Moon Spell (French Edition)
Chapitre 38
J e fonçai chercher mon portable et constatai avec une peur grandissante que je n’avais aucun appel en absence. L’heure de Virginia était
dépassée de vingt bonnes minutes, et l’angoisse me saisit à la gorge. Je composai aussitôt le numéro de Sharon. Sa boîte vocale s’enclencha après de longues secondes sans réponse, et je recommençai l’opération deux fois de plus sans davantage de succès. J’en étais à mon quatrième essai quand David revint dans l’appartement.
— Mes hommes sont en place, dit-il avant de marquer une pause pour me regarder m’habiller en hâte, mon téléphone collé à la joue. Tout va bien, Sarah ?
— Je n’ai aucune nouvelle de Virginia et Sharon ne répond pas.
— J’ai des hommes sur place, me rassura-t-il. Je les appelle.
J’acquiesçai, sans me détendre pour autant. Quelque chose me soufflait que les choses étaient sur le point de très mal tourner. Si ce n’était pas déjà fait.
Lorsque Jack décrocha, je remarquai tout de suite à la tension sur le visage de David que quelque chose clochait. J’arrêtai de respirer.
— Que se passe-t-il ?
Il leva une main pour me demander d’attendre, répondit à Jack, puis raccrocha.
— Il vaut mieux qu’on y aille, Sarah. Le courant vient d’être coupé dans le manoir. Mes hommes essaient de se rapprocher pour déterminer ce qu’il se passe, mais ils progressent lentement en raison des nombreux sorts de protection. Ce n’est peut-être rien, mais…
— C’est Dwight, terminai-je.
Je n’avais jamais été aussi sûre de quoi que ce soit.
J’emboîtai aussitôt le pas à David jusqu’à un gros 4x4 qui patientait devant mon bâtiment. Je ne remarquai pas ses hommes encore sur place, mais je ne doutais pas qu’ils étaient présents et qu’ils nous suivraient. À peine avait-il démarré qu’il était de nouveau au téléphone.
— Je veux tout le monde sur place au plus vite. Tout le monde, c’est clair ? demanda-t-il avant d’écouter une réponse qui le fit grogner. Je me fous de leur état. Tu les traînes par la queue s’il le faut. Je serai sans pitié.
Il aboyait ses ordres tout en conduisant comme un pilote de rallye dans les rues désertes de Rosehill. Il allait si vite que je devais me tenir au tableau de bord pour ne pas me cogner la tête à chaque virage et accélération.
— Une fois que nous serons sur place, commença-t-il après avoir raccroché, tu restes derrière moi. Tu ne prends aucun risque, Sarah, c’est compris ? Interdiction de foncer tête baissée vers le danger.
J’avais envie de lui dire que ma magie avait été libérée, que j’en fourmillais de la tête aux pieds depuis notre union, mais quelque chose me retint. La peur, peut-être, de me sentir rejetée, même s’il venait de faire son mâle alpha pour me protéger.
— Je sais que tu es puissante, répondit-il. Encore plus maintenant. Je n’ai aucun doute que tu serais capable de te défendre. Je ne veux juste pas qu’on en arrive là. S’il t’arrivait quoi que ce soit, je m’en voudrais pour restant de mes jours.
— David…
— Je tiens à toi, Sarah, me coupa-t-il sans me regarder. C’est trop tôt pour en parler, mais nous le ferons. Promets-moi juste de faire attention à toi.
Mon cœur se serra, et je tentai d’ignorer les implications de ses paroles. Ce n’était effectivement pas le moment.
— Promis, répondis-je à contrecœur, ne sachant pas moi-même si j’étais sincère.
David se gara en trombe devant le manoir de Sharon, et je faillis une fois de plus rebondir contre le tableau de bord. Heureusement qu’il voulait que je fasse attention à moi.
Nous sortîmes de la voiture sans attendre. L’adrénaline pulsait dans mes veines, et ça n’avait rien à voir avec la dizaine de loups qui patientaient devant le portail. Non. Le manoir était sombre, toutes les lumières éteintes. On aurait dit qu’il avait été abandonné depuis des siècles, que sa façade majestueuse recouvrait quelque chose de si sinistre qu’il en paraissait délabré sans pourtant présenter le moindre dégât du temps. Le silence qui régnait dans la nuit noire n’aidait en rien, ajoutant des notes d’angoisse au vent qui faisait bruisser les arbres autour de nous. J’eus soudain l’impression dérangeante que le bâtiment lui-même était conscient de la menace qui pointait.
Les loups autour de nous se mirent à grogner à l’unisson, comme s’ils venaient de sentir la vague maléfique qui avait frappé, et j’échangeai un regard lourd de sens avec David avant de m’approcher du portail pour en neutraliser les sorts. Avec mon regain de magie, je les défis avec une facilité déconcertante, et un grand loup blond ouvrit une porte tandis que je me chargeais de la seconde. Puis nous pénétrâmes en territoire nouvellement ennemi.
Un frisson me parcourut et la panique me ceignit la gorge en songeant à tout ce qui aurait déjà pu arriver. Je chassai les images insoutenables de corps ensanglantés et de visages tordus par la terreur, essuyant mes mains moites sur mon pantalon alors que nous progressions.
Je pressai le pas quand David courut jusqu’à la porte d’entrée, et je retins ma respiration lorsqu’il l’ouvrit, m’attendant à voir mes pires cauchemars devenir réalité. Pourtant, une fois à l’intérieur, tout était calme. Je remarquai à peine que David n’avait eu aucun souci avec les sorts sur la porte, et l’absence de Nestor ne vint me troubler qu’au bout de longues secondes. Tout était normal, mais l’atmosphère était si lourde qu’elle pesait sur mes épaules comme un fardeau impossible à porter. Quelque chose de néfaste s’était produit entre ces murs, je n’en doutais plus une seconde.
J’avançai derrière David, le cœur battant à tout rompre.
— Sharon !
Mon cri résonna dans le vide. Aucune réponse ne s’éleva.
Je la sentis alors. Une présence maléfique, comme une aura noire qui flottait dans l’air. Je fermai les yeux, concentrant ma magie pour tenter de localiser le danger. Tous mes poils se hérissèrent en prenant conscience que Dwight était là, quelque part entre ses murs, et ma panique redoubla à l’idée de ce qu’il avait déjà pu faire à mes sœurs.
Je m’élançai, dépassant David, mais ce dernier me rattrapa aussitôt d’une poigne ferme et passa devant moi. Il se transforma et fila sans attendre, talonné par un autre loup aussi noir que lui. Jack. Puis deux autres. Et encore deux. La Déesse seule savait ce qui avait pu les pousser à partir aussi vite.
Je restai avec les deux derniers loups sous forme humaine, une femme d’environ mon âge au visage en forme de cœur et un homme brun d’une quarantaine d’années.
— Grenier, leur chuchotai-je.
C’était là que notre coven se réunissait pour les cérémonies. Je ne doutais pas un instant de les y trouver.
Ils acquiescèrent et me suivirent dans la direction que les loups avaient prise. Nous montâmes les marches deux par deux, et je me figeai en découvrant la porte défoncée et ouverte.
La terreur me semblait palpable à mon palais lorsque je m’avançai dans le grenier. Rien n’aurait pu me préparer au spectacle qui s’étalait devant mes yeux. Toutes mes sœurs gisaient sur le sol, évanouies, je l’espérais, formant une mosaïque macabre de corps. La pièce était dans un état de chaos total, les chaises renversées, les bougies éteintes. Et la fenêtre brisée laissait entrer un vent glacial et mordant.
La panique me figea un bref instant, toutes les implications se bousculant dans mon esprit. Et David n’était pas là. Où était-il passé, bon sang ? Avait-il senti l’odeur de Dwight et l’avait-il pistée ?
Je tentai de calmer ma terreur en contrôlant ma respiration pour faire taire mon angoisse, de me concentrer sur le moment présent, sur la prochaine étape. Réveiller mes sœurs. Un rapide coup d’œil m’apprit que Sharon ne se trouvait pas parmi elles, et l’urgence de la situation me retourna les tripes.
Je me précipitai vers la plus puissante, Diana, une sorcière de feu de la vieille école avec des cheveux roux flamboyant qui semblaient danser autour de sa tête comme un brasier tranquille malgré son immobilité. Je m’agenouillai à ses côtés et me concentrai pour canaliser l’air qui nous entourait. Une énergie nouvelle parcourait mon corps. Je n’étais pas encore habituée à cette déferlante de pouvoir. C’était grisant.
Je posai la main sur le front de Diana. Une brise légère se leva, mais je compris vite que je n’allais pas la réveiller aussi facilement que ça. Je pris une profonde inspiration pour appeler davantage de magie et la laissai s’écouler de mes doigts comme un vent puissant. Je visualisai l’air tour de Diana, l’imaginant emplir ses poumons, faire vibrer ses organes.
Mais je perçus aussitôt une résistance, comme si quelque chose tentait de bloquer mes pouvoirs. Lorsque je rouvris les yeux, je remarquai un fil de magie aussi noire que la mort envelopper ma sœur, la maintenant prisonnière de son sommeil. Dwight.
Je redoublai d’efforts, concentrant toute ma puissance dans ma main tendue vers le fil ténu. L’air se mit à tourbillonner autour de moi, emportant des objets et des débris dans sa danse furieuse. Le fil trembla sous l’impact, mais ne rompit pas. Je poussai un grognement de frustration et le saisis pour le briser en deux. Contre toute attente, il céda aussitôt et Diana papillonna des yeux. Le soulagement qui me submergea me fit frissonner.
Diana ouvrit les paupières et se redressa légèrement, vacillante et désorientée.
— Que s’est-il passé ?
Elle secoua la tête, comme si ce simple geste parviendrait à lui éclaircir les idées.
— Dwight. Il est venu ici. Il a levé la main et…
Elle secoua une nouvelle fois la tête, ses souvenirs s’arrêtant probablement là.
— Est-ce que tu sais où il a emmené Sharon ? la pressai-je.
— Désolée, non, souffla-t-elle.
— Est-ce que tu peux te relever ?
Elle testa ses membres avant d’acquiescer.
— Mes pouvoirs sont encore un peu étourdis, mais je vais bien.
— Parfait, dis-je en me relevant. Occupe-toi des autres.
Elle acquiesça, mais son regard tomba alors sur les deux loups derrière moi, et elle eut un sursaut de recul.
— Ne t’inquiète pas, ils sont là pour nous aider. Tout ira bien.
— Sarah, ce sont des loups, par Hécate… Sharon avait raison.
Je refusai de me demander ce que Sharon avait bien pu leur raconter et coupai court à ses états d’âme.
— Cette meute n’attaque pas les sorcières. Fais-moi confiance. Occupe-toi des blessées, je me charge de Sharon.
Je n’attendis pas qu’elle acquiesce à nouveau et m’élançai en direction de la porte, les deux loups sur les talons. Je dévalais les marches jusqu’à l’entrée, sortis et contournai le manoir. Je fonctionnais à l’instinct pur. Si la fenêtre était brisée… Si Dwight l’avait utilisée pour sortir…
Il aurait atterri dans le parc du côté nord. Et il aurait ensuite pu partir dans n’importe quelle direction. Le manoir était entouré d’une épaisse forêt. Je ne pouvais qu’espérer que les loups auraient pisté son odeur. Mais s’il décidait de se téléporter avec Sharon… jamais nous ne les retrouverions.
En arrivant sous la fenêtre brisée, il ne me fallut qu’un instant pour comprendre qu’il avait bien atterri ici et qu’il détenait Sharon. Les traces étaient sans équivoque, et elles filaient entre les arbres.
Je les suivis, me dirigeant d’un pas déterminé vers l’endroit où elles menaient, les deux loups toujours derrière moi, maintenant sous forme animale, aussi silencieux que la mort. Je remontai rapidement la piste, et mon sang ne fit qu’un tour en découvrant la scène devant moi.
Dwight tenait Sharon en otage. Elle était agenouillée tandis qu’il plaquait un couteau sous sa gorge, encerclé par dix loups en colère et les restes plus ou moins décomposés des victimes précédentes. Une rune sanglante ornait le front de ma prêtresse. La rune. Algiz.
Dwight tourna vers moi un regard triomphant.
— Tu n’aurais jamais dû venir, Sarah.
— Et toi, tu n’aurais jamais dû t’en prendre à mon coven, grognai-je en invoquant les vents pour lui projeter une rafale puissante.
Il la bloqua avec une facilité déroutante, et son sourire s’agrandit encore.
— Il est trop tard, Sarah, tonna-t-il d’une voix puissante tandis que son visage se tordait en une expression malsaine.
Il remarqua à peine les loups qui arrivaient en nombre. Ceux-ci ne purent avancer plus loin que David et ses hommes. Il les maintenait à distance grâce à sa magie.
— Il est là, souffla Dwight, une lueur excitée dansant dans le regard.
Et, sur ces mots, il abattit le poignard dans le flanc de Sharon.
Je hurlai, mais toute l’atrocité de la situation mourut sur mes lèvres lorsque l’air devint soudain lourd, presque palpable. Les ténèbres s’épaissirent autour de nous et des craquements sinistres retentirent dans les bois. On aurait dit que la terre elle-même pleurait. Une aura sombre et glaciale fondit sur la clairière, étouffant le cri de Sharon tandis qu’elle tombait, et je vis la fin arriver.
L’horreur me paralysa lorsque je compris qu’une force supérieure à tout ce que nous avions jamais affronté venait de se matérialiser quelque part autour de nous. Les jambes tremblantes, je tentai d’avancer malgré l’impression persistante que tout s’effondrait autour de moi, que je ne pouvais rien faire pour sauver Sharon, pour sauver mon coven et pour protéger les gens que j’aimais.
Je fixai David, progressant du mieux que je pouvais dans sa direction. Comme moi, il luttait contre le vent malin et dévastateur qui s’était mis à souffler et avec lequel je n’avais rien à voir. Comment avions-nous pu en arriver là ? Par Hécate, nous allions tous mourir.
Belzébuth, le roi démon de la terre, émergea dans une vague de ténèbres et de fumée tourbillonnantes. Sa silhouette massive était encore floue, comme s’il n’était pas fait pour être observé avec des yeux humains. Une odeur putride de soufre envahit mes narines et je fus prise de nausée en comprenant qu’il était trop tard. Cette abomination était là. Elle avait pénétré notre monde. Et nous ne pouvions plus rien y faire.
OceanofPDF.com