Moon Spell (French Edition)
Chapitre 39
F igée, je regardai avec horreur et fascination la forme massive de Belzébuth émerger de la terre. Un vent glacial se leva, charriant les odeurs nauséabondes dégagées par sa peau corrompue. Mon cœur tambourina dans ma poitrine alors que tous les contes qu’on m’avait jamais racontés au sujet des démons me revenaient en mémoire. Leur force. Leur implacabilité. Leur cruauté.
Le démon releva une tête floue, mais ses yeux rougeoyants étaient deux billes nettes prêtes à tout ravager sur leur passage.
— Enfin ! rugit Dwight, extatique. Ramène Beth d’entre les morts !
L’air se mit à craqueler tandis que Belzébuth tournait son visage éthéré vers Dwight.
— Je suis un roi démon, humain, pas une marionnette.
Sa voix était tranchante et froide comme une lame de glace.
— Mais je t’ai invoqué ! se défendit Dwight. Tu dois…
— Je ne dois rien, le coupa-t-il avec morgue en faisant un pas dans sa direction.
Le vent se leva à nouveau lorsque Belzébuth se mit en mouvement, et son aura démoniaque satura la clairière. J’étais incapable de détourner les yeux. J’entendais les grognements des loups-garous tout autour, probablement aussi perdus que moi, sentant que leur pouvoir ne serait pas suffisant. Belzébuth était trop puissant, et nous n’étions pas assez nombreux pour le maîtriser.
Belzébuth commença à ricaner, se délectant de la terreur qui émanait de nous. Le vent redoubla, aussi glacial que l’aura du démon, portant dans ses rafales une odeur familière et rassurante que j’aurais reconnue entre mille. David. Je ne pouvais pas baisser les bras. Je devais me battre. Pour lui et pour les autres.
Je me focalisai sur ce parfum si familier, puisant la force dont j’avais besoin pour avancer malgré la peur. Je me concentrai et invoquai la puissance de l’air. Mon corps se mit à vibrer tandis que la magie s’agitait et bouillonnait telle une tempête en formation. Je me sentis soudain liée aux éléments comme jamais, aux vents et aux nuages, et j’eus la sensation grisante qu’il me suffirait d’une pensée, d’un maigre élan de volonté pour contrôler l’air qui m’entourait. Mon souffle s’intensifia et gagna en puissance, et il me sembla qu’un simple ordre me permettrait de créer une brise en respirant. Je me sentis plus forte, plus vivante que jamais, en lien avec ma magie profonde, avec cette partie de moi qui m’avait fait défaut jusque-là. Comme si c’était la première fois que j’étais entière. Enfin.
Je n’attendis pas et projetai ma tempête violente sur Dwight. C’était le premier à mettre à terre. Le plus facile à maîtriser des deux ennemis à affronter.
Dwight gicla vers l’arrière, et deux loups-garous bondirent aussitôt sur lui pour l’immobiliser tandis que David sautait sur le démon. Je filai vers Sharon et la rune sanglante tracée sur son front. Il fallait que je l’efface. C’était ma seule idée pour affaiblir le démon et nous donner une chance.
J’ignorai les bruits de lutte environnants ainsi que l’envie de me retourner pour m’assurer que David s’en sortait afin de me concentrer sur Sharon. Je devais agir vite, mais la magie noire avait créé la rune était puissante et difficile à contrer. Les loups sentirent la tension dans l’air et redoublèrent d’efforts pour maintenir Dwight à terre.
Paniquée par le chaos, je hurlai mon sort de purification, propulsant une onde de lumière blanche qui se mit à ronger la rune et réparer la peau de Sharon. Au bout de quelques secondes interminables, Sharon ouvrit les yeux, tremblante. Je tournai la tête vers le démon. Il vacillait. Mon plan fonctionnait.
D’une pensée, je dégageai le couteau que Dwight avait utilisé sur Sharon et l’envoyai valser à l’autre bout de la clairière. Puis je me dirigeai vers lui, toujours retenu par les deux loups. Je ne voulais pas prendre de risques. Je me servis du sang à sa tempe pour tracer une rune d’immobilisation sur son front.
Une fois l’opération terminée, je tendis les mains vers le ciel, invoquant le plein potentiel de ma magie. Et, par Hécate, elle me répondit. Une bourrasque puissante balaya la clairière, faisant voler terre et feuilles mortes en tourbillons hypnotisants. Belzébuth gronda de mécontentement en sentant le reflux d’énergie, et David profita de la confusion pour porter un nouveau coup, ses griffes et ses crocs déchirant la chair noir charbon comme du papier carbonisé.
D’autres loups attaquèrent alors de toutes parts, mais, à ma plus grande horreur, la peau du démon se reformait aussi vite qu’elle se brisait. Il fallait l’affaiblir davantage si nous voulions une chance de le chasser.
