Moon Spell (French Edition)
Chapitre 3
I l me fallut attendre plusieurs heures pour que les légistes et la police quittent enfin les lieux. Heures que je passais seule, dans ma voiture, à pianoter sur mon téléphone pour assister aux réactions en live des gens présents sur place. Rosehill étant une petite ville, je connaissais une grande partie des invités, ce qui était pratique pour fureter sur les réseaux sociaux. Il n’y avait pas encore vraiment de photos de la soirée, ce qui était un peu décevant pour l’enquête, mais qui n’allait sûrement pas tarder à arriver si je leur laissais quelques heures.
Lorsque les lumières s’éteignirent enfin, je sortis de mon véhicule. Je m’approchai à pas feutrés, vêtue de noir de la tête aux pieds, mes cheveux roses ramenés en chignon serré derrière ma tête cachés sous un bonnet. Ces cheveux étaient le premier sort d’apparence que j’avais réussi à exécuter seule, à mes dix-neuf ans, et il avait si bien fonctionné que j’avais décidé de les garder. Le rose me donnait un look à part qui me plaisait, et il était toujours amusant de voir les réactions surprises quand je sortais ma carte de journaliste. Les gens ne s’attendent pas à ce qu’une femme si jeune et si désinvolte puisse avoir un métier sérieux. Cependant, ils étaient faciles à repérer, raison pour laquelle je les dissimulais systématiquement lorsque j’étais en mission.
En quelques secondes, j’eus rejoint l’immense maison, que je contournai à la recherche d’une fenêtre ouverte. Ce n’était pas parce que je pouvais me servir de magie que j’avais quelque chose contre les bonnes vieilles méthodes. Comme je n’en trouvai aucune, je me résolus à utiliser un sort d’ouverture qui ne demandait pas trop d’énergie. J’en avais dépensé une grande partie pour lancer le sort de prédiction pour le meurtre de lieu ce soir, et je n’étais pas encore rechargée. En temps normal, j’aurais pu puiser dans la réserve de mon bracelet pour ce genre de cas, mais, depuis que je l’avais perdu – et avec le pressentiment étrange que j’avais ressenti en présence de David –, je ne lui faisais pas confiance. Je le vérifierais dès que je serais rentrée, par mesure de précaution. Après tout, il avait peut-être été endommagé durant sa chute. Mieux valait jouer la carte de la prudence.
Je me faufilai dans un salon désert et sordide. Après la fête, la pagaille résultant de la fuite des invités et les opérations de la police et du légiste, ce dernier était sens dessus dessous. Des verres en plastique jonchaient le sol, leur contenu répandu sur tapis et parquet, séchés en une pellicule poisseuse qui serait un enfer à nettoyer. La pièce sentait la transpiration et les relents d’alcool, et quelques perruques et accessoires étaient disséminés. Je plaignais déjà Martha, la propriétaire. Je pouvais aisément comprendre qu’elle soit allée se coucher sans avoir touché à tout ce bazar.
Je m’approchai de l’endroit où le cadavre avait été découvert, une petite alcôve dans un coin. Dire que j’étais surprise qu’un meurtre puisse avoir été commis au vu et au su de tous aurait été un euphémisme. Bien sûr, la maison était grande et les gens allaient et venaient, mais le crime avait eu lieu dans la pièce à vivre, bon sang. À quelques mètres à peine de là où je me trouvais.
Avant de m’agenouiller, je tendis mes sens, aux aguets. Une odeur résiduelle flottait dans l’air, me chatouillant d’une manière inquiétante que je reconnaissais. Si les fourmillements dans mon ventre n’avaient pas été une bonne indication, les pensées moins que chastes qui m’inondèrent à cet instant me persuadèrent de deux choses. D’abord, il s’agissait de celle de David. Ensuite, il n’était de toute évidence pas humain. Je ne réagissais pas à lui ou sa beauté évidente, mon corps réagissait à ses phéromones. Et ça, pour réagir, il réagissait, le traître. Je touchai instinctivement mon bracelet pour y puiser la force de songer à autre chose quand je me souvins qu’il n’était pas sage de m’en servir. Était-il possible que David l’ait trafiqué pour dissimuler sa nature ? C’était ma meilleure hypothèse pour l’instant, et cela indiquait presque clairement qu’il s’agissait d’un mage. Pourquoi me cacher ça s’il n’avait pas quelque chose à voir avec le meurtre ? Ce n’était pas comme si les sorcières et les mages ne s’entendaient pas, bon sang. Bien au contraire. Si ces derniers étaient moins nombreux que nous, les gènes n’étant pas systématiquement transmis aux hommes, ils étaient quand même de notre famille. On naissait sorcier, on ne le devenait pas. Ils étaient donc tous des pères, des frères et des fils. Non, David était définitivement louche. Il fallait que j’enquête sur lui. Mais comment le retrouver, alors que je ne connaissais que son prénom ?
Je hochai la tête alors qu’un plan doublement utile me traversait l’esprit. J’allais proposer mon aide à Martha pour ranger tout ce foutoir et je la cuisinerais. Après tout, il s’agissait de sa fête. Elle devait bien le connaître ou, au moins, savoir avec qui il était venu.
