Moon Spell (French Edition)
Chapitre 25
J e me réveillai bien trop tôt à mon goût le lendemain matin pour me rendre chez Sharon avant son départ à la mairie. Je tentai d’ignorer le
réconfort que la présence de David me procurait tout en ignorant la voiture qui me suivit jusque chez ma prêtresse. De toute manière, il ne pourrait pas passer le portail, et je serais en sécurité au manoir.
…que je trouvai en pleine effervescence malgré l’heure.
Plusieurs de mes sœurs couraient dans tous les sens et, surtout, elles évitaient toutes mon regard tandis que Nestor me conduisait jusqu’à la salle à manger, où Sharon prenait son petit-déjeuner, l’air aussi contrarié que si ses tartines avaient été en train de l’insulter en langue étrangère.
Elle posa celle qu’elle mâchait quand j’arrivai et me fit signe de m’asseoir avant de boire une gorgée de jus d’orange.
— Je t’écoute.
Je lui fis un compte rendu de la veille, omettant les activités spéciales dans la forêt, et elle m’écouta tout en terminant de manger. Lorsque je parvins à l’épisode de la porte, elle reposa sa dernière tartine et repoussa son assiette. Nestor vint la chercher en silence.
— J’ai pris la liberté de faire venir une sorcière-enquêtrice de la métropole.
Sa phrase résonna dans la grande pièce comme le glas. Je déglutis avec peine, aussi discrètement que possible, tentant de forcer mes jambes à arrêter de trembler et à supporter mon poids.
— Sharon, je…
— Stop, me coupa-t-elle en levant la main. Sarah, tu sais à quel point je tiens à toi, mais tu as eu une année entière pour traquer ce tueur, sans aucun résultat. Je pensais que l’arrivée du loup pourrait désengorger la situation, mais, depuis que tu es chargée de le surveiller, un nouveau meurtre a eu lieu et tu te retrouves dans le collimateur du tueur. Cette situation ne va ni pour toi ni pour nous. L’enquête t’est officiellement retirée. C’est mieux ainsi.
La bile remonta dans ma gorge et la pièce se mit à tanguer tandis que mes oreilles bourdonnaient. C’était impossible. Je ne pouvais pas me voir retirer la charge de l’enquête. C’était ma mission, ma chance de faire mes preuves et d’asseoir ma position pour les années à venir, comme l’avait fait ma mère avant moi. C’était l’opportunité de ma vie.
Et tu l’as ratée, me souffla une voix pernicieuse. Tu as préféré fricoter avec un loup au lieu de lui soutirer les bonnes informations.
— Qui reprend l’enquête ? demandai-je dans un filet de voix.
— Virginia Cole.
Virginia Cole. C’était l’une des trois meilleures sorcières-enquêtrices du pays, rien que ça. Une de mes héroïnes. Je fus prise de sueurs froides. Elle représentait tout ce que je voulais devenir. Elle avait bouclé sa première enquête avant ses vingt-cinq ans grâce à son talent pour la magie et sa capacité à comprendre les criminels surnaturels. Elle avait ensuite rapidement fait ses preuves en résolvant plusieurs cas difficiles et avait gagné une réputation de limier. J’avais passé des mois obsédée par son plus grand succès, celui de la « Famille », un groupe de vampires qui avaient causé des ravages dans le Midwest, kidnappant des humains pour leur garde-manger. Grâce à une combinaison de magie d’eau et de travail d’enquête classique, Virginia avait réussi à localiser leur repaire et avait capturé tous les membres de la Famille et sauvé une dizaine d’humains. Virginia Cole était une légende.
Et elle allait me remplacer.
— Elle voudra te parler, continua Sharon comme si elle ne lisait pas le choc sur mon visage. Rends-toi disponible.
J’acquiesçai comme un robot et restai plantée là, incapable de bouger, tandis que les informations se bousculaient dans ma tête. J’avais perdu l’enquête. Ce que je redoutais le plus s’était produit.
— Et Dwight ?
Sharon poussa un profond soupir qui, l’espace d’un instant, la fit paraître plus humaine. Mais cela ne dura que cela, un instant.
— Le FBI prend la relève. Il était temps, ajouta-t-elle d’un ton contrit. Je les ai retenus bien trop longtemps.
— Est-ce qu’il va…
Je fus incapable de terminer ma phrase. J’avais perdu ma position, mais j’étais jeune. Malgré la douleur et la honte, je survivrais.
— Il ne sera pas renvoyé avant sa retraite, me rassura Sharon.
Ce qui ne signifiait pas qu’il allait garder son poste. Mon estomac fit un plongeon dans mes talons en l’imaginant en train de distribuer des PV aux quatre coins de la ville.
