Moon Spell (French Edition)

Blue Blackwell · Chapitre 4 sur 40

Pages du PDF

Moon Spell (French Edition)

Chapitre 4

 

J e me triturais nerveusement les mains, assise sur le divan rose fuchsia de Sharon, ma prêtresse, dans son manoir, après lui avoir raconté la soirée.

Son silence s’éternisait et, plus les secondes défilaient, plus mon angoisse augmentait. Quand elle prit enfin la parole, je rétrécis encore plus sur mon siège.

— C’est inadmissible.

Ce furent ses seuls mots pendant un long moment.

Je la regardai faire les cent pas, si impressionnante dans le tailleur bleu nuit qu’elle avait enfilé pour se rendre à la mairie, ses cheveux blancs ramenés dans un chignon strict qui mettait la ligne de sa mâchoire en valeur. Oui, Sharon était une très belle femme, mais, surtout, elle imposait le respect, tant en sa qualité de maire que de prêtresse.

J’attendais, le cœur au bord des lèvres, qu’elle reprenne la parole. Je m’étais préparée à bien plus de remontrances. Et, pour cause : je les aurais mille fois méritées. J’étais inexcusable.

— Comment as-tu pu laisser un meurtre se produire sous ton nez ?

Nous y voilà. Le premier reproche.

Étrangement, celui-ci me rassura. J’avais passé tant de temps à l’attendre que, au lieu de jeter du sel sur une plaie ouverte, il ajoutait un baume calmant. Quelle drôle de personne j’étais.

Je soupirai. Cette question, je n’avais cessé de me la poser depuis que j’avais vu le cadavre de Charlotte. Elle m’avait hantée toute la nuit durant mes recherches infructueuses.

— Je suis tellement désolée, Sharon.

Je m’arrêtai la, ne pouvant décemment pas dire que j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir. Non, j’avais été distraite par cet imbécile en costume de loup-garou qui n’était probablement même pas humain. La sensation qu’il avait quelque chose à voir avec le meurtre était encore plus tenace que la veille, et je secouai la tête pour m’éclaircir les idées.

— C’était une sorcière, reprit-elle, et elle attendit mon hochement de tête. Pourquoi ne s’est-elle pas défendue ? N’avait-elle aucun sort de protection ? Même une débutante a deux ou trois tours dans son sac… Et au milieu d’une foule, qui plus est ! C’est à n’y rien comprendre.

— Je ne cesse de me poser la question, confirmai-je. Les précédentes victimes ont été retrouvées dans des lieux isolés ou, tout du moins, relativement. Le fait que le meurtrier s’en est pris à quelqu’un au beau milieu d’une foule n’a aucun sens.

— Une foutue maison remplie de jeunes en train de faire la fête en écoutant de la musique trop fort, renifla Sharon avec dédain.

Je cillai à son choix de mots. Je n’avais jamais, de ma vie, entendu Sharon jurer. Malgré son calme apparent, elle devait être sacrément en pétard.

— Mais toi, Sarah… Comment as-tu pu le rater ? Tu étais sur place, nom de nom ! Il a pratiquement agi devant toi ! Tu n’as rien senti ?

Il me sembla rétrécir encore plus sur place lorsque je repensais à la perturbation que j’avais perçue, quand je cherchais Ashley, et je me sentis doublement coupable.

Je déglutis. La honte m’étouffait tellement que j’en avais du mal à articuler mes mots.

— J’ai peut-être un suspect, annonçai-je d’une voix pas aussi ferme que je l’aurais souhaité.

— Peut-être ? répéta Sharon d’un ton où se mêlaient harmonieusement la surprise et la colère. Peut-être ?

— J’ai une piste. Je dois encore la creuser. Il est beaucoup trop tôt pour crier victoire, mais elle existe.

Sharon pinça les lèvres, mais acquiesça. Sans vraiment comprendre pourquoi, je me détendis légèrement. Pour une raison inconnue, je n’avais pas voulu parler de David à Sharon. Je préférais d’abord enquêter. Peut-être que j’aurais eu honte de devoir lui expliquer pourquoi j’avais été distraite, ou, pire, de ne pas le faire et qu’elle s’en rende compte seule.

— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire à Keira ?

Il devait s’agir de la prêtresse du coven de Sherbrook, auquel appartenait Charlotte. Il y avait un coven par ville et une prêtresse par coven, puis une grande prêtresse par région. Venait ensuite la prêtresse suprême, celle qui gérait le pays tout entier. Là encore, il y en avait une par pays. Jusque-là, nous avions dû avertir notre prêtresse régionale des meurtres commis dans le secteur à l’encontre des sorcières, et nous faisions de notre mieux pour que cela ne remonte pas plus haut. Mais, plus le temps avançait, plus cette possibilité devenait menaçante. Si la prêtresse suprême devait intervenir… Sharon risquerait de perdre son poste pour n’avoir pas réussi à arrêter le tueur elle-même. Aucune de nous ne voulait voir cette éventualité se concrétiser.

