroi. Elle paraissait si âgée qu’elle aurait à la fois pu s’effriter au moindre coup de vent ou détenir tous les pouvoirs du monde. Et je penchais davantage pour la seconde option, car, même en étant assise, elle était majestueuse, et son aura était tissée de puissance et de sagesse.
— Mamà Luna, dit David en s’adressant à elle. Je te présente Sarah, la sorcière. Elle est ici pour nous aider à arrêter le meurtrier de Katia.
Je tiquai à son choix de mots, me demandant si c’était la raison officielle de ma présence aux yeux de sa matriarche ou si, à la suite de notre conversation, David fournissait un effort pour que je ne me sente pas hors du coup.
Mamà Luna hocha lentement la tête, une fois, puis ses yeux tombèrent sur la main de David sur la mienne. Elle releva un regard dans lequel brûlaient encore tous les feux de l’enfer. J’eus soudain l’impression que la louve pouvait lire la moindre des pensées. Cette idée me terrifia.
— Mamà Luna est la gardienne de la forêt, m’expliqua David en désignant les arbres qui nous entouraient comme une forteresse sombre.
Je déglutis. Mon malaise en présence de la matriarche ne faisait qu’augmenter tandis qu’elle m’observait de près, me donnant toujours la même impression de voir à travers moi.
David sembla remarquer mon inconfort et posa une main apaisante dans le bas de mon dos. Malgré ce contact, je ne pouvais m’empêcher de me demander ce que la louve décelait vraiment en moi. Elle voyait au-delà de ma façade de sorcière, ça, j’en étais persuadée, mais je craignais que son regard aiguisé ne perce jusqu’aux parts sombres et cachées de mon âme. Qu’elle ne sache que je n’étais pas à la hauteur de l’enquête qui m’avait conduite ici. Pas à la hauteur de David.
La louve blanche sourit, comme en réponse à mes pensées. Je frissonnai.
— Je vais chercher Jack, dit David après avoir observé la foule et constaté son absence. Je reviens. Ensuite nous pourrons aller à sa cabane.
La peur noua mon estomac et me remonta dans la gorge. J’allais rester seule avec elle. Enfin, non, pire, j’étais entourée de loups et David m’abandonnait. Était-ce une manière de me forcer à leur faire confiance par la force des choses ?
— Je t’accompagne, lançai-je précipitamment.
David ricana, et un sourire sans équivoque se dessina sur le visage de la louve blanche.
— Je l’imaginais moins… docile, dit-elle d’une voix rocailleuse qui me rappela un terrain escarpé de montagne.
Le rouge me monta aux joues.
— Et moins colorée.
Je portai instinctivement une main à mes cheveux, me sentant exposée comme jamais. J’avais l’impression d’être scrutée de toutes parts. Et, par Hécate, ce n’était pas une impression, même si les regards n’étaient pas hostiles, comme je l’aurais imaginé.
— Allons-y, dit gentiment David, qui ignora dieu merci les remarques de la matriarche.
Cette dernière l’apostropha d’un signe de tête.
— Revenez quand vous aurez fini, répondit-elle. Le cerf est bientôt prêt et il sera l’heure des histoires.
Ah ha ! Il y avait donc bien des histoires au coin du feu. C’était cliché, mais ça me plaisait.
David hocha la tête et m’entraîna à sa suite. Ensemble, nous traversâmes la clairière en direction de l’une de maisonnettes. À mi-chemin de cette dernière, une silhouette à la stature imposante se détacha de l’obscurité, avançant dans notre direction, tête baissée.
Le loup releva les yeux vers moi quand il arriva à notre hauteur, révélant un regard intense et un sourire qui me fit frissonner. C’était bien le loup qui était à la fête chez Martha et à la mairie avec David. Comment avais-je pu ne pas remarquer alors la tristesse profonde qui habitait ses traits, ce vide causé par une blessure jamais guérie ?
Parce que tu n’écoutais que tes préjugés, voilà pourquoi, me souffla une voix insidieuse. Je la fis taire aussitôt en tendant la main à Jack, qui l’observa une seconde avant de s’en saisir.
— Sarah, le saluai-je. Enchantée.
Les légers picotements contre ma peau me surprirent. Bien sûr, les loups-garous étaient des créatures constituées de magie, mais je n’aurais pas pensé pouvoir la sentir aussi fort, aussi clairement. Cela avait-il un lien avec son union à Katia ? Après tout, je ne les percevais pas en touchant David, et sa puissance ne laissait aucune place au doute.
— Enchanté, répéta-t-il avant d’enchaîner. Allons-y. Je ne suis pas sûr d’avoir la force d’y retourner, et, plus nous attendons, plus ma résolution s’effrite.
J’acquiesçai, tentant d’ignorer toute la douleur qui transparaissait dans son regard brun.
David prit la tête, suivi de Jack, et je fermai la marche. Nous cheminâmes quelques minutes dans les bois, à la lueur des étoiles et de la lune, les loups beaucoup plus à l’aise que moi grâce à leur vision nocturne. Nous arrivâmes finalement devant un petit chalet isolé au milieu des arbres. C’était une habitation modeste au toit de chaume usé par le temps. Un carreau de fenêtre avait été brisé et les volets étaient enfoncés. Quoi qu’il se soit passé ici, il était évident que Katia avait lutté pour sa vie.
David ouvrit la porte d’entrée, et une odeur de moisi et de pourriture envahit mes narines malgré la fenêtre fendue. Le filet d’air qui s’insinuait ne suffisait pas à couvrir la putridité ambiante. L’atmosphère était saturée de magie, la pièce chargée d’énergie comme si Katia avait laissé une empreinte de sa puissance derrière elle. Je me demandai pour la première fois si je serais aussi redoutable une fois que ma propre magie serait débloquée.
