Moon Spell (French Edition)
Chapitre 30
B elzébuth. Le roi de la terre. Je fermai les yeux et lâchai une bordée de jurons. De tous les démons possibles, pourquoi en aurait-il été autrement ?
Les démons étaient eux aussi structurés par éléments, comme les sorcières. Terre, air, eau et feu. Chaque élément était représenté par un roi ou une reine démon et, si la logique aurait poussé à croire que, comme chez les sorcières, l’élément le plus redoutable était le feu, ce n’était pas le cas chez eux. La caste la plus puissante était celle de la terre, sur laquelle Belzébuth régnait depuis des millénaires. Son pouvoir s’étendait aux minéraux et aux métaux, mais sa faculté la plus impressionnante était de pouvoir ramener les êtres à la vie. Bon sang, Katia s’était vraiment montrée inconsciente.
Les démons aimaient se lier aux sorcières. Ils concluaient volontiers des pactes pour les aider à atteindre leurs objectifs, mais ils exigeaient une contrepartie au prix fort. Souvent l’âme de l’invocatrice, ou un service à effectuer plus tard. Et, si cette dernière tentait l’opération seule ou n’était pas assez forte, elle pouvait perdre le contrôle et relâcher le démon sur terre. C’était la raison pour laquelle l’invocation était strictement interdite et pour laquelle elle avait été excommuniée sans autre forme de procès. Certaines étaient assez folles pour essayer malgré tout, dans le secret, mais elles invoquaient des démons mineurs n’ayant pas le dixième de la puissance d’un roi. Pas ce foutu Belzébuth.
— Sarah ?
Je relevai la tête vers David, me rendant compte que je m’étais mise à faire les cent pas devant l’autel, toutes les implications tournant dans mon cerveau à mille à l’heure. Si David m’avait emmenée ici avant, si j’avais su, si j’avais pu en parler à Sharon…
— Belzébuth est le roi démon de la terre, leur expliquai-je. Il se trouve tout en haut de la hiérarchie, sur la plus haute marche. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de religions voient en lui le diable en personne. Katia était inconsciente.
— Elle pensait…
Je me tournai vers Jack, dont les yeux vibraient d’un mélange de colère et de tristesse sans fond. Je m’adoucis aussitôt, me rappelant qu’il n’avait rien demandé et que tous ces éléments le dépassaient.
— Elle pensait que, avec le lien, avec son pouvoir décuplé, elle pourrait ramener sa petite sœur, termina Jack.
— Eh bien elle avait tort, lui dis-je d’une voix plus calme. Belzébuth est le roi des menteurs. Si elle avait réussi l’invocation, il l’aurait tuée après lui avoir pris âme et pouvoirs, rien que pour avoir osé le déranger.
— Ce n’est donc pas lui qui l’a tuée ? demanda David, curieux.
— Non. C’est définitivement un humain. Un surnaturel, sans aucun doute.
Et je commençais à soupçonner que c’en était un qui avait exactement le même but que Katia, mais qui s’y prenait de manière plus intelligente, même si bien plus horrible. Il emmagasinait des pouvoirs de terre afin d’avoir assez de jus pour l’invocation et pour maîtriser Belzébuth une fois qu’il serait là afin de le plier à son vouloir.
— Un homme ? demanda David.
— Ça pourrait être une femme, répondis-je. Quoi qu’il en soit, c’est quelqu’un de très intelligent, mais pas forcément très puissant à la base.
Ce qui n’aidait pas. S’il s’agissait d’une sorcière, une sorcière de terre était mon meilleur pari, mais elles étaient décimées dans ma ville depuis des mois. La liste des suspectes potentielles se réduisait comme peau de chagrin. S’il s’agissait d’un loup…
Je levai un regard nouveau vers Jack. S’il s’agissait d’un loup, le suspect le plus probable aurait été au courant de la manière dont fonctionnait la magie, aurait eu des informations de première main et s’en serait pris aux sorcières de terre pour invoquer le seul démon capable de lui rendre son amour perdu.
Mais ça ne tenait pas. Jack n’aurait pas tué Katia. Même s’il pouvait être suspect dans le meurtre de mes sœurs, ça n’aurait pas expliqué qui était responsable de celui de la femme qu’il aimait.
Nous quittâmes la cabane après avoir fait un dernier tour pour nous assurer que nous ne manquions rien. Je me sentais un peu plus confiante, vu que j’avais enfin trouvé une piste à explorer, aussi sinistre soit-elle. Mais je savais que l’affaire était encore loin d’être terminée. Je n’étais pas au bout de mes peines.
