Moon Spell (French Edition)
Chapitre 23
J ’attendis trois longues heures dans ma voiture. Si Dwight partit vite, ses officiers mirent une éternité à terminer, et j’eus tout le temps du monde
de maudire David. Déjà parce qu’il m’avait piégée à mon propre jeu, mais surtout parce que j’occupai ces heures à continuer les recherches sur lui, sans plus de succès. Je commençais sérieusement à me demander si c’était un nom d’emprunt ou si les loups avaient leurs propres infrastructures. Il n’avait aucun dossier, aucun compte bancaire, et je n’avais trouvé aucun parcours scolaire correspondant à son profil non plus. Si je voulais des réponses, j’allais devoir lui poser les questions en personne, et ça ne me plaisait pas.
Lorsque les forces de l’ordre furent enfin parties, je me rendis sur la scène de crime et, comme je m’y attendais, ne découvris rien de pertinent. Les lieux étaient saturés de magie noire et l’odeur de camphre flottait dans l’air, ce qui ne fit que me confirmer mes suspicions : même tueur, même mode opératoire. Il n’y avait rien d’autre d’exploitable. Rien que de l’herbe verte légèrement tachée de rouille à un endroit.
Je retournai en soupirant à ma voiture. Même si je connaissais l’issue de cette étape avant de l’avoir accomplie, c’était malgré tout un passage obligé. Un jour, le tueur commettrait une erreur qui me mettrait sur sa piste pour de bon.
Mais pas aujourd’hui, songeai-je, morose, en démarrant. Ce qui me glaçait le plus était que, en l’absence d’indice, ma seule possibilité d’en trouver davantage était la prochaine victime. Et cette idée m’était insupportable. Je ne pouvais pas attendre en me tournant les pouces. Et pas uniquement parce que Sharon me remplacerait au pied levé avec une sorcière-enquêtrice d’un coven voisin. Mon impuissance me rendait dingue. Et devenir dingue me poussait à commettre des erreurs. Comme avec David.
J’arrivai chez Dwight une dizaine de minutes plus tard et le trouvai sur le porche, en train de boire une bière, les yeux dans le vague. Il revint à lui lorsque je montai les marches et m’adressa un sourire dans lequel un torrent d’émotions contradictoires se bousculait. Il était content de me voir, il était en colère de piétiner, il était fatigué par toute cette histoire, il était sur le qui-vive. Il était tout ça et, en même temps, son regard me parut plus vide qu’il ne l’avait jamais été, comme si cette affaire allait signer notre perte à tous.
Je m’assis sans un bruit sur la chaise à côté de la sienne et installai mes pieds sur la rambarde. Pendant quelques minutes, le silence nous enroba comme une couverture réconfortante un jour de grand froid.
— Ça faisait longtemps que tu n’étais pas passée me voir.
Aucun reproche dans son ton. C’était une gentille boutade parce que, depuis le début des meurtres, je ne loupais pas une occasion de passer le cuisiner pour le compte du Rosehill Weekly.
— Que veux-tu, je suis une femme très occupée.
— Avec ton nouveau stagiaire ?
Je me sentis rougir jusqu’aux racines, ce qui devait jurer avec le rose de mes cheveux.
— Ce n’est pas ce que tu crois, me défendis-je.
— Je ne crois rien, dit-il avant d’observer quelques secondes de silence. Je me contente de regarder. Et je ne t’avais jamais vue avec un homme.
Je ne manquai pas l’accent amusé de la dernière partie de sa réponse.
— Tu me vois sans arrêt avec Jim, contrai-je.
— Et Jim ne t’a jamais couvée avec ces yeux.
— Comment vas-tu ? demandai-je pour changer de sujet.
Le sourire triste qui releva un coin de sa bouche me fendit le cœur.
— Oh, tu sais, depuis le départ de Beth, je survis.
Ma poitrine se contracta. Il parlait d’elle comme si elle l’avait quitté, comme si elle avait un jour décidé de faire ses valises et s’était envolée sans un regard en arrière. Mais Beth était morte, près de deux ans plus tôt, des suites d’une longue maladie. Et Dwight, qui n’avait pas d’enfant, devait se sentir plus seul que jamais depuis ce terrible jour.
— Tu prends bien tes cachets ?
Il fit claquer la langue à son palais et secoua la tête. Il jouait l’agacé, mais je savais que, au fond, le fait que quelqu’un se soucie qu’il prenne bien les médicaments pour sa pression artérielle et son cœur lui faisait plaisir. Cependant, il en fallait plus pour faire craquer le masque bougon du shérif.
— Et si tu me posais plutôt les questions que tu es venue me poser ?
— Hé, c’était une question que je voulais te poser. Si tu prends bien ton traitement, je ne culpabiliserai pas à l’idée de venir avec du thaï la prochaine fois.
— Je ne me suis jamais aussi bien porté, Sarah, répondit-il faussement à contrecœur. Tu peux m’amener autant de pad thaï au bœuf que tu veux.
— Poulet ou crevettes, contrai-je. Cholestérol, tout ça.
Il leva les yeux au ciel en secouant la tête, mais le fantôme d’un sourire hantait ses traits.
— Alors, Kristen Wallace, commençai-je.
— Ai-je envie de savoir comment tu connais déjà son nom ? demanda-t-il, amusé.
— Je ne crois pas, répondis-je sur le même ton.
Et pourtant, par Hécate, les choses auraient été tellement plus simples si j’avais pu tout lui déballer. Les sorcières, les loups, mes pouvoirs, le fait que sa famille de cœur n’avait jamais été ce qu’elle semblait être. Mais Dwight, malgré son uniforme, était un civil à nos yeux, et le secret de notre existence était aussi bien gardé que les raisons pour lesquelles les loups et les sorcières avaient commencé à se faire la guerre en premier lieu.
Dwight resta silencieux quelques secondes, et je pensai d’abord que c’était pour déterminer ce qu’il pouvait me dire. Mais il me détrompa rapidement.
— Nous n’avons rien trouvé, Sarah, dit-il, et la colère rongeait le vernis de calme sous lequel il se cachait. Rien. Nous ne pouvons que constater ce qu’il se passe.
Je laissai le calme reprendre ses droits quelques instants, sachant pertinemment que Dwight finirait par reprendre la parole sans que j’aie besoin de l’y pousser.
— La violence escalade, c’est tout ce qu’on constate. D’abord, il les poignardait une fois, en plein cœur, mais, maintenant, elles sont rouées de coups.
— Il ? Vous avez des preuves qu’il s’agit d’un homme ?
Il secoua la tête.
— Non, mais la force avec lesquels les coups ont été portés ne laisse que peu de place au doute. Ou alors il s’agit d’une femme très grande et très forte.
…ou d’une sorcière.
— S’il n’y avait pas cette odeur… infecte sur tous les lieux du crime, continua-t-il comme s’il n’y avait pas eu d’intermède, on pourrait même se demander s’il s’agit du même tueur.
— Vous avez une idée de ce dont il s’agit ?
Il secoua la tête sans me regarder, les yeux à nouveau perdus dans le vide de la nuit.
— On ne peut pas prélever une odeur. Et les échantillons que nous avons mettent des mois à revenir du labo. Pour l’instant, si les meurtres ont accéléré, les techniciens, pas, et nous avons plus de questions que de réponses.
Mon attention se perdit au loin à mon tour. Même si nous avions des moyens qui dépassaient ceux de la police – dont l’efficacité était loin de la rapidité hollywoodienne –, nous n’avions rien trouvé non plus. Et je ne pouvais définitivement pas lui demander de nous laisser passer en premier sur la prochaine scène de crime, parce que j’aurais eu bien trop de choses à expliquer, à commencer par qui était ce « nous ».
En revanche, j’avais de nouvelles informations depuis notre dernière entrevue, et, s’il y avait de fortes chances qu’elles terminent aussi en cul-de-sac avec les moyens officiels, je devais tenter.
— Est-ce que le nom de Katia Duncan te dit quelque chose ?
Il fronça ses sourcils broussailleux en m’observant, m’invitant à en dire plus.
— Une de mes sources pense qu’il pourrait s’agir de la première victime.
…qui avait aussi été rouée de coups de couteau, m’abstins-je d’ajouter.
— Une source qui effectue en ce moment un stage au Rosehill Weekly ?
J’empêchai un sourire de gagner mes lèvres. Dwight était trop perspicace pour mon propre bien.
— Je ne peux pas révéler mes sources, tu le sais bien.
— Et je peux obtenir un mandat, menaça-t-il d’une voix vibrante, mais trop douce pour que j’y croie.
— Un mandat ne me forcera pas à parler, lui rappelai-je.
— Non, mais je pourrais fouiller ton bureau et ton appartement de fond en comble. Je sais où tu habites.
Encore une menace bon enfant. Je souris tandis qu’il prenait une gorgée de bière.
— J’habite chez mon chat. S’il te plaît, ne le traumatise pas. J’ai déjà assez de peine à lui faire accepter que je dois passer l’aspirateur sur son territoire.
Il sourit à son tour et prit une nouvelle gorgée.
— Je me renseignerai, dit-il après un nouveau silence. Je verrai si on peut recouper les affaires. Mais, Sarah ?
— Oui ?
— Sois prudente. Avec tes sources, ajouta-t-il d’un air entendu.