À peine m’étais-je éloignée de quelques pas pour me rendre vers le premier cadavre à portée de main que David, toujours sous sa forme lupine, sauta à la gorge du démon. Un éclair déchira le ciel et fonça droit sur mon loup. Je hurlai. Il roula sur le côté, pas assez vite pour esquiver l’impact. Il s’écroula au sol, mais se redressa aussitôt et s’ébroua comme s’il sortait de l’eau. Quel ne fut pas mon soulagement en voyant qu’il semblait aller bien. Si bien qu’il bondit à nouveau sans attendre sur Belzébuth et, lorsque l’éclair suivant frappa, il parvint à se déplacer sur le côté pour l’éviter.
Je devais me concentrer sur ma tâche. Ma tâche. Rien que ma tâche. J’aurais tout le temps de m’inquiéter pour David plus tard. Du moins, je l’espérais.
Je m’agenouillai auprès de la dépouille de Charlotte et commençai à chercher frénétiquement la rune d’invocation. Je venais de la trouver, sur son flanc, lorsqu’un cri déchira la clairière.
— Sarah !
Je me retournai à temps pour voir mes sœurs arriver, toutes mes sœurs, saines et sauves, menées par Virginia.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ? hurla cette dernière.
— Il faut effacer les runes pour affaiblir Belzébuth !
Virginia acquiesça tout en se précipitant vers une des autres dépouilles, imitées par plusieurs autres. Les restantes formèrent une ligne défensive et invoquèrent les pouvoirs d’Hécate pour constituer une barrière protectrice entre le démon et nous.
Celui-ci remarqua nos manigances et décida d’y mettre un terme. Il frappa David en pleine oreille, ce qui le déstabilisa juste assez pour lui faire lâcher prise, et il en profita pour se ruer dans notre direction, ignorant les autres loups qui l’attaquaient de toutes parts. Il les repoussait avec autant de facilité que des mouches, et j’étais fascinée et effrayée tandis que je frottais la rune pour la faire disparaître.
Mais Belzébuth marchait sur nous et, très vite, il projeta un éclair noir en plein dans le mur de protection. Plusieurs de mes sœurs s’écroulèrent, mais les autres tinrent bon. Paniquée, je rassemblai ma magie si vite que j’en eus le vertige. Le pouvoir s’amassa sous mes doigts écartés et, dès que le démon fit un nouveau pas en avant, je levai le bras pour lui envoyer une rafale dévastatrice dans le torse.
Le vent fit trembler le démon, mais il ne flancha pas. Je maintins mon pouvoir en place, le faisant encore gonfler pour le transformer en tempête meurtrière, puis relâchai ma magie. Belzébuth écarquilla ses yeux rouge sang. David en profita pour se relever et bondir, le mordant au flanc et, ce coup-ci, un liquide noir et épais s’écoula de la plaie. Nous avions réussi. Nous l’avions suffisamment affaibli pour pouvoir le blesser. C’était maintenant ou jamais.
Je réunis une nouvelle fois ma magie. Elle répondit avec autant de facilité et de puissance que la fois précédente. Le lien que j’avais avec David m’offrait un surplus de pouvoir incroyable. Je me concentrai pour puiser mes dernières forces. Je n’avais plus le droit à l’erreur. Je devais abattre Belzébuth d’un seul coup. Ma magie grandit tout à coup, rejointe par celle de mes sœurs. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, je n’avais jamais fait une telle chose. Une flamme d’un gris intense se mêla aux autres, et je reconnus le pouvoir de Sharon. J’étais en train de drainer toute l’énergie autour de moi. J’ignorais que c’était possible. Une dernière flamme, plus vive que les autres et d’une couleur qui rappelait le feu le plus pur, percuta l’amas de magie que je réunissais. Le vortex prit alors la forme d’un loup immense. Incroyable ! J’avais même drainé la magie de David. Le loup s’abattit sur Belzébuth à la façon d’un animal qui ruait. Le démon fut propulsé dans les airs avant de retomber lourdement au sol et de disparaître dans une explosion de fumée noire.
Je me précipitai vers David, qui reprenait déjà ses esprits. Il était de nouveau sous sa forme humaine, nu.
— Tu vas bien ? demandai-je, affolée.
— Très bien, me rassura-t-il en se relevant. Tu peux m’expliquer comment tu as drainé le loup en moi ? Je ne savais même pas qu’une sorcière pouvait faire ça…
— Désolée, bredouillai-je. Je n’ai pas fait exprès.
Il sourit et se redressa pour déposer un doux baiser sur mon front.
Je fixai le shérif, et David suivit mon regard. Dwight tentait de se relever à deux mètres de là, comme si de rien n’était.
— Mes pouvoirs, murmura-t-il, hébété. Mes pouvoirs ? Où sont-ils ?
Il hurla de rage en comprenant ce qui venait de se produire.
— Sale garce, me cria-t-il, tu as tout fait capoter !
Mais, au lieu de m’attaquer, il bondit et s’enfuit à toutes jambes.
David le rattrapa aussitôt. Même sous sa forme humaine, il restait plus fort et plus rapide que n’importe quel homme. Il chargea le shérif sur son épaule comme un vulgaire sac de pommes de terre, puis le déposa aux pieds de plusieurs de ses loups qui attendaient.
