Moon Spell (French Edition)
Chapitre 32
J e me réveillai bien trop tôt le lendemain matin, les yeux encore embrumés de sommeil. Il me fallut quelques secondes d’angoisse avant
de réaliser que mes murs n’avaient pas changé de couleur durant la nuit et que je me trouvais dans le lit d’Ashley. Je me cachai le visage sous l’oreiller, refusant de me lever et de faire face à la journée qui m’attendait. Je devais passer au poste. Parler au FBI. Parler à Virginia Cole. Supplier Sharon de me rendre mon enquête grâce aux nouvelles informations que je possédais.
Je me levai finalement, m’étirai et me dirigeai vers la fenêtre pour ouvrir les rideaux et laisser la lumière du jour inonder la pièce et profiter quelques instants de l’insouciance du matin. Je plissai les yeux pour observer la rue, bien trop éclatante, et regardai les piétons filer sur les trottoirs devant le parc. Cet instant de normalité ne suffit malheureusement pas à chasser mon anxiété, et je me résolus à passer sous la douche.
Une fois habillée d’un jean et d’un top noir que j’avais piqués dans l’armoire luxueuse d’Ashley parce que c’étaient ses deux pièces les moins coûteuses, je sortis de l’appartement et pris une grande bouffée d’air frais. Je partis aussitôt pour le commissariat, à pied, songeant que la balade me ferait le plus grand bien aux nerfs. Et c’était une manière comme une autre de laisser mon odeur dans la ville pour que David remonte ma piste.
Arrivée devant le poste, je pris une profonde inspiration pour me donner de la contenance et me dirigeai vers l’accueil. J’annonçai mon nom et le motif de ma visite et fus escortée dans une salle d’interrogatoire, rien que ça. Non, définitivement, ça puait.
Je m’assis à la table, les mains moites, le cœur tambourinant à mes oreilles, et patientai. J’entendis finalement des bruits de pas se rapprocher, les pas de quelqu’un portant des talons, et je me préparai à rencontrer la femme qui avait succédé à Dwight.
L’agente du FBI était habillée de manière aussi professionnelle que je pouvais m’y attendre, avec une veste noire et une jupe crayon. Ses lunettes de vue donnaient à ses yeux verts perçants une lueur décuplée, ajoutant à l’aura de force et de confiance qui émanait d’elle. Et cette aura n’était pas…
— Bonjour, Sarah, dit la femme avec un sourire chaleureux. Je suis Virginia Cole, agent spécial du FBI.
Je faillis tomber de ma chaise. Virginia Cole ? Virginia Cole travaillait pour le FBI ? Pas étonnant que Sharon l’ait choisie elle. Elle faisait d’une pierre deux coups et nous remplaçait Dwight et moi avec une seule personne.
Virginia s’assit en face de moi et sortit un calepin.
— Je suis ici pour enquêter sur les meurtres surnaturels qui ont eu lieu dans cette région. J’ai entendu dire que vous pourriez avoir des informations utiles.
J’étais trop bouche bée pour répondre. Déjà, Virginia Cole, mon ancienne idole, travaillait pour le FBI. Mais en plus, elle était dans un poste de police humain et n’hésitait pas à lancer des mots tels que « meurtres surnaturels » comme si c’était normal en un lieu comme celui-ci.
Bon sang, j’avais tellement entendu parler de cette femme que j’arrivais à peine à croire qu’elle pourrait un jour se retrouver là, à Rosehill, en chair et en os, pour m’interroger. Moi.
Elle était tout ce que j’avais imaginé et bien plus encore. Grande, avec une posture droite et une présence imposante. Ses cheveux bruns étaient coupés court et ses yeux verts semblaient ne rien manquer de ce qui l’entourait. J’avais tant de fois aspiré à marcher sur ses traces que, face à elle, le lendemain de mon renvoi, je me sentais si petite et insignifiante que j’aurais pu en pleurer.
Je tentai de garder mon sang-froid devant mon ancienne idole, mais son regard me rendait plus nerveuse qu’une lycéenne cachant une dose de shit dans sa chaussure. J’avais tellement rêvé de la rencontrer et de lui poser mille questions et, maintenant qu’elle était là, mon cerveau était aux abonnés absents.
— Sarah ?
Virginia était connue pour être une sorcière-enquêtrice dure, mais juste. Elle ne tolérait pas les criminels surnaturels qui s’attaquaient aux humains, mais elle avait aussi un profond respect pour les lois de la magie et les traditions du coven. Si elle en ressentait le besoin, elle n’hésiterait pas à utiliser un sort sur moi. Je le savais. Il fallait que je passe à table. Je ne pouvais pas me mettre une sorcière d’élite à dos. Cependant, je pouvais omettre quelques détails quant à ma relation avec David. Ça ne ferait pas de mal.
Je lui fis un résumé succinct, mais approfondi de toutes mes découvertes et de tout ce que j’ignorais encore, parlant de Katia en tant que première victime, mais évitant de révéler qu’elle essayait d’invoquer Belzébuth. C’était sûrement une erreur, mais je voulais jouer cette carte auprès de Sharon.
— Je n’ai aucune information sur la première victime supposée, admit Virginia en se laissant aller contre le dossier lorsque j’eus fini. Vous dites qu’elle habitait dans une meute de loups-garous ? C’est plutôt inhabituel.
Plutôt inhabituel. Pas « du jamais vu ». Intéressant.
— Oui. Elle avait été excommuniée par sa famille.
— Savez-vous pour quelle raison ?
— Je l’ignore.
Elle lança un regard furtif à son bracelet, et je remuai sur ma chaise, mal à l’aise. Un détecteur de mensonges. Évidemment qu’elle en utilisait un.
— Mais encore ? demanda-t-elle d’un ton qui ne souffrait aucune discussion.
Bon sang. J’étais dans la merde. L’interrogatoire à proprement parler venait de commencer.
— Elle a tenté d’invoquer un démon.
— Pour quelle raison ?
Je haussai les épaules. Les sorts de détection ne fonctionnaient qu’avec les paroles. Je ne pouvais pas lui mentir, mais je pouvais omettre et bien choisir mes mots.
— Pour quelles raisons les sorcières ont-elles recours à ce genre de pratiques ? Le pouvoir.
Virginia sourit, pas dupe un seul instant quant à ce que j’étais en train de faire, mais elle sembla presque me respecter pour mon culot.
— Quelle était la nature des relations de Katia avec la meute ?
— Elle était liée à l’un des loups, répondis-je à contrecœur.
Virginia haussa ses sourcils parfaitement dessinés et siffla.
— David Malone ?
— Quoi ? Non. Pas du tout. Un dénommé Jack.
— Jack comment ?
— Aucune idée.
Un nouveau regard à son bracelet.
— Avez-vous des raisons de croire que David Malone pourrait être impliqué dans ces crimes ?
— Aucune, répondis-je, pleine d’assurance.
— Avez-vous la moindre idée de qui pourrait l’être ?
J’allais devoir bien choisir mes mots. Parce que son bracelet risquait de s’illuminer comme un sapin à Noël.
— Je n’ai aucun nom de suspect à vous fournir, Mme Cole.
Virginia esquissa une moue étrange, puis changea de tactique. C’était encore plus terrifiant que son détecteur de mensonges.
— Aviez-vous des liens avec les victimes ?
Le choc me fit ouvrir la bouche. Cette petite fouine me soupçonnait.
— Je ne les connaissais pas bien, mais elles faisaient presque toutes partie de mon coven. J’en ai appris plus sur elles en enquêtant sur leur mort que durant leur vivant, cependant.
— Avez-vous quelque chose à voir avec ces meurtres ?
— Non.
Virginia observa son bracelet, hocha la tête, puis son ton s’adoucit.
— Vous êtes jeune, Sarah. J’imagine que cette votre première grosse enquête, et qu’il s’agissait de votre premier meurtre.
Je me contentai d’acquiescer et de m’avachir un peu sur ma chaise.
— Avez-vous utilisé votre magie pour essayer de trouver des indices ou des preuves ?
— Bien sûr, répondis-je avec dédain. Pour qui me prenez-vous ?
Le respect que j’avais pour elle était en train de fondre comme neige au soleil.
— Avez-vous, d’une manière ou d’une autre, saboté cette enquête ?
J’avais craqué pour un loup, et la culpabilité me ferait sans aucun doute échouer à son test de vérité. Je répondis malgré tout.
— Non.
Le regard qu’elle darda vers son bracelet resta indéchiffrable. Elle releva la tête et m’observa attentivement, un sourcil légèrement haussé.
— Si vous avez des informations supplémentaires à partager sur l’affaire, je vous encourage à le faire maintenant. Tout ce que vous me direz pourra être utile pour résoudre ce cas dans les plus brefs délais.
Je ne manquai pas la pique à mon absence de résultats en un an et pris une profonde inspiration pour me calmer. Ne jamais rencontrer ses héros, disait l’adage. Je commençais à comprendre pourquoi.
— Je suis désolée, agent spécial Cole, je n’ai rien d’autre de pertinent à vous dire. J’ai suivi toutes les pistes possibles, interrogé tous les témoins et examiné toutes les preuves que j’ai pu trouver. Et, malheureusement, je suis toujours bloquée.
Virginia m’observa encore un instant avant de hocher la tête, toujours aussi indéchiffrable derrière ses lunettes à large monture.
— Très bien, Sarah. Si vous pensez à autre chose plus tard, n’hésitez pas à me contacter. Merci pour votre coopération.
J’acquiesçai en retour, soulagée qu’elle n’insiste pas davantage, mais flairant le piège à plein nez.
Elle se leva pour m’escorter hors de la salle d’interrogatoire. J’avais à peine fait deux pas que je tombai nez à nez avec David. Comment avait-il déjà pu me retrouver ?
Je marquai un temps d’arrêt. Dans le couloir étroit du commissariat, il me semblait encore plus grand, plus musclé, ses épaules plus larges. Il releva ses yeux d’un bleu intense et les plongea dans les miens et, pendant un instant, je me sentis aspirée dans leur profondeur, soufflée par sa beauté sans pareille. Des mèches noires de jais retombaient en boucles épaisses sur son front, sa peau mate ressortait sous la lumière des néons. Les muscles de ses bras se tendirent lorsqu’il fit un pas dans ma direction, et je restai figée, interdite, comme hypnotisée devant le prédateur qui avait volé mon cœur. Il était si beau que mes jambes faiblirent, comme si je posais pour la première fois les yeux sur lui. Son visage taillé à la serpe, avec ses pommettes saillantes, ses sourcils épais, sa mâchoire anguleuse et son menton carré. J’aurais pu me couper sur ce visage, et j’en aurais redemandé. Son regard intense et profond semblable à une brûlure glacée me provoqua des frissons. Quand il me sourit, son sourire charmeur dévoila des dents trop blanches et parfaitement alignées.
Pourtant ce n’était pas tout ce qui me plaisait chez lui. Sinon, le pincement que je ressentais n’aurait pas été aussi vif. Non, j’avais compris que David était un homme aux multiples facettes, à la personnalité complexe, qui cachait bien des secrets derrière ce sourire ravageur et presque timide. L’aura de mystère dont il était nimbé me fascinait, et l’air un peu sauvage qui émanait de lui me captivait. J’étais attirée par sa force, son courage, sa loyauté sans doute, mais aussi par les doutes qu’il m’avait laissés entrapercevoir, qui craquelaient parfois son masque impénétrable.
Mais avoir conscience de tout ça ne changeait rien à mes affaires. Je n’avais pas le droit de ressentir ces sentiments. Il ne les partageait pas. Il voulait me posséder, mais jamais je ne lui appartiendrais vraiment. Pourtant, ça n’empêchait pas mon cœur de battre plus fort en sa présence, de s’emballer chaque fois qu’il posait les yeux sur moi. Je me détestais pour cette faiblesse qu’il pouvait entendre aussi sûrement qu’un coup de tonnerre en pleine nuit.
— Tu vas bien ? demanda-t-il d’une voix douce.
— Je suis fatiguée, avouai-je.
Il hocha la tête, et un silence maladroit s’installa.
— Comment tu m’as retrouvée aussi vite ?
Son sourire fut si charmant que ma bouche y répondit.
— À vrai dire, j’étais passé voir Dwight. Je l’ai oublié, hier.
Nouveau silence.
— Je dois y aller, dis-je précipitamment pour mettre fin au malaise.
David m’adressa un sourire triste.
— Prends soin de toi, Sarah.
Je filai dans le couloir, le cœur dans les chaussettes, et me dirigeai vers la porte de Dwight, à laquelle je frappai comme si j’avais le diable aux trousses. Pourtant, lorsque je me retournai, je constatai que David ne m’avait pas suivie.
— Entrez ! lança Dwight.
Il était installé à son bureau en train de signer des papiers. Il releva à peine la tête en me voyant. De toute évidence, la nuit ne l’avait pas mis dans de meilleures dispositions. Ce que je pouvais aisément comprendre.
— Comment vas-tu ?
Dwight soupira sans quitter son dossier des yeux.
— Bien.
Puis, comme s’il remarquait la sécheresse de son attitude, il leva enfin la tête, poussa un nouveau soupir et se passa une main sur le visage.
— Pour être honnête, je suis peu soulagé. Nous n’allions nulle part. C’est déjà un miracle que le FBI ne se soit pas saisi de l’affaire plus tôt.
Un miracle, ou un sort… Sharon menait sa ville d’une main de fer dans un gant de velours.
— Mais, en même temps, je me sens coupable de ne pas avoir résolu ces meurtres. Les familles des victimes méritent que justice soit faite.
Je hochai la tête. Je ne comprenais que trop bien ce qu’il ressentait. Il l’ignorait, mais je me sentais aussi impuissante que lui.
— Je suis désolée que les choses aient tourné ainsi. Si je peux faire quoi que ce soit, s’il te plaît, dis-moi.
Un sourire triste releva un coin de sa bouche.
— Un pad thaï au bœuf pourrait aider…
— Poulet. Ou crevettes. Je serai intraitable.
— Tu es une bonne personne, Sarah.
Son propos me surprit, puisque nous ne nous faisions jamais vraiment de déclarations. Il était dérouté, et les événements devaient le rendre plus sentimental qu’à l’accoutumée.
Je me levai pour partir.
— Prends soin de toi, Sarah.
C’était le deuxième à me le dire en cinq minutes.
Je sortis du bureau et pris une profonde inspiration une fois dans la rue pour chasser l’odeur de mauvais café et de transpiration qui régnait dans le commissariat. Le froid me revigora, comme une douche glacée en pleins poumons, et je pris le chemin de l’appartement d’Ashley, mon cœur un peu trop lourd me faisant traîner le pas plus que de raison.
OceanofPDF.com