Je compris que rien n’avait été touché depuis le jour de l’assassinat, un an plus tôt. La scène avait été maintenue en l’état. Les meubles étaient sens dessus dessous, les étagères vidées de leurs ouvrages, qui reposaient éventrés par terre. Des éclaboussures de sang maculaient les murs et le sol, et des runes avaient été gravées sur les poutres en bois.
Mon sang ne fit qu’un tour. Des runes d’immobilisation. Le meurtrier l’avait piégée chez elle.
La petite pièce était sombre, mais la lueur de la lune qui filtrait par la fenêtre cassée me permettait de discerner les taches obscures sur le parquet. Le sang de Katia, j’en étais persuadée. Il avait été répandu en mare visqueuse qui s’était solidifiée comme de la mélasse avec le temps. Je sentis une boule se former dans ma gorge alors que l’horreur de la violence qui avait été commise ici me frappait en plein visage.
J’avançai d’un pas tandis que Jack et David restaient en retrait pour me laisser l’espace de travailler. L’un d’eux alluma tout de même, ce qui me permit de mieux me repérer. Je commençai à examiner la pièce, espérant que mon instinct et mon flair ne m’avaient pas fait défaut pour de bon et qu’ils m’aideraient à trouver des indices ayant pu échapper à leurs sens aiguisés.
Mais j’eus beau faire trois fois le tour de la pièce, je ne découvris rien d’intéressant. Le meurtrier avait neutralisé Katia grâce à des runes, puis, la surprise envolée, elle avait retrouvé ses moyens et ils s’étaient battus. Il était costaud, c’était ma seule certitude. Je soupçonnais qu’il ne possédait pas encore assez de magie à l’époque pour vaincre une sorcière autrement qu’avec de la force physique. Mais c’était à peu près tout.
Je me redressai en poussant un soupir de frustration.
— Je ne trouve rien, admis-je à contrecœur. Aucune trace de magie précise ne reste après tout ce temps, rien qui puisse fournir un indice utile. Je peux juste supputer qu’il est très fort et qu’il l’a propulsée contre cette fenêtre.
Je désignai la fenêtre brisée, et l’élan de tristesse pure qui passa dans le regard de Jack me comprima la poitrine.
David hocha la tête.
— Nous avons déjà cherché de fond en comble. Il n’y a rien à trouver.
— Pourquoi m’emmener ici, dans ce cas ?
— Pour que tu voies la scène de tes propres yeux.
— C’est ta manière de partager tes informations ? demandai-je sur un ton presque trop amusé pour la situation. Me montrer qu’il n’y a rien à voir ?
Malgré mon ton, quelque chose me tracassait. J’étais persuadée que nous passions à côté de quelque chose depuis le début et que la réponse se trouvait ici. La pièce manquante au puzzle qui me rendait dingue depuis un an.
Mais peut-être cette pièce ne se trouvait-elle pas à l’intérieur.
Je pris la direction de la sortie et dépassai les deux loups qui m’avaient de toute évidence répondu sans que je les entende. Je contournai la maison, cherchant quelque chose, n’importe quoi. Si j’avais été une sorcière vivant dans la forêt, à l’abri des regards indiscrets, j’aurais eu…
Voilà. Là.
Un petit autel de fortune m’attendait au coin de la cabane. Des bougies noircies par les éléments et des vestiges d’herbes jadis disposées en motif complexe y étaient encore visibles. Certaines des runes que j’avais trouvées à l’intérieur étaient répétées ici, mais je n’en comprenais pas l’utilité.
L’énergie sombre et malveillante qui m’accueillit lorsque je m’approchai me fit frissonner des pieds à la tête. Nous étions dehors et la brise soufflait, mais, sans elle, j’étais persuadée que l’odeur du camphre m’aurait agressé les narines. Quelque chose de sinistre avait été invoqué.
— Pourquoi Katia avait-elle été excommuniée ? demandai-je en me retournant.
Jack rentra la tête dans les épaules. Oh, ça sentait le roussi.
— Elle a tenté d’invoquer un démon pour ressusciter sa petite sœur.
J’ouvris la bouche en grand, choquée au-delà des mots même si c’était exactement la réponse que je m’étais attendue à obtenir. Sauf qu’elle ne l’avait pas fait une seule fois, non. Elle avait été excommuniée et, après s’être liée à Jack et avoir eu accès à l’entier de ses pouvoirs, elle avait recommencé.
— Ce n’est pas un démon qui a fait ça, la défendit Jack.
— Je sais.
Aucun démon n’avait été lâché dans notre monde, sans quoi nous en aurions déjà vu le bout de la queue. Les démons étaient des créatures dangereuses, vicieuses et pas discrètes pour deux sous. Ils auraient mis le pays à feu et à sang avant que nous ayons eu le temps de dire ouf. Non, la personne qui avait tué Katia avait découvert ses manigances et, pour une raison qu’il me restait encore à déterminer, avait décidé de l’éliminer, elle, ainsi que d’autres sorcières qui n’avaient, à première vue, aucun lien avec Katia ou avec l’invocation de démon. Non, leur seul lien, le seul fil conducteur était qu’il s’agissait toujours de sorcières de terre.
— Est-ce que tu connais le nom du démon qu’elle essayait d’invoquer ? demandai-je à Jack. Est-ce qu’elle te l’a dit ?
Il déglutit, puis se tourna vers David pour le questionner du regard. Celui-ci acquiesça, et Jack confirma mes pires craintes.
— Belzébuth.
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