— Est-ce qu’il est déjà au courant ?
— Il le sera dans la journée.
Je ressortis du manoir le cœur au bord des lèvres, prête à recracher le petit-déjeuner que je n’avais pas consommé, au point que je me demandai si je n’avais pas respiré un peu de la poudre que j’avais envoyée au visage de Joy hier soir.
Je parvins néanmoins à retourner à ma voiture, à démarrer, et à m’en aller sans un regard en arrière.
Ou presque. Parce que David me suivait toujours. La colère et la culpabilité se disputaient la place d’honneur dans mon cerveau tandis que je tentais de le semer, ayant désespérément besoin d’être seule pour faire le point. Pour ne plus penser. Pour oublier que j’avais, en l’espace de vingt-quatre heures, failli coucher avec l’ennemi, échoué à empêcher un nouveau meurtre, rendu ma voisine enceinte malade comme un chien et perdu le job de ma vie.
J’eus beau jouer de ruse, David était encore plus doué que moi et me colla au train comme un expert. Je finis par conduire pendant dix minutes pour sortir de la ville et garer ma voiture à l’arrache sur le bas-côté. Puis je sortis et, les mains sur les hanches, j’attendis qu’il m’imite.
Je tentai de ne pas me laisser distraire quand sa silhouette bien dessinée avança vers moi, tout en muscles, prédateur parmi les ombres que la forêt projetait sur ce côté de la route. Il semblait inquiet et, au lieu de me toucher, ce détail raviva les feux de la colère dans mes intestins. C’était injuste, j’en avais conscience, mais, sur le moment, je lui en voulais plus que je n’aurais pu l’expliquer. Pour tout. Tout ce qui était arrivé. S’il n’avait pas débarqué en ville, rien de tout ça ne se serait jamais produit. Du moins, c’était ce dont je tentais de me convaincre.
Il s’approcha de moi, et je reculai vivement lorsqu’il leva un bras pour toucher mon visage. Mon geste lui fit froncer les sourcils, et une pointe de douleur passa dans son regard avant qu’il ne baisse la main.
— Parle-moi, Sarah.
Bon sang, sa voix était-elle obligée d’être si grave, si apaisante ? Je souhaitais lui en vouloir, le haïr pour tout ce qui m’arrivait. Au lieu de ça, je ne rêvais que de me couler entre ses bras et d’oublier jusqu’à mon nom le temps que tout s’arrange.
— J’ai été renvoyée.
Les reproches dans mon ton me piquèrent la langue comme si je me les étais adressés à moi-même.
— Sharon a mis une des meilleures sorcières-enquêtrices du pays sur le coup. Elle avait résolu deux grosses affaires avant ses trente ans, elle, et elle…
— Sarah, me coupa-t-il doucement.
Je me rendis compte à cet instant que j’étais en train de pleurer et, au lieu de lutter davantage, je le laissai m’attirer contre lui pour me prendre dans ses bras. Il caressa mes cheveux tandis que les larmes me secouaient, murmurant des paroles apaisantes dont le sens exact m’échappait tant j’étais en proie aux sanglots.
— Tout ira bien.
— Tout… tout ira bien ? hoquetai-je en reculant pour le regarder. David, j’ai perdu l’enquête, ma raison d’être, j’ai drogué ma voisine avec ton sort au rabais, le meurtrier court toujours et il s’en est pris à moi. Rien ne va.
— Tu as utilisé mon sort ? demanda-t-il avec un soupçon de fierté.
Je ne me laissai pas avoir. Il tentait de changer de sujet. Bien essayé, mais non.
— Je te ramène dans ma meute, dit-il devant mon silence prolongé.
— Hors de question.
— Ce n’était toujours pas une question.
— Je dois rester.
Il porta délicatement une main à ma joue pour essuyer une larme solitaire qui avait décidé de vivre sa vie après les autres.
— Pourquoi ?
— Pour… Pour… Je dois rester.
— Il n’y a aucune raison qui te pousse à le faire, dit-il d’une voix bien trop douce. Laisse-moi te ramener dans ma meute pour te reposer.
— Non. Virginia Cole doit m’interroger.
J’avais mis tant d’acide dans son nom que je m’étonnai que mes dents ne se déchaussent pas.
— Elle pourra le faire demain.
— Non, insistai-je. Je…
Je n’eus pas le temps de terminer ma phrase. Il m’attrapa vivement, mais délicatement par le poignet.
— J’ai essayé la manière douce. Deux fois, me rappela-t-il. Tu ne me laisses pas le choix.
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