Moon Spell (French Edition)

Blue Blackwell · Chapitre 24 sur 40

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Moon Spell (French Edition)

Chapitre 24

 

J e sursautai en entendant Joy, ma voisine. Elle avait ouvert la porte à la volée et se trouvait déjà à mes côtés. Derrière elle, les lettres

rougeoyaient toujours.

Non, non, non, non.

— Que s’est-il passé ?

Sa main sur mon front, ses yeux plissés par l’inquiétude, ses longs cheveux blonds ramenés en natte qui retombaient entre nous. Les lettres carmin qui flottaient encore.

Par un réflexe extraordinaire, je parvins à retenir son visage lorsqu’elle tenta de le tourner pour suivre mon regard horrifié. Il ne fallait pas qu’elle voie. Il ne fallait pas. Mais comment l’en empêcher ? Elle serait forcée de se retourner. Le couloir ne faisait que deux mètres de large, il n’était pas assez long et, si c’était heureusement ma seule voisine de palier, il fallait quand même que je trouve un moyen d’éviter qu’elle remarque le message du meurtrier et ma porte explosée. Mais, à moins de la neutraliser, comment faire ?

— Sarah ?

Tic tac, tic tac.

Oh bon sang, je n’avais aucune idée de la meilleure manière d’agir. C’était Joy, bon sang, pas la première venue. Je la connaissais depuis qu’elle avait emménagé avec son compagnon, cinq ans plus tôt, et, si ce n’était pas à proprement parler une amie, c’était une copine malgré tout. Je ne pouvais pas m’en prendre à elle physiquement, je ne pouvais pas. Et si je me ratais ? Grâce à ma magie d’air, j’aurais pu la priver d’oxygène le temps qu’elle tombe dans les vapes, mais il y avait tout le reste à expliquer ensuite. Elle garderait ses souvenirs, elle se rappellerait le bruit, et la porte si elle se tournait, comme elle tentait toujours de le faire sous mes doigts, ainsi que la sensation atroce de la privation d’air.

Tic tac, tic tac.

Elle avait compris que quelque chose clochait dans mon attitude, au-delà du bruit qu’elle avait entendu et de ma chute. D’inquiète, son expression commençait à devenir méfiante et… suspicieuse. Apeurée. Bon sang, je détestais lire ça sur son visage. Si seulement j’avais eu un sort d’amnésie tout prêt sur mon bracelet. Mais je n’avais pas jugé bon d’en remettre un quand je l’avais épuré, pensant que je n’en aurais pas besoin avant un moment, et…

Bingo. L’amnésie. Je n’avais pas de sort de mon cru, mais j’avais un sort de vérité confectionné par les mauvais soins de David qui avait eu exactement cet effet secondaire sur Jim.

— Ça va, tout va bien, mentis-je d’un ton rassurant. J’ai juste besoin de…

Je baissai la main, profitai du fait qu’elle tourne la tête pour regarder ma porte, et la plongeai dans mon sac. Je trouvai le sachet contenant le sort de David avec trop de facilité à mon goût et, tandis que Joy ouvrait la bouche, terrifiée par les lettres cramoisies qui disparaissaient lentement, je le dépliai et lui soufflai une quantité minime de la poudre au visage. Je me mordis la lèvre lorsqu’elle se mit à tousser. En temps normal, on faisait ingérer ce genre de sort avec du liquide, non pas pour la discrétion, mais parce que c’était la meilleure manière de l’administrer. J’avais dû utiliser une dose bien trop puissante, mais avais-je vraiment le choix ? Je ferais taire ma culpabilité à coup de tisanes ces prochains jours.

Si le meurtrier ne s’en prend pas à toi avant.

Je poussai un profond soupir tout en me redressant. Joy, hébétée, fixait un point devant elle. Je suivis son regard. Ce n’était qu’un endroit vague du mur, il n’y avait rien. Le sort avait déjà commencé à faire effet.

— Joy ?