— Toujours, lui promis-je en me levant avant d’aller déposer un baiser sur son front. Bonne nuit, Dwight.
Il resta là, immobile sur son porche, et je partis l’esprit lourd. Le voir toujours si diminué après le décès de Beth me rongeait les sangs. Je n’osais pas imaginer ce qu’il ressentait, seul chez lui après une vie passée à deux, avec les impasses au boulot qui se multipliaient et les risques pour son poste. Je n’avais pas demandé s’il prenait bien ses cachets par politesse. Je m’inquiétais pour de bon qu’il se laisse mourir à petit feu. Je mettrais rapidement à exécution ma menace de pad thaï, ne serait-ce que pour passer un peu plus de temps avec lui et lui changer les idées.
J’arrivai lessivée devant chez moi une bonne heure plus tard après avoir fait un crochet par la morgue. Je n’avais, comme pour la scène de crime, rien découvert de probant en dehors des similitudes avec les meurtres précédents et de l’escalade de violence. Cette journée avait été une perte de temps. Je rougis en repensant à l’épisode de la forêt. Disons que, niveau enquête, elle n’avait rien apporté. Voilà. Je me donnai une petite baffe pour me débarrasser du sourire niais pointant sur mes lèvres à la simple idée de David et pénétrai dans mon immeuble en me faisant la morale, bien inutilement.
J’étais en train de remonter le couloir, l’esprit à des années-lumière de la réalité, lorsque mon bracelet commença à me chauffer la peau au point de la brûler. Je me figeai aussitôt. Je me méfiais depuis que David l’avait trafiqué, mais je l’avais remis à zéro et il n’avait aucune raison de se comporter de la sorte. Je levai le bras et remarquai que sa belle couleur nacrée avait viré à l’obsidienne. Mon sang se glaça.
Une menace magique.
Et, vu sa couleur et sa température, il ne pouvait s’agir que d’une chose : un danger de mort imminent.
J’étudiai le couloir et tendis l’oreille jusqu’à capter le bourdonnement magique. Il était si ténu que le sort devait être très puissant. On ne dissimulait pas ainsi de la magie sans en posséder une bonne quantité.
La vibration émanait de ma porte d’entrée. Je fronçai les sourcils en sondant l’espace qui m’en séparait, ne sentant plus mes propres sorts de protection. Ils avaient été remplacés par quelque chose d’autre. Quelque chose de sombre. Quelque chose…
Je m’approchai d’un pas, sur mes gardes, décelant la moindre modification de l’air pour savoir jusqu’où je pouvais avancer.
L’odeur de camphre me parvint soudain, nette et étouffante, et mon sang ne fit qu’un tour. Après avoir pris toutes les précautions possibles, je passai la main à distance raisonnable du sort pour en palper la texture. Sans surprise, il était aussi noir que l’âme du meurtrier. Voilà que je me découvrais une âme de poétesse face à la mort. Je n’avais pas le moindre doute quant à l’identité de la personne qui l’avait placé là. Le tueur avait voulu me tendre un piège. Cet imbécile avait dû penser que je ne remarquerais pas son cadeau létal avant qu’il ne soit trop tard.
Hmm. Ou alors…
Le meurtrier était plus malin que ça. On ne perpétrait pas autant de crimes sans se faire prendre si on n’avait pas un minimum de plomb dans la cervelle. Et surtout, quel sorcier digne de ce nom commettrait une bourde pareille ? Ne pas se renseigner sur la classe de la sorcière qu’on attaque était une erreur de débutant, et il n’en était pas à ses balbutiements.
J’analysai la texture du sort. Quelque chose ne collait pas, sonnait faux. Peut-être ne s’agissait-il pas du tout d’un sorcier. Peut-être s’agissait-il de quelqu’un, comme David, qui avait appris des rudiments auprès de l’une des nôtres et qui, malgré ses dons naturels plutôt élevés, ne connaissait pas les rouages du métier.
Je reculai d’un bon pas, saisis le vieux paquet de chewing-gum qui traînait dans une de mes poches et le lançai contre la porte. La réaction fut immédiate.
L’explosion silencieuse me propulsa plusieurs mètres en arrière, et je rebondis douloureusement contre un mur, n’évitant que de peu la porte de mes voisins. Avec un peu de chance, personne n’était à la maison, car ils n’auraient pas manqué d’entendre ma chute.
Lorsque je relevai la tête, un camaïeu rouge sang avait jailli de ma porte en volutes de fumée sombres et magiques. Puis l’horreur de la situation me saisit à la gorge, et je clignai plusieurs fois des yeux pour être sûre de bien lire.
Abandonne si tu ne veux pas être la prochaine.
Ce n’était pas un piège. C’était un avertissement.
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