Pourquoi trop penser rend manipulable
Un drame en trois actes
– sortir du doute par la clarification : plus on y voit clair, plus c’est
simple !
– désamorcer la peur en mettant en place ses protections et en ne se
laissant plus impressionner par des simagrées de chimpanzé ;
– retrouver son pouvoir d’agir en redistribuant objectivement les
responsabilités.
Un drame en trois actes
On pourrait dire qu’une mise sous emprise est une pièce dramatique en trois actes : séduction, harcèlement, destruction. Voici le déroulement quasi standard d’une mise sous emprise :
Acte I : La période de séduction
La période de séduction, dont nous avons déjà parlé, est celle où le manipulateur vous charme au sens le plus littéral et le plus hypnotique du terme, tel le boa fascinant l’oisillon. L’objectif est d’endormir votre méfiance et d’anesthésier vos capacités de réflexion le plus rapidement possible. Il sait que son personnage sympathique ne tient pas la distance. Il faut vous faire poser des actes engageants le plus vite possible. Il vous fait miroiter mille avantages, vous fait croire que c’est vous qui avez tout à gagner, à céder. Il essaie d’activer en vous la peur de passer à côté d’une aubaine et gère vos objectifs mieux qu’un commercial aguerri. Il utilise la pression de l’urgence, toujours manipulatoire : on ne réfléchit pas quand on se dépêche. Alors, le masque tombe. Mes clients se rappellent avec une précision étonnante le moment précis où le masque est tombé. À la fin de la période d’essai, à la signature d’un contrat, le jour où ils ont emménagé ensemble ou, pire, le jour du mariage et, malheureusement, le jour du test de grossesse. À ce moment-là apparaît un personnage cynique, froid, indifférent, qui va devenir progressivement votre principal interlocuteur. Mes clients m’ont souvent dit qu’ils avaient l’impression que ce n’était plus la même personne. C’est bien la preuve que le visage sympathique n’est qu’un masque pour vous engager le plus vite possible. La période de séduction prendra fin quand le manipulateur sera dans la place et qu’il vous estimera suffisamment piégé par les engagements qu’il vous aura fait prendre.
Acte II : Le temps du harcèlement
Progressivement, méthodiquement, le manipulateur remplace les compliments par des critiques, les promesses par des menaces, la jovialité par de la mauvaise humeur. Puis arrivent les bouderies, les mouvements d’humeur, les scènes, de plus en plus éprouvantes. Nous l’avons vu avec sa ficelle intimidation, c’est un véritable dressage qui s’opère : vous finirez par lui obéir sans chercher à comprendre. Vous croyez avoir affaire à quelqu’un d’adorable et qui vous apprécie. C’était le postulat de départ. Alors, avec son aide subliminale, vous attribuez ses sautes d’humeur à vos maladresses et vous pensez que ses critiques et ses remarques acerbes sont constructives. Vous allez vous appliquer, puis vous épuiser à essayer de deviner ses attentes et à y répondre. Avec beaucoup de bonne volonté, passant outre sa méchanceté et ses contradictions, vous essayerez de ressembler à ce qu’il attend de vous, dans l’espoir de revoir le beau masque. En vain, mais vous vous en rendrez compte beaucoup trop tard. Pendant ce temps, votre manipulateur vous isole sournoisement et vous coupe de tout ce qui pourrait être une ressource pour vous : vos proches, votre région, vos activités sportives ou culturelles, vos centres d’intérêt, votre travail… Rappelez-vous : il le faisait déjà dans la cour de récré – vous n’aviez plus de copains, pas le droit de participer aux jeux collectifs. Il vous rançonnait et vous piquait votre goûter. Il ne vous restait que vos yeux pour pleurer et une angoisse sourde et diffuse qui vous accompagnait du matin au soir. C’est la même boule au ventre que vous retrouverez dans cette relation.
Acte III : Le moment de la destruction
Quand vous aurez largement transgressé vos propres limites pour lui plaire, quand vous vous serez tellement éloigné de vous-même que vous ne saurez plus qui vous êtes, quand vous serez épuisé et que vous aurez renoncé à comprendre quelque chose à ce qui vous arrive, alors commencera la phase de destruction. Vous vivez en état second, au milieu des cris, dans un monde absurde. Comme il vous empêche délibérément de dormir, vous n’avez plus aucun refuge. Les scènes éprouvantes que vous subissez vous laissent exsangue et hébété. Votre manipulateur s’enivre de sa toute-puissance et devient un véritable drogué de ses propres abus. Vous devenez sa drogue. Comme tous les camés, il lui faut une dose de plus en plus forte. Les choses iront donc forcément en empirant. Un harcèlement ne s’arrête jamais tout seul. Comment un toxicomane renoncerait-il à sa came sans un sevrage imposé ?
Toutes les victimes, et je dis bien toutes, depuis vingt-quatre ans que je suis à leurs côtés, ont prononcé en consultation cette phrase édifiante : « J’allais y laisser ma peau. » Car l’entreprise de destruction ira jusque-là si vous n’y mettez pas vigoureusement un terme. En France, il y a onze mille suicides par an. Bien qu’il soit évident que la majorité des suicides de collégiens sont la conséquence directe d’un harcèlement, la société n’a pas encore pris la mesure de ce fléau chez les adultes. À France Télécom, où trente-cinq salariés se sont suicidés en deux ans, la responsabilité d’un dirigeant harceleur a enfin été établie. Je pense qu’une grande part des onze mille suicides annuels sont probablement la conséquence d’un harcèlement. Je pense aussi que certains suicides ou accidents sont des meurtres, voire des assassinats. Si Laurence avait eu un accident sur l’autoroute, qui aurait pensé à accuser son mari d’avoir délibérément dégonflé ses pneus ? Enfin, beaucoup de mes clientes ont eu une maladie grave ou un cancer, qu’elles ont elles-mêmes directement relié au climat de stress dans lequel elles vivaient. D’ailleurs, dans ses travaux sur le stress, le professeur Henri Laborit confirme qu’un rat stressé et réduit à l’impuissance somatise des cancers. Le terme de « destruction » est donc tout à fait approprié : fréquenter un manipulateur vous met objectivement en danger de mort. C’est pourquoi j’abonderais dans le sens d’Henri Laborit qui fait l’éloge de la fuite : barrez-vous !
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