Lorsque je m’agenouillai enfin à l’endroit où Charlotte avait été trouvée, je ne détectai rien que je n’avais déjà perçu quelques heures plus tôt. Des traces de magie noire me soufflaient que je découvrirais des runes identiques à celles des autres victimes sur son corps, ce qui ne m’empêcherait pas de faire un saut à la morgue pour m’en assurer. En dehors de ça, rien ne transparaissait, tant physiquement que métaphysiquement. Je ne ressentais pas la magie de Charlotte, même si je ne doutais pas un instant qu’elle était sorcière de terre, comme toutes les autres victimes, et il ne restait aucun indice sur la scène de crime après le passage de la police.
Ce qui me chiffonnait le plus dans tout cela était que ce crime avait eu lieu de manière si publique. Jusque-là, les victimes avaient été retrouvées dans des endroits relativement isolés, en dehors d’Amelia Jones, qui avait été assassinée dans les sous-bois du lac Eden, quelques mois plus tôt. Et encore, même si les environs étaient plutôt fréquentés, le tueur avait agi à l’abri des regards. Je ne comprenais pas ce changement de procédure. Le meurtrier avait-il de moins en moins peur de se faire prendre ? Prenait-il confiance ? Allait-il enfin commettre une erreur qui nous permettrait de l’attraper ?
Après avoir vérifié les lieux deux fois de plus pour être sûre de ne rien manquer, je ressortis par là où j’étais entrée et filai dans la nuit comme une ombre pour rejoindre mon véhicule.
Prochain arrêt, la morgue.
La morgue de Rosehill se situait dans le même bâtiment que le commissariat, détail plutôt pratique puisque j’y avais mes entrées. Dans la mesure où je connaissais le shérif Dwight depuis des années et qu’il venait sans arrêt à nos réunions familiales, lui subtiliser les clés pour en faire un double avait été un jeu d’enfant. Si ces dernières m’ouvraient les portes qui restaient généralement closes la nuit, il fallait tout de même que je me faufile à l’intérieur comme une voleuse, vu que quelqu’un était toujours présent. Mais la morgue serait vide à cette heure-ci, et c’était tout ce qui comptait.
Après avoir jeté un sort de dissimulation, m’être glissée par mon saut de loup favori et avoir atterri au sous-sol, je m’avançai vers la chambre froide. Le sort n’empêchait pas à proprement parler de me voir, mais décourageait les gens à regarder dans ma direction. C’était tout ce dont j’avais besoin et, comme il s’agissait de magie rudimentaire, c’était dans mes cordes, même sans l’aide de mon bracelet.
Je déverrouillai et entrai. Je fus accueillie par le bourdonnement des frigos et les crissements trop familiers du carrelage. La porte grinça légèrement lorsque je la refermai, et l’odeur de formol me sauta aux narines. Le silence qui régna ensuite était oppressant. Seul le sifflement lointain du vent venait le troubler en faisant trembler doucement les fenêtres. Isolée dans cette pièce lugubre, j’avais l’impression que les ombres bougeaient, créant un ballet macabre sous mes pas hésitants. Cet endroit m’avait toujours inspiré dégoût et peur et je préférais ne pas m’y attarder.
Les parois étaient garnies de carreaux blancs et froids, et de nombreux tiroirs mortuaires s’alignaient en rangées parfaites sur le mur du fond, chacun étiqueté d’un nom et d’une date de décès. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver le corps de Charlotte. Malheureusement, comme je m’y attendais, je ne découvris rien d’autre que les mêmes runes ornant les cadavres des précédentes victimes, runes visibles uniquement grâce à la magie et qui échappaient donc aux yeux humains. Pour la police, il s’agissait d’un homicide normal. Pour nous, il s’agissait d’un acte de guerre. En effet, ces runes étaient là pour vider la proie de sa magie. Quelqu’un accaparait les pouvoirs de mes sœurs, ce qui allait à l’encontre des lois, était contre nature et ignoble. Cette pauvre fille était si jeune et, malgré la mort, son doux visage révélait qu’elle était d’une gentillesse pure. Sans sa perruque criarde, ses cheveux étaient blonds et devaient tomber jusqu’à son menton délicat.
Je ressortis comme j’étais entrée, sur les nerfs, à vif, et plus en colère contre moi que jamais. Bien sûr, il y avait sans doute une raison qui expliquait que je m’étais si facilement laissée distraire. Une raison avec laquelle le meurtrier avait peut-être même bien un rapport, mais cela ne changeait pas le fait que Charlotte ne fêterait jamais son prochain anniversaire.
Je rentrai chez moi le cœur lourd, pas calmée après la petite virée que j’avais faite pour tenter de me détendre. Gidéon, mon chat roux de huit ans, ronflait sur le canapé et ne releva pas la tête lorsque j’entrai. Je lui enviais son sommeil profond. Je rêvais de l’imiter. Cependant, j’avais encore des recherches à effectuer avant d’avoir l’esprit assez tranquille pour trouver le repos. Comme découvrir quel type de créature était David. Mon instinct me soufflait qu’il pouvait s’agir d’un incube, même si nous n’en avions pas croisé depuis des lustres. Mais ça aurait expliqué les réactions anormales de mon corps.
J’eus à peine le temps de m’installer à mon ordinateur que mon téléphone sonnait. Lorsque je regardai le message que Sharon m’avait envoyé, me demandant de venir immédiatement, je blêmis. J’allais devoir rendre des comptes.
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