Pourquoi trop penser rend manipulable
Chapitre 2 : Un mode opératoire à trois clés et en trois temps
Chapitre II
Un mode opératoire à trois clés
et en trois temps
Les trois clés de la manipulation mentale
Les trois clés de la manipulation mentale sont le doute, la peur et la culpabilité. Elles fonctionnent en cercle auto-renforçant. La première clé amorcée enclenche la suivante, qui active à son tour la troisième, qui renvoie à la première. C’est ce mécanisme qui donne cette impression d’enfermement, voire d’envoûtement, que ressentent les personnes sous emprise. Car, une fois enfermé dans le piège mental, on y tourne en rond comme un hamster dans sa roue. La sortie du piège semble introuvable. De tour de roue en tour de roue, le processus s’aggrave. Le doