Moon Spell (French Edition)
Chapitre 12
J e me plaquai contre ma porte à peine celle-ci franchie, le souffle court. J’avais réussi à fuir. Sans classe, mais fuir malgré tout.
— Quoi ? demandai-je à Gidéon, qui me regardait de travers.
Sûrement parce que j’étais entrée en trombe dans l’appartement et que je l’avais réveillé. Ou alors parce que j’étais décoiffée, que mes joues étaient probablement encore rosies par l’orgasme et que… oh, déesse.
Je refermai ma braguette aussi vite que si j’avais été en face de Sharon. Puis je poussai un soupir monstrueux, posai les mains contre le chambranle et laissai mon front rejoindre le bois. Je devais me reprendre, bon sang. J’avais failli céder à un homme. Et pas n’importe lequel, par-dessus le marché. J’aimais vraiment flirter avec le mal. Je ne devais pas revoir David. Sous aucun prétexte. Aucun.
Je sursautai lorsqu’on toqua à la porte. Puis je rétrécis sur place, et je rentrai la tête dans les épaules en entendant Gidéon feuler, ôtant toute parcelle d’espoir quant à l’identité de la personne dans le couloir.
— Sarah ? Tu es… partie sans tes clés.
Oh bon sang. J’étais tellement chamboulée que je ne m’étais pas rendu compte que j’avais déverrouillé à l’aide de ma magie, qui s’agitait dans mes veines comme si elle était en proie à une tempête sans précédent.
— Laisse-les devant la porte !
Je me mordis aussitôt la lèvre. Ce n’était pas très adulte. D’un autre côté, c’était tout ce que je pouvais répondre. Si je lui ouvrais, je n’étais pas sûre de ne pas terminer au lit avec lui. Ou n’importe où d’autre, car je doutais de résister jusqu’à ma chambre, qui se trouvait à dix bons mètres de la porte. Je serrai instinctivement les jambes. Le vide de David y était toujours aussi pesant. Je ne pouvais pas me faire confiance. J’avais passé vingt-cinq ans à me tenir éloignée de toute tentation, mais, maintenant que j’avais ouvert la boîte de Pandore, jamais je ne pourrais y remettre ce démon. Fichues, fichues phéromones qu’il dégageait.
— Je voulais aussi te parler de quelque chose, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux devant mon silence.
— On peut en parler à travers la porte ? demandai-je d’une petite voix.
Son rire chaleureux traversa ladite porte, feutré, mais si doux, si charmant, si sensuel, et rebondit contre ma peau comme la plus délicieuse des caresses. Bon sang, j’étais irrécupérable.
— Je voulais te proposer qu’on enquête ensemble ?
Pourquoi semblait-il aussi peu sûr de lui, tout à coup ?
Il laissa flotter un instant durant lequel je ne respirai pas une seule fois. Je devais dire non. La question ne se posait même pas. J’allais décliner. Je ne devais plus jamais le revoir.
— Je dois demander l’autorisation à ma prêtresse.
…qui ne me permettrait jamais de travailler avec cet homme dont elle se méfiait comme de la peste.
— Parfait, répondit-il d’un ton neutre. Je te laisse mon numéro avec tes clés. Bonne nuit, princesse.
— Bonne nuit.
J’avais parlé si doucement que je doutais qu’il m’ait entendue à travers la porte. Puis je pestai en me souvenant que c’était un fichu loup-garou. Ses maudits sens étaient surdéveloppés. Pas étonnant qu’il ait déchiffré tous mes désirs comme s’il lisait dans mes pensées : il devait repérer le moindre affolement de mon cœur et sentir l’excitation entre mes jambes aussi sûrement qu’il m’avait vue loucher sur sa bouche. Et il avait joué de toutes mes indications comme un virtuose.
Je poussai un soupir si profond que même Gidéon cessa de grogner pour me regarder en penchant la tête. J’entendis distinctement les pas de David qui s’en allait, comme s’il les surjouait pour que je sois rassurée. Je soupirai de nouveau. Je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait que je pense de lui.
…en dehors du fait que c’est un loup, me rappela ma raison.
Bon sang, je serais excommuniée si ma petite incartade était découverte. Pour la première fois, la peur et non le désir me fit trembler. Je risquais ma magie, mais je risquais surtout ma carrière. On ne frayait pas avec l’ennemi et, si j’étais prête à mettre ma magie en danger, je ne survivrais jamais si j’étais rejetée par mes sœurs. Toute relation avec David, même juste charnelle, était au-delà de la raison.
J’allai me coucher sans attendre, brisée de fatigue et encore sous le coup des événements de la soirée. Et je ne parlais pas de David, mais bien de la mairie. Une autre femme avait perdu la vie. Sous mon nez. C’était la deuxième en moins d’une semaine. À ce rythme, il ne resterait bientôt plus de sorcière à Rosehill. Je devais agir. Mais que faire, bon sang ?
Je passai le restant de la nuit à me retourner dans mon lit, incapable de trouver le sommeil malgré la fatigue. J’étais tellement chamboulée que je finis même par envoyer un SMS à David pour lui donner mon numéro. Il ne répondit pas, ce qui n’avait rien d’étonnant vu l’heure tardive, et je fixai le plafond pendant des heures, perdue entre les sermons que je me faisais pour ce maudit SMS et la culpabilité de ne pas avancer sur l’enquête. Une part de moi savait que collaborer avec David serait la meilleure option pour progresser, mais l’autre… Bon sang, je sentais toujours le fantôme de ses doigts en moi, et j’étais tellement frustrée que je fus tentée de les remplacer par les miens pour me changer les idées. Mais je tins bon. Coucher avec David était de la folie, mais me caresser en pensant à lui serait de l’inconscience.
Quand je parvins enfin à faire taire le sursaut d’hormones, cependant, mon cerveau revint à la charge, impitoyable, avec des images du cadavre de cette pauvre Abigail. Et des autres victimes avant elle. Finalement, où qu’il aille, mon cerveau me torturait. Mais me concentrer sur l’enquête servirait au moins à quelque chose, contrairement à mon crush stupide pour un loup-garou.
Les meurtres avaient accéléré, ce qui m’inquiétait beaucoup. Ils avaient d’abord lieu une fois par mois, à la pleine lune, mais nous étions maintenant à deux meurtres en trois jours. S’agissait-il d’une erreur ou d’une escalade ? Et pourquoi s’acharner à ce point sur ses victimes ? Tant de questions, si peu de réponses. David en avait peut-être. Rah. Encore lui. Mon cerveau refusait vraiment de me laisser tranquille. Cependant, la raison de son implication restait des plus mystérieuses. Les loups étaient les prédateurs naturels des sorcières. Pourquoi enquêterait-il sur les meurtres de ces dernières si lui ou l’un de siens n’avait pas quelque chose à voir là-dedans ? Enquêtait-il, ou tentait-il de protéger quelqu’un ?
Je me levai aux aurores, percluse de courbatures, épuisée, d’une humeur de chien et pas plus avancée. Même la douche ne servit à rien, pas plus que le café noir que je me fis couler tandis que je nourrissais un Gidéon tout aussi grognon que moi. Pourtant il avait dormi, lui, comme un roi. Mais, étrangement, il n’était pas de meilleure humeur que quand David était passé. Il faut croire que son odeur ne lui revenait pas, à lui.
Je m’installai devant les dossiers avec mon café et repris l’enquête du début. Même si c’était la millième fois, je me raccrochais à l’espoir que j’avais raté une subtilité, n’importe quoi pouvant m’aider à avancer. Je me plongeai dans mes notes, réexaminant tous les détails factuels que j’avais recueillis jusqu’à présent. Il y avait eu dix meurtres au total, onze si nous comptions Katia, la sorcière dont avait parlé David. Certaines des victimes étaient jeunes, d’autres plus âgées. Certaines célibataires, d’autres mères. Mais toutes étaient des sorcières de terre.
Elles avaient toutes été retrouvées dans les environs de Rosehill et, en laissant de côté la première victime potentielle – dont j’ignorais tout – et les deux dernières – qui ne cadraient pas avec le modus operandi du tueur, elles avaient toutes été découvertes à la pleine lune et en pleine nature. Emily Greene, trouvée près de la rivière Blackwater le 31 janvier. Jane Ross, dans la ferme abandonnée de Maple Creek, le 2 mars. Clara Wood, dans les bois de Cedar Hill le 29 mars. Cynthia Baker, dans les collines de Laurel Hill le 1er mai. Eleanor Parker, à Stony Ridge, le 30 mai. Iris Long, dans les ruines de l’église Saint-Ann le 29 juin. Hazel Foster, dans le parc Clinton le 28 juillet. Violet Coleman, à Pebble Cove le 27 août. Rose Bishop, dans le cimetière abandonné de Willow Grove le 24 septembre.
Bien sûr, même si je n’en avais jamais croisé jusque-là, j’avais songé aux loups-garous, à cause de cette histoire de pleine lune. Mais plusieurs éléments ne cadraient pas. Déjà, les loups n’avaient pas besoin d’elle pour se transformer. Ensuite, les victimes avaient été poignardées, et des runes invisibles avaient été tracées sur leur peau. Jusqu’à preuve du contraire, les garous ne se servaient pas de runes pour vider les sorcières de leurs pouvoirs. Ils se contentaient de nous déchiqueter avec leurs crocs et leurs griffes.
En étudiant les lieux où les corps avaient été retrouvés, j’avais remarqué un schéma intéressant. Toutes les victimes avaient été assassinées dans des endroits autrefois sacrés pour les sorcières, des endroits en lien avec la nature, où les sorcières de terre se rassemblaient pour leurs rituels au fil des siècles. Des endroits où elles se sentaient en sécurité et protégées.
J’étais persuadée que le tueur connaissait bien notre communauté, nos traditions et nos croyances. Il savait où nous trouver et quand nous attaquer. J’étais plongée dans une enquête beaucoup plus complexe que ce que j’avais imaginé, une pour laquelle je n’avais peut-être pas les qualifications. Et pourtant, je ne pouvais pas abandonner.
Dès le début, le meurtrier les avait drainées de leurs pouvoirs grâce aux runes, mais nous n’avions décelé aucune activité suspecte prouvant que quelqu’un réutilisait cette magie. La meilleure théorie était donc qu’il l’emmagasinait pour s’en servir plus tard ou qu’il en faisait un usage qui passait inaperçu. Là encore, la piste était froide.
Les victimes ne venaient pas toutes du même coven, même si le nôtre était le plus touché puisque les meurtres se concentraient autour de Rosehill, laissant penser que le tueur était originaire du coin ou était récemment arrivé en ville, comme un certain…
Mon téléphone sonna. Je sursautai, puis me figeai en découvrant le numéro.
— Bonjour, princesse. Bien dormi ?
Sa voix me fit l’effet d’une caresse et, pendant un instant, je sentis à nouveau ses doigts contre ma joue. Je réprimai un frisson.
— Merci pour ton message. Vu l’heure, je m’attendais à un peu plus qu’un numéro, mais c’est un début.
Il était sexy, mais bon sang qu’il était arrogant.
— Tu n’es pas très loquace, ce matin. Tout va bien ?
— Je suis occupée. Au cas où ça t’aurait échappé, un mec en capuche s’amuse à tuer mes sœurs. Je ne suis pas vraiment d’humeur pour les sextos ou les sous-entendus.
— Je t’ai proposé de collaborer, me rappela-t-il. Je n’attends qu’un mot de ta part. Pour le reste… Je ne fais jamais de sous-entendu. Je suis toujours très clair sur ce que je veux. Quant au sexto, tes mots, pas les miens, mais je serai ravi qu’on s’en envoie, princesse.
Il avait bien accentué le dernier mot, et je déglutis avec peine. Tout ça était de la folie.
— Au revoir, David.
Je raccrochai et lançai mon portable sur le bureau comme s’il était brûlant. Et pour cause, je jouais avec le feu. Je n’aurais jamais dû lui donner mon numéro. Et pourtant… Pourtant je fus déçue lorsqu’il ne rappela pas. Une part de moi attendait avec impatience de découvrir ce qu’il tenterait ensuite. Il fallait être honnête, j’étais même plus qu’excitée à cette idée. J’avais envie d’être courtisée, bon sang. Ça ne m’était jamais arrivé. Je n’avais jamais laissé les choses aller si loin, maudite prudence. Je rêvais qu’un homme s’intéresse assez à moi et, en toute sincérité, mon corps, lui, ne voyait aucun problème au fait que cet homme soit un loup. Mais, mon cerveau étant toujours aux commandes, je fis taire mes hormones à grand regret et me préparai à aller retrouver Sharon.
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