Pourquoi trop penser rend manipulable
Les raisons de leur fossilisation mentale
Pour moi, la seule différence est que, plus ils sont « jeunes », moins ils arrivent à le cacher. Ensuite, tout dépend de la capacité de leur victime à accepter d’affronter cette réalité.
Les raisons de leur fossilisation mentale
En psychologie, on dit que la psychopathie est structurelle et de naissance et que la perversion est acquise dans l’enfance. Il est difficile d’avoir une explication exacte et objective des choses, car les manipulateurs mentent, réécrivent l’histoire en omettant ce qui les desservirait et en se donnant toujours le beau rôle de la pauvre victime. Dans ma pratique, cela a pu être vérifié par leur victime : certains ont réellement vécu des drames émotionnellement traumatisants aux âges où ils semblent s’être figés. Mais ce n’est pas toujours le cas.
Plusieurs auteurs avancent la thèse de l’inceste pour expliquer la perversion narcissique. Je pense qu’ils ont complètement raison. Mais l’idée de l’inceste est instinctivement rejetée par la plupart des gens. Ce réflexe de blocage s’explique facilement :
– Si vous parlez d’inceste à une personne qui a elle-même vécu
l’inceste ou des abus sexuels, cela risque de réveiller des souvenirs auxquels elle n’est pas prête à faire face. Les mécanismes de défense et de déni vont s’activer.
– Si la personne à qui vous parlez d’inceste n’a jamais vécu d’abus
sexuels, alors, pour elle, c’est inconcevable. Essayer d’imaginer ces choses-là remplit d’horreur et active également des mécanismes de défense contre cette abomination. C’est sans doute pour cela que les abus sexuels sur enfants sont un des grands tabous de la société. Qu’ils l’aient vécue ou pas, peu de gens sont capables de faire face à cette horreur.
Déjà, en son temps, il semble que Freud ait préféré créer la théorie du complexe d’Œdipe plutôt que d’affronter l’ampleur révoltante du
phénomène1.
Parfois, les informations annoncent le démantèlement d’un réseau pédophile. Les chiffres donnent le vertige : 100 personnes interpellées, 6 000 vidéos saisies, 50 enfants libérés… L’expression consacrée est vaste : « coup de filet ». Qui ? Où ? Dans quel milieu ? On ne le saura pas. L’info retombe vite à plat, comme si tout le monde s’en fichait. Actuellement, l’ampleur des agissements pédophiles de l’Église catholique est en train d’émerger. En parallèle des immondes comportements des prêtres impliqués, on découvre aussi toute l’ambiguïté de leur hiérarchie à ce sujet. Elle savait, mais elle a préféré étouffer les affaires et couvrir les coupables. Cela choque enfin le public. Pourtant, l’attitude des évêques est identique à celle des familles d’enfants abusés. Dans ces familles « incestées » aussi, on règle le problème en étouffant les affaires et en couvrant les coupables.
Quand les abus sexuels sont intrafamiliaux, la difficulté à y faire face est démultipliée. L’inceste n’existe pas ! À Genève, en mars 2003, la Commission des droits de l’homme a épinglé la France pour la gravité des dénis de justice concernant les enfants victimes de sévices sexuels incestueux. Dans son rapport à l’ONU, M. Juan Miguel Petit indiquait qu’en France de nombreuses personnes ayant une responsabilité dans la protection des droits de l’enfant, en particulier dans le système judiciaire, continuent de nier l’existence et l’ampleur du phénomène. Depuis, rien n’a bougé.
J’ai remarqué que l’on trouve toujours un adulte pervers et très probablement incestueux dans l’entourage du manipulateur. En général, il s’agit du parent du sexe opposé. Les clients me le confirment : le manipulateur et sa mère – ou la manipulatrice et son père – forment un couple étrange, effectivement teinté d’incestuel, un binôme malsain, proche de l’association de malfaiteurs. Certains manipulateurs vont jusqu’à confier à leur conjoint les abus dont ils ont fait l’objet dans l’enfance, avant de se rétracter et de nier farouchement. Parfois, le couple incestueux est un duo mère-fille ou père-fils, parfois même frère et sœur. Plus rarement, c’est une tante ou un grand-parent qui compose la seconde moitié du tandem. Cette relation semble avoir la force d’attraction du vide : la belle-mère est tyrannique, mais creuse et indifférente, son fils manipulateur est soumis et aimant en apparence, mais passif-agressif en sous-main. L’aspect incestueux émerge à la naissance des enfants. La belle-mère ou le beau-père prend très mal l’annonce de la grossesse, puis s’approprie l’enfant comme si c’était le sien. Les victimes me confient l’intuition étrange d’avoir été un instrument dans ce couple infernal, pour permettre au fils de « faire un enfant à sa mère » ou à la fille de « faire un enfant à son père ». Et que penser de ce manipulateur, inséparable de sa sœur, qui a divorcé avant la naissance du bébé et qui en voulait la garde exclusive pour le confier à sa sœur, présente à chaque droit de visite…
L’inceste concernerait 10 % des familles, et les manipulateurs ne représentent que 2 % à 4 % de la population. Cela veut dire que, si l’abus sexuel est un élément important de la problématique, il ne suffit pas en soi pour créer un pervers narcissique. J’ai remarqué que le manipulateur a eu un statut particulier dans son enfance.
Il semble avoir été désigné par le parent pervers pour reprendre le flambeau. Les autres enfants ont été utilisés avec mépris et sont simplement devenus manipulables. Le parent pervers adule cet enfant élu, mais le chosifie simultanément. Il en fait son bras armé pour harceler les autres. En guise d’amour, il cautionne ses déviances et lui transmet son savoir-faire autant que ses valeurs infectes sur la loi du plus fort. Devenu complice des déviances et de la cruauté de son parent, l’enfant futur pervers a un statut aliénant, faussement enviable. C’est un privilège encombrant que d’être le complice préféré d’un pervers. L’enfant doit se protéger émotionnellement. Il ne faut avoir aucun affect pour tenir le coup et pour gérer toute cette méchanceté. Alors, à un âge donné, le fusible d’humanité grille. Le manipulateur n’aura plus jamais d’empathie pour personne. L’expression des émotions des autres attisera son mépris et sa haine. Si vous pleurez, vous êtes bête et faible, et c’est bien fait pour vous. Quand il sera devenu manipulateur à son tour, l’enfant n’aura plus à sa disposition que trois émotions : une joie mauvaise et triomphante quand il est le plus fort, de la rage quand il perd et un auto-apitoiement surjoué pour éviter les châtiments. Le tout sur un fond d’angoisse et de paranoïa aiguë. Un manipulateur est sincèrement persuadé que le monde est dangereux pour les naïfs.