Nous retournâmes à la clairière, où le cerf était rôti à point. Nous prîmes place sur un tronc d’arbre qui servait de banc, et je tentai de me détendre. Je me tenais au sein d’une meute, j’étais sur le point de partager un repas avec eux. Et ils ne me semblaient pas plus terrifiants que mes sœurs un dimanche pluvieux.
Un jeune loup d’une dizaine d’années s’approcha de moi et me tendit une assiette pleine de viande. Il était adorable avec ses cheveux sombres et ses yeux brillants de la même couleur, et c’était sans parler du sourire malicieux qui éclairait son visage.
— Pour toi, dit-il en me laissant l’assiette. Je suis Samuel.
Je lui souris en retour, impressionnée par son sang-froid.
— Merci, Samuel. Je suis Sarah.
— Je sais, la sorcière aux cheveux roses, dit-il avant de s’éloigner en trottinant.
Il s’arrêta à la hauteur de Mamà Luna, qui était toujours plus proche du feu que les autres.
— Mamà Luna, raconte-nous une de tes histoires ! demanda-t-il avec un enthousiasme qui m’arracha un sourire.
Avec ses yeux brillants et son sourire espiègle, il avait à la fois l’air innocent et audacieux. Mamà Luna le regarda avec bienveillance et amour, comme si ce petit était l’avenir de leur meute.
— Je peux te raconter une histoire, Samuel, avec plaisir, répondit-elle, un immense sourire aux lèvres. Laquelle veux-tu entendre ?
Samuel sembla réfléchir quelques instants, puis se retourna brièvement vers moi.
— Une histoire de sorcière, comme Sarah.
Le feu de camp illuminait le visage ridé de Mamà Luna et brillait dans ses yeux tandis qu’elle me considérait, me sondant à nouveau, songeant à l’histoire qu’elle allait bien pouvoir choisir. Par Hécate, j’espérais de tout cœur ne pas en prendre pour mon grade.
— Il y a fort, fort longtemps, commença Mamà Luna d’une voix douce, mais puissante, dans une forêt dense et sombre, vivaient une sorcière du nom d’Amara et un loup prénommé Samuel.
— Hé, comme moi ! s’exclama le garçon, ravi, en s’asseyant sur les genoux de l’homme qui devait être son père.
— Ils se rencontrèrent dans les bois une nuit de pleine lune tandis que Samuel chassait et qu’Amara cueillait des herbes pour ses potions. Amara, voyez-vous, était une sorcière puissante et solitaire qui ne vivait dans aucun coven. Elle avait toujours évité aussi bien les surnaturels que les humains, préférant vivre dans une cabane rustique à l’orée de la forêt et vaquer à ses occupations, passant ses journées à préparer des potions et à lancer des sorts.
Les flammes dansaient autour de la matriarche, donnant vie à son histoire. J’étais incapable de détourner le regard, hypnotisée par sa voix et le chant de ses paroles.
— Or donc, une nuit de pleine lune, alors qu’elle se promenait dans la forêt, Amara rencontra Samuel sous forme de loup. Elle fut fascinée par cet être mystérieux dans les yeux duquel brillait une intelligence humaine. Elle ressenti un lien immédiat avec lui. Mais Samuel, lui, se méfiait. Des années plus tôt, il avait été maudit par une sorcière qui avait fait de sa vie un véritable enfer, l’avait condamné à errer dans les bois sans personne à qui parler et personne à aimer. Et pourtant… Pourtant, quelque chose dans le vert des yeux d’Amara appelait son loup, chantait la chanson de ses ancêtres.
Samuel, tout comme les autres loups-garous, écoutait avec attention, pendu aux lèvres de Mamà Luna, laissant son imagination courir librement.
— Lorsqu’il vit Amara, il fut subjugué par sa beauté et sa grâce. Il avait l’impression qu’elle était la seule à pouvoir comprendre la douleur et la solitude qu’il ressentait. Il se rapprocha et, au lieu de fuir, la belle posa une main sur son pelage. On raconte que leur amour fut immédiat. Ils se mirent à passer du temps ensemble, à courir dans les bois et à discuter quand il reprenait forme humaine, à rire et à partager. Pendant des mois, Amara et Samuel furent inséparables. Amara apprit à contrôler ses pouvoirs grâce à l’aide de Samuel, qui l’aida à trouver son équilibre intérieur. Quant à Samuel, il avait enfin trouvé la paix et l’amour qu’il avait toujours désirés.
La voix riche et hypnotique de Mamà Luna se tut soudain, et je me rendis compte que j’étais captivée, comme tous les autres. J’en avais même oublié mon cerf.
— Mais leur idylle fut brutalement interrompue un beau jour de printemps par la sorcière qui avait maudit Samuel. Elle était devenue jalouse d’Amara et avait décidé de la détruire. Sans la protection d’un coven, Amara était seule et vulnérable, et la vilaine sorcière lança un sort qui sépara les deux amants pour l’éternité. Depuis lors, Samuel est condamné à errer dans les bois sans jamais retrouver son chemin vers Amara, qui continue à vivre seule dans les bois en sachant qu’elle ne reverra jamais son amour perdu. Cependant, on raconte que, chaque soir de pleine lune, Samuel hurle à la lune pour exprimer son amour à Amara, et qu’elle y répond en faisant bruisser le vent dans les arbres pour envelopper son loup.
L’histoire atteignit mon cœur d’une manière profonde et inattendue. J’étais persuadée que Mamà Luna l’avait choisie pour moi, et non pour Samuel, et ses implications ne m’échappaient pas. Ce fut légèrement morose que je terminai mon repas, en silence, à côté d’un David qui, s’il n’avait pas tiré les mêmes conclusions, n’était pas plus bavard que moi.
Nous retournâmes à sa cabane une heure plus tard, le ventre tendu et fatigués. Je n’avais qu’une envie, dormir. Cependant, il restait quelques détails à mettre au point.
— Je pars demain à la première heure, lui annonçai-je lorsqu’il eut refermé la porte.
— Sarah, gronda-t-il.
Je me rendis compte avec une pointe de regret que ses grondements m’avaient manqué. Mais ce n’était pas le moment de m’appesantir. Ma décision était prise, et il ne me ferait pas changer d’avis.
— Je ne te laisserai pas partir, ajouta-t-il.
— Je me doutais que tu dirais ça.
— Et ? relança-t-il.
— Et je suis fatiguée. Je rêve de prendre une douche, de boire un bon thé et d’aller me coucher.
Un lent sourire apparut sur ses lèvres.
— Tu veux de la compagnie ?
— Non, mais j’apprécierais beaucoup que tu fasses chauffer de l’eau.
Il n’insista étrangement pas, et je me dirigeai vers la salle de bain tandis qu’il allait dans la kitchenette.
La douche me fit un bien fou, dénouant mes muscles endoloris par trop de tensions ces dernières vingt-quatre heures. Je m’y prélassai une bonne dizaine de minutes, me demandant si Sharon me rendrait l’enquête avec les nouvelles pistes que j’avais. Qui ne tente rien n’a rien. Mais d’abord, je devais me débarrasser du loup qui ne me laisserait pas partir de son plein gré. Heureusement, j’avais ce qu’il fallait pour régler ce problème pendant un temps.
Je ressortis vêtue d’une simple serviette. Je ne manquais pas le regard que David coula sur mon corps en me voyant émerger, encore dégoulinante, enveloppée des vapeurs de ma douche, pile quand la bouilloire sifflait.
— Je m’en charge pendant que tu vas prendre ta douche, proposai-je.
Il acquiesça et disparut à son tour, et j’eus tout le loisir de mettre mon plan à exécution sans avoir de loup têtu dans les pattes, puis je m’installai sur le canapé sombre, deux tasses de thé posées devant moi.
Il ressortit quelques minutes plus tard dans la même tenue que moi, et je dus me retenir de saliver devant son corps bien dessiné qui appelait le mien comme un aimant maléfique. Mais je me souvins du conte que Mamà Luna avait choisi pour moi. Les histoires entre loups et sorcières, si elles existaient, finissaient mal. Si Samuel et Amara ne m’avaient pas convaincue, je n’avais qu’à songer à Jack et Katia.
David me rejoignit et s’assit, et je tentai de plus en plus difficilement de ne pas loucher. Sa serviette était beaucoup trop petite pour la taille de son corps. J’étais prête à parier qu’il l’avait fait exprès.
— Merci, dit David en attrapant la tasse de thé que je lui avais préparée.
J’acquiesçai en bus une gorgée de liquide brûlant, cachée derrière ma tasse comme si ce maigre rempart allait me protéger du grand méchant loup.
Il but deux belles gorgées et reposa sa tasse. Je me demandais combien de temps la poudre que j’y avais versée mettrait à faire effet. Je l’avais peut-être pris en traître, mais je n’allais sûrement pas regretter qu’il soit malade comme un chien après être passé aux aveux. C’était ce qu’il avait fait subir à Jim, après tout. Le fait que son filtre se retourne contre lui n’était que justice.