— Charlotte ne s’est pas signalée alors qu’elle était chez nous, répondis-je. C’est pourtant la règle. Quelle raison aurait-elle eu de venir dans une ville où elle ne connaissait personne et de ne pas avertir le coven local ?

— Les jeunes générations sont trop désinvoltes, pesta Sharon. Elles n’en font qu’à leur tête et oublient les règles les plus élémentaires. C’est bien pour ça que je vous serre la vis, ici.

Je souris. Ça, pour nous la serrer… Sharon était de la vieille école. Elle croyait aux règles et à leur application. J’aurais été prête à parier qu’elle n’avait jamais traversé au rouge. J’avais une affection toute particulière pour elle. Ma grand-mère et elles étaient amies d’enfance et avaient fait tout leur apprentissage ensemble. Comme je n’avais jamais connu cette dernière, Sharon avait été une figure de remplacement et été présente dans ma vie même avant sa nomination en tant que prêtresse de Rosehill, quelques années avant qu’elle n’en devienne maire. Sous ses deux casquettes, elle menait ses troupes d’une main de fer dans un gant de velours. C’était un trait que j’appréciais chez elle.

— Si j’avais su qu’elle était là, j’aurais pu la surveiller. Nous étions les deux seules sorcières présentes à cette soirée…

— Tu ne l’as pas sentie ?

Je déglutis avant de fermer brièvement les yeux et de soupirer.

— J’ai perdu mon bracelet à un moment de la soirée. Il a dû être endommagé dans la chute.

Sharon se passa les mains sur le visage, et je compris que j’allais payer le prix de mon incompétence. Seule une bleue se séparait de son bracelet. Alors le perdre ?

— Les excuses ne servent à rien, Sarah, dit-elle d’une voix un peu trop sèche. Ce sont les résultats qui comptent.

Je baissai la tête, honteuse. Cette enquête, c’était la chance de faire mes preuves. C’était la première qu’on me confiait depuis que j’avais été nommée au poste de sorcière enquêtrice, peu après la mort de maman deux ans plus tôt. Jusque-là, j’avais juste dû résoudre quelques disparitions de familiers et autres petits larcins magiques, mais rien qui n’avait de trop grands enjeux. Or, je rêvais de suivre les traces de maman et de devenir une brillante sorcière enquêtrice, comme elle l’avait été avant moi, et ma grand-mère avant elle. Je ne pouvais pas foirer cette enquête. Mon futur en dépendait. Et j’avais déjà bien trop traîné. Le meurtrier sévissait depuis de longs mois.

— Je dois partir à la mairie, m’annonça Sharon. Disparais. Reviens me voir quand tu auras des nouvelles intéressantes. Et rapidement, Sarah. Je ne pourrai pas continuer à tenir la Suprême dans le secret très longtemps. S’il faut mettre quelqu’un d’autre sur l’affaire…

— Mais je suis la seule de la v…

— Nous pouvons toujours faire venir une enquêtrice d’une ville voisine. Tu le sais aussi bien que moi.

C’était un coup dur, et exactement ce que je craignais. Comme Rosehill était une localité plutôt petite, j’étais la seule à avoir reçu la formation de sorcière enquêtrice, contrairement aux villes, qui en comptaient plusieurs. Dans les cas plus graves, il arrivait qu’on fasse appel à d’autres covens pour nous aider, mais nous n’avions plus eu besoin de recourir à cette option depuis la disparition des garous à Rosehill, près de cent ans plus tôt. Le fait que je ne sois pas à la hauteur de la tâche serait vu, perçu et ressenti comme une honte pour notre coven. Et pour moi. Ainsi que pour ma mère, qui, je n’en doutais pas un instant, m’observait de là où elle nous attendait.

Je hochai la tête et me levai du canapé, penaude. Je n’avais pas fait cinq pas que Nestor, le majordome de Sharon, me rejoignait pour m’escorter jusqu’à la sortie. Sharon vivait dans un véritable manoir du 18 e siècle à couper le souffle. Il était si grand que c’était ici que se tenaient les réunions du coven, dans le grenier gigantesque qui avait été aménagé expressément pour nous accueillir toutes. Toute l’immense propriété aux jardins interminables était protégée par des sorts qu’aucun autre surnat ne pouvait franchir. C’était donc le lieu le plus sûr pour les moments où nous étions les plus vulnérables.