— Attachez-le, leur ordonna-t-il. Je n’en ai pas fini avec lui.
Sharon s’éclaircit la gorge. Nous nous tournâmes vers elle. Elle était livide et se tenait le flanc, là où sa plaie saignait. En le remarquant, Virginia accourut vers elle pour tenter de la soigner.
— Je vous suis reconnaissante pour votre aide, David, mais ceci est une affaire de sorcières. C’est moi qui vais l’interroger, si vous permettez.
Elle semblait aussi fatiguée qu’agacée. Sa robe blanche était maculée de sang, mais elle ne paraissait pas inquiète pour sa blessure, que Virginia traitait sans même qu’elle s’en rende vraiment compte. Ou bien elle était trop énervée pour s’en soucier. La nuit avait été longue pour elle aussi.
Elle jeta un regard plein de hargne à David.
— Et nous aurons une conversation ensemble après. Avec toi aussi, Sarah. Vous avez des explications à me fournir.
David ne sembla pas comprendre à quoi elle faisait allusion, mais, moi, je ne le savais que trop bien. Si j’avais pu drainer leurs pouvoirs à tous, c’était grâce au surplus de magie obtenu par mon lien avec David.
— Pas de Belzébuth pour toi, dit David en s’agenouillant devant le shérif. Et plus de meurtres non plus. Je te laisse entre de bonnes mains.
Il ajouta un clin d’œil en observant Sharon, qui le fusilla pratiquement du regard en retour, mais il ne s’en formalisa pas.
— Est-ce que vos loups peuvent l’amener dans le coven, David, s’il vous plaît ? lui demanda-t-elle. J’aurais aussi besoin qu’ils le surveillent en attendant que nous récupérions assez de pouvoir pour nous en charger seules.
— Avec plaisir, répondit-il en faisant signe à deux de ses hommes.
Ces derniers reprirent forme humaine et, nus comme des vers, escortèrent le shérif en direction du manoir.
— Je n’ai pas dit mon dernier mot ! s’époumona ce dernier. Vous ne l’emporterez pas au Paradis !
— Ni vous en Enfer, rétorquai-je. Au revoir, Dwight.
Il gronda pour toute réponse, et un des loups l’assomma sans autre forme de procès, sûrement agacé par sa verbosité.
— Que va-t-il lui arriver ? demanda David.
— Je ne sais pas, mais je pense qu’il ne reverra pas la lumière du jour avant très, très longtemps.
— S’il la revoit un jour, ajouta Sharon.
David s’approcha de moi et me caressa la joue.
— Tu as pris de gros risques, me dit-il. Je me suis fait beaucoup de souci. Mais tu étais impressionnante. Je ne regrette pas le spectacle.
Du coin de l’œil, je vis Sharon secouer la tête, puis soupirer.
Je soupirai à mon tour. Le moment de vérité était arrivé. Sharon s’éloigna, suivie de mes sœurs, et je me retrouvai en tête à tête avec David. Tout était fini, maintenant. Nous allions chacun repartir dans notre direction, et moi… moi…
Je ne pus m’empêcher de me mordiller la lèvre en repensant à ce que nous avions partagé, mes joues s’échauffant légèrement à ces souvenirs torrides, mon bas ventre se contractant aussitôt en réponse. Je me demandais si cela s’arrêterait un jour, ce besoin impérieux de sentir David en moi à la seconde où je pensais à lui, même dans des contextes qui ne s’y prêtaient absolument pas et aux pires moments possibles.
Il me caressa le bras, ses yeux d’azur plongés dans les miens. Cette fois, ce ne fut pas mon intimité qui pulsa en réponse, mais mon cœur, qui sembla soudain déborder d’amour. Je ne pouvais pas lui cacher la vérité une seconde de plus.
— David, je tiens énormément à toi. Sûrement bien plus que de raison. On se connaît à peine. Et je vais être excommuniée à cause de ce que nous avons fait. Et je… je… Je n’ai rien à offrir, David. Rien. Je suis juste…
— Sarah, me coupa-t-il doucement en passant une main sur ma joue. Chut.
— Mais je…
— Chut, répéta-t-il en déposant un baiser sur mon front avant de prendre mon visage en coupe pour me regarder. Dans ma meute aussi, on se lie pour la vie, Sarah. Je savais ce que je faisais en te choisissant.
Je clignai plusieurs fois des yeux, pas sûre de ce que j’entendais.
— Je l’ai su la première fois que j’ai posé les yeux sur toi, continua-t-il.
— Tu pensais que j’étais la meurtrière, lui rappelai-je.
Il rit doucement.
— Ça m’aurait bien emmerdé, mais j’aurais trouvé un moyen.
— Tu aurais couvert mes meurtres ? demandai-je, incapable de réprimer un gloussement incrédule.
Il haussa les épaules, et le sourire canaille qu’il m’adressa termina de me faire fondre.
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