— Alors, commençai-je en cherchant mes mots. Jack.
— Quoi, Jack ? demanda-t-il.
— Tu penses qu’il a quelque chose à voir avec le meurtre de mes sœurs ?
David fronça les sourcils, ouvrit la bouche, se reprit, puis la referma. Le bougre ne réagissait pas aussi vite que Joy.
— Pourquoi aurait-il quelque chose à voir là-dedans ?
Je haussai les épaules.
— Je ne sais pas. Pourquoi les loups tuent-ils les sorcières ? demandai-je de façon rhétorique.
— Ma meute ne les tue pas.
— Est-ce que tu sais qui est le meurtrier ? Est-ce que tu le protèges ?
David fronça les sourcils. Et il ne répondit pas. Bon sang, fichu loup et sa résistance à la magie.
— Qu’est-ce que tu as fait, Sarah ? demanda-t-il en observant sa tasse de thé.
Fichu loup trop perspicace. J’allais devoir agir vite. Et ma seule option était un sort que j’avais vu ma mère utiliser à de maintes reprises et dont je n’avais qu’une connaissance toute théorique.
Je me concentrai sur l’air qui nous entourait et me mis à le faire tournoyer autour de nous en une danse hypnotique. David sentit aussitôt le changement dans l’atmosphère, mais, le temps qu’il se jette sur moi, j’avais déjà canalisé l’énergie dans mes mains pour la projeter sur lui.
Depuis notre petite altercation du matin, je savais que je ne pouvais pas le faire tomber dans les pommes en le privant d’air. Mais la privation d’air n’était pas un sort, juste un effet secondaire. La brume de sommeil en était un, et un puissant. Il enveloppait l’esprit de la cible et l’endormait.
Juste avant qu’il fonde sur moi, je décrivis un geste de la main, comme pour lui envoyer un baiser, et prononçai une incantation silencieuse. Un fin nuage se matérialisa entre nous. Je le sentis prendre forme et se concentrer, devenant de plus en plus dense tandis que David se rapprochait au ralenti.
Il atterrit sur moi comme un poids mort. Un satané poids mort de cent kilos de muscles.
Même si le sort avait fonctionné, je savais qu’il ne durerait pas bien longtemps, vu la fichue résistance des loups. Le temps pressait.
Il me fallut une bonne minute pour me débarrasser de David et le faire tomber au sol. Je culpabilisai légèrement, mais c’était un loup. Il s’en remettrait sans la moindre égratignure.
Je me précipitai pour récupérer mes habits et les enfiler. J’ignorai mes jambes flageolantes et fonçai vers la porte avec mon sac bien arrimé sous le bras. David pourrait pister mon odeur jusqu’à la voiture, mais, ensuite, il ne me retrouverait pas tant qu’il ne passerait pas à un endroit où j’étais aussi passée. Et je ne comptais pas rentrer chez moi ou aller chez mon père. Oh que non. L’appartement d’Ashley était mon meilleur espoir le temps que tout se calme.
Après avoir jeté un regard alentour pour m’assurer que j’étais seule, je commençai à courir à travers les bois, la terre battant sous mes pieds, les branches frôlant mon visage, les feuilles mortes crissant sous mes pas. J’avais conscience que je faisais assez de bruit pour qu’un loup m’entende, mais si je pouvais atteindre ma voiture…
Je devais sortir de la forêt et mettre autant de distance que possible entre les loups et moi. Je redoublai d’efforts, filant dans la direction inverse que nous avions prise avec David quand nous étions arrivés, priant pour que ma voiture se trouve à côté de la sienne.
Un hurlement déchira soudain le silence de la nuit et un grondement fit trembler la terre. Dans ma terreur subite, il me sembla sentir une odeur animale de musc et de sueur, le parfum de la chasse, saturer mon palais.
J’arrivai enfin en lisière de la forêt et repérai aussitôt ma voiture. Je ne pouvais pas me laisser aller au soulagement. Chaque seconde comptait. Alors je courus, encore, plus vite, l’adrénaline me propulsant, et je ne me permis de soupirer qu’une fois derrière le volant. Je démarrai en trombe, la sécurité de l’habitacle me redonnant du courage, et je risquai un regard dans le rétroviseur. J’aurais pu rêver, mais il me sembla voir une paire d’yeux luisants briller.
OceanofPDF.com