J’arrivais à la porte, escortée par Nestor, lorsque j’entendis des bruits de pas remonter l’allée. Je repérai aussitôt une grande femme à la silhouette élancée, presque féline, que je ne reconnus pas. Ses longues boucles noires encadraient un visage fin et pâle en contraste avec ses cheveux et sa robe sombre. Mais ce qui attira le plus mon attention fut ses yeux, d’un bleu perçant, semblable à deux glaciers brillants à la lumière de la lune. Elle m’adressa un sourire franc, mais mélancolique, en parvenant à ma hauteur, et je me retournai sur son passage, questionnant Nestor du regard. En grand professionnel, il se contenta de hocher la tête lorsque la femme le rejoignit, et il l’escorta vers Sharon. Il s’agissait sans aucun doute d’une sorcière du coven de Sherbrook, venue discuter avec Sharon.

Je rentrai chez moi le cœur lourd, mais plus déterminé que jamais. J’allais découvrir qui était le tueur et lui mettre la main dessus avant que les choses ne dégénèrent davantage. Il me faudrait patienter quelques jours avant de pouvoir lancer un nouveau sort de prédiction pour m’aiguiller sur le prochain meurtre, mais j’avais largement de quoi m’occuper avec les récents événements. Assez, je l’espérais, pour qu’on n’en arrive pas là.

En attendant, j’allais utiliser les bonnes vieilles méthodes d’investigation des temps modernes : Google et le recoupement d’informations. Et ma première recherche serait David et la créature qu’il pouvait être pour éveiller un si grand désir en moi. Ses phéromones devaient être chargées à bloc, il n’y avait pas d’autre explication. J’étais loin d’être une jeune vierge effarouchée, et je n’avais jamais eu une telle réaction face à un homme. Il était purement et simplement impossible qu’aucune magie ne se cache là-dessous. Peut-être utilisait-il un charme ? Après tout, il était probable qu’il soit humain, mais ait recouru aux services d’une sorcière vénale pour se rendre irrésistible auprès de la gent féminine.

J’allais aussi reprendre mon dossier et y ajouter toute information pertinente au sujet de Charlotte.

À peine entrée dans l’appartement, je fus assaillie par Gidéon, qui ne savait pas trop s’il avait davantage envie de câlins ou de croquettes maintenant que sa sieste était terminée. Je le nourris et en profitai pour me faire couler un café. Je n’en consommais que rarement, mais après la nuit blanche que je venais de passer, un peu de caféine allait être nécessaire. Je n’aurais pas le temps de me coucher avant d’aller au boulot. Heureusement, mes horaires étaient plutôt libres, vu que j’étais la fille du patron, mais il faudrait quand même que j’y sois avant midi.

Je m’installai à mon ordinateur et entamai mes recherches. Je commençais par les réseaux sociaux. Je n’appris pas grand-chose sur Charlotte, car elle n’avait qu’un compte Instagram où elle postait surtout des photos de paysages. Les comptes personnes présentes à la fête de la veille vinrent ensuite, histoire d’étudier les clichés et de, peut-être, découvrir des informations. Malheureusement, en dehors de photos troubles et de réactions choquées sur les événements qui avaient clôturé la soirée, je ne trouvai rien de concluant. Il me fallut presque une heure avant de dénicher un cliché où l’on entrevoyait David. Même en basse résolution et flou, il était saisissant. Son costume hideux ne faisait rien pour atténuer ce fait. Cette mâchoire carrée, bien dessinée et soulignée par une fossette que je devinais à peine sur la photo, ces yeux d’un bleu frappant qui paraissaient presque violets sur mon écran. Non, vraiment, ce type était bien trop séduisant pour mon propre bien. Il ne manquerait plus que je développe une fascination malsaine pour mon suspect numéro un.

J’allais lancer une recherche sur les créatures émettant de fortes doses de phéromones lorsqu’on sonna. Je fronçai les sourcils en regardant ma montre. Il était bientôt midi. Bon sang, où était passé le temps ? J’avais un peu trop dû fixer la photo.

Je me levai et me dirigeai vers la porte, pensant découvrir Ashley avec deux thés verts, notre boisson de prédilection. Elle se pointait toujours à l’improviste. Tout n’était que spontanéité chez elle. Elle faisait toujours ce qui lui chantait, quand ça lui chantait. Elle aurait donné des sueurs froides à Sharon.

Même si je ne l’attendais pas, j’étais heureuse qu’elle passe avant de partir en Californie pour quelques semaines, et ce fut avec le sourire que j’ouvris…

…et tombai nez à nez avec David.

OceanofPDF.com