— Oh ! s’exclama-t-elle en revenant à elle. Sarah. Je ne t’avais pas vue. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Dans cette position, semblèrent me dire ses yeux plissés. Et je la comprenais. Le sort empêcherait que ses souvenirs se fixent et brouillerait ceux des dernières heures, autant m’autoriser à être honnête.

— Le meurtrier qui sévit en ville a piégé ma porte.

Elle fronça les sourcils, mais toute trace de méfiance avait déserté ses traits.

— Est-ce que tu as vu ou entendu quelque chose de suspect aujourd’hui ?

Son geste s’accentua, et une charmante ride d’incompréhension apparut sur son front.

— J’ai entendu du bruit il y a peut-être une heure, répondit-elle comme si nous parlions de la pluie et du beau temps. J’ai cru que tu rentrais tard et je voulais te proposer un thé, comme Bart est en quart de nuit cette semaine, mais le couloir était vide.

Je me relevai et lui tendis la main. Elle la prit sans rechigner.

— Rentre chez toi et dors, Joy. La soirée a été longue.

Un étrange gargouillement s’éleva de son ventre, et la culpabilité rongea à nouveau le mien.

— Je ne me sens pas très bien.

— Tout ira bien, lui promis-je. Tu vas avoir l’esprit un peu embrumé et l’estomac en vrac, mais tout ira bien. Juré.

— Juré ? répéta-t-elle en posant une main sur son abdomen.

— Juré craché.

Il me sembla la voir verdir sous mes yeux, et je les fermai pour faire taire mes sentiments honteux.

— Je crois que je vais vomir, me dit-elle à mon plus grand désarroi. Normalement ça n’arrive que le matin, mais…

Oh. Déesse.

— Tu es enceinte ?

Malgré son air blafard, un sourire vint illuminer ses traits.

— On ne l’a encore dit à personne, confirma-t-elle. On attend le troisième mois.

Mes genoux faillirent se dérober sous mes jambes. Qu’avais-je fait ?

— Viens, je vais t’aider à aller t’allonger et te faire une tisane, dis-je en la conduisant dans son appartement.

Il me fallut près de deux heures pour coucher Joy, lui confectionner la tisane qui, je l’espérais, ferait taire les nausées de toute sorte, remettre ma porte sur ses gonds, lancer un sort de dissimulation en attendant de pouvoir la changer, appeler mon père et traquer un Gidéon qui n’avait aucune envie de sortir de ses cachettes après l’explosion et tout le remue-ménage. Mon appartement n’était pas spécialement grand, mais ce petit démon était rapide et parvenait à se faufiler dans des trous de souris, et j’étais tellement exténuée que mes réflexes étaient aussi aiguisés qu’une cuillère.

J’arrivai chez mon père un peu après deux heures du matin, un Gidéon toujours aussi effrayé dans une main et un sac contenant quelques habits dans l’autre. Il m’ouvrit sans un mot, l’inquiétude remplaçant les rides de son visage par un masque sombre.

Toujours sans un mot, il alla préparer du thé pendant que je retirai mes chaussures, lâchais le chat qui disparut comme une fusée et me laissai tomber sur le canapé avec l’envie de ne plus jamais en bouger de ma vie. Mais la soirée était loin d’être terminée, pour mon plus grand malheur.

En sortant mon téléphone pour envoyer un SMS à Sharon, je découvris plusieurs messages de David qui dataient des deux dernières heures. Il me donnait d’abord des nouvelles, puis en prenait, et s’inquiétait progressivement de mon mutisme. Je ne lui avais pas fait signe de la soirée. Pour être honnête, je n’y avais même pas pensé et, mon portable étant sur silencieux depuis mon passage à la morgue, je n’en avais pas entendu un seul.

En parlant du loup, mon téléphone se mit à vibrer dans ma main à l’instant où j’étais en train de commencer à taper une réponse.

— Désolée de ne pas avoir répondu à tes sextos, plaisantai-je d’un ton un peu trop détaché. Ce n’est toujours pas mon truc.

— Sarah, gronda-t-il.

Mais ce grondement tremblait d’inquiétude, et non de colère. Je soupirai. Bien sûr qu’il n’était pas bête et que, même si nous ne nous connaissions pas si bien que ça, il savait que je lui aurais donné des nouvelles s’il n’y avait pas eu un problème.

— Je vais bien, le rassurai-je aussitôt.

— Que s’est-il passé ?

L’urgence dans son ton me fit frémir.

— Je vais bien, répétai-je. Tout va bien. Le meurtrier a laissé un petit cadeau sur ma porte d’entrée.

— De quel genre ? demanda-t-il d’un ton où la colère prenait le dessus.

— Du genre explosif.

Je l’entendis gronder à l’autre bout de la ligne et lancer des ordres que je ne compris pas, car il avait dû poser une main sur le combiné. Seuls le ton et la cadence m’indiquaient qu’il n’était pas des plus diplomates en ce moment même.

— Je viens te chercher, dit-il quelques secondes plus tard. Tu resteras dans ma meute le temps que cette affaire soit terminée.

— Hors de question.

— Ce n’était pas une question.

Fichus loups dominants.

— Je ne suis pas chez moi.

— Parfait. Je passe te prendre chez ton père dans trente minutes.

Rah ! Comment savait-il que j’étais chez mon père et non ailleurs ?

— Non.

— Toujours pas une question.

— Toujours un refus.

Nous soupirâmes en même temps.

— Je ne suis pas une demoiselle en détresse que tu dois sauver, David. Je suis capable de m’occuper de moi.

Le silence s’étira au bout de la ligne. Je pensais qu’il allait insister, se montrer têtu et possessif comme il m’avait déjà prouvé qu’il l’était à maintes reprises, mais ses mots suivants ressemblèrent plus à une supplication.

— Si je ne peux pas garder un œil sur toi cette nuit, je vais tourner comme un lion en cage.

— Choix de mots intéressant, pour un loup.

Plaisanter était plus facile que de songer aux implications de ses paroles. Il s’inquiétait pour moi. Pour de bon. Pour le meilleur ou pour le pire, il tenait à moi d’une manière ou d’une autre et mon petit doigt me soufflait que ce n’était pas juste pour mes fesses. J’avais vu la bête, il aurait aisément pu trouver des partenaires consentantes et plus que ravies de l’intérêt.

La pointe de jalousie qui me picota le bout des doigts me prouva que j’étais aussi en train de m’attacher à lui. Je décidai de l’ignorer et enchaînai.

— Je suis en sécurité. Fais-moi confiance. On se voit demain.

— Je déteste ça.

Son ton calme ressemblait davantage à une confidence qu’à un reproche. Et le marchandage suivit.

— Tu ne me verras pas, mais je viens.

Je n’eus pas le temps de répliquer. Il raccrocha à ces mots, et je me retrouvai à fixer mon téléphone, ne sachant que penser de toute cette situation. J’aurais menti en disant qu’une partie de moi n’était pas contente et rassurée de savoir qu’il viendrait. Touchée, même. Mais c’était une si mauvaise idée.

— À ce point-là ? demanda mon père devant mon profond soupir.

Il se tenait dans l’encadrement de la porte, deux tasses fumantes à la main, et je me demandai depuis combien de temps il était là.

— C’était une longue journée.

Il s’avança et déposa délicatement l’une des tasses devant moi. Je m’en saisis aussitôt et remarquai à cet instant que mes doigts étaient glacés. Peut-être la fatigue. Peut-être la peur. Maintenant que j’étais assise, en sécurité, dans la maison dans laquelle j’avais grandi, toute l’horreur de la situation que j’avais ignorée en étant occupée me frappa de plein fouet. Le meurtrier savait où j’habitais. Il savait que je le traquais. Il savait qui j’étais. Et, même si je ne correspondais pas à son profil, il m’avait à présent dans le collimateur.

— Tu tiens à lui.

Je relevai les yeux vers mon père, prostré dans son fauteuil. Il soufflait sur son thé et, malgré son affirmation, il évitait mon regard.

J’aurais pu nier. Faire comme si je n’avais pas compris le sens de sa phrase. Bon sang, j’aurais pu l’ignorer et lui parler de ma soirée mouvementée. Mais je n’en avais pas la force. Je n’avais plus la force de rien, pas même de me mentir à moi-même.

— Qu’est-ce qui m’a trahie ?

— Tu ressembles beaucoup à ta mère.

— Et elle avait un faible pour les loups ? le taquinai-je.

— Elle en avait un gros pour moi.

Le sourire triste qui effleura son visage me pinça le cœur. Maman était morte bêtement, quelques années plus tôt, lors d’une mission de filature. Elle avait glissé et s’était brisé la nuque dans un chantier de construction de la ville voisine. Même après tout ce temps, la colère envers sa disparition si banale, si stupide, si… humaine me donnait toujours des palpitations. Nous avions beau canaliser des pouvoirs qui dépassaient le commun de mortels, nous n’en étions pas moins fragiles que le premier venu. J’aurais pu tomber dans les pommes aussi facilement que n’importe qui lorsque ma tête avait heurté le mur. Qui sait, j’avais peut-être même une commotion. Ça aurait expliqué que je n’aie pas nié quand mon père avait mentionné mon attirance pour David.

— Tout ce que je veux, c’est que tu sois heureuse et en sécurité, Sarah, reprit-il après un trop long silence. Si tu couches avec lui…

— Papa ! m’écriai-je, les joues soudain en feu.

Jamais nous n’avions abordé ce genre de choses. Pas nous. J’en avais longuement discuté avec ma mère et ma tante, des femmes qui avaient dû passer par le même chemin que moi, mais parler de sexe ? Avec mon père ? Je n’étais pas prête.

— Tout ce que je veux dire, me tempéra-t-il, c’est qu’il faut que tu réfléchisses bien avant de te lier à lui.

— Je ne me lierai pas à lui, affirmai-je d’un ton catégorique.

Comme il était hors de question que je parle de sexe avec mon père, je n’allais pas lui dire que, oui, j’avais déjà largement dépassé le stade du flirt avec David et que, oui, il était fort probable que, dans un instant d’égarement, cela se reproduise. Il n’avait pas besoin de savoir ça. Vraiment pas besoin. Non, non, non.

Le sourire qu’il m’adressa à cet instant me fit rétrécir sur place. Il n’était pas dupe.

— J’ai fréquenté ta mère pendant deux ans avant que nous nous liions pour qu’elle soit sûre que j’étais le bon, dit-il avant de marquer une pause. Si tu vois ce que je veux dire.

Je fermai vivement les yeux, comme si ça allait m’empêcher de l’entendre par la même occasion.

— Je n’ai aucune envie de voir ce que tu veux dire. Maman m’a déjà expliqué l’histoire des abeilles et des fleurs, pas besoin d’avoir cette discussion avec moi.

J’étais prête à me plaquer les mains sur les oreilles et à me mettre à chantonner s’il le fallait et, devant ce constat, mon père commença à rire avant de prendre quelques gorgées de thé.

— Je n’étais pas celui que sa famille souhaitait pour elle. Tout ce que je veux, c’est que tu sois heureuse et en sécurité, répéta-t-il d’un ton vague. Si c’est avec un loup, ce sera avec un loup.

Dire que la réaction de mon père me surprenait aurait été un doux euphémisme. Je m’attendais à des remontrances, à une confrontation, à des objections, ou même à ce qu’il aille chercher un fusil pour régler le problème. J’avais de la peine à comprendre son calme. Au point que je me demandai un instant s’il devenait sénile.

— Ce ne sera pas avec un loup, tranchai-je.

Pourtant, la petite étincelle qui réchauffait mon cœur plus sûrement que le thé le faisait avec mes mains me prouvait à quel point ses mots avaient eu de l’importance à mes oreilles.

— Nous verrons, répondit-il, énigmatique. Je te fais confiance pour savoir ce qui est le mieux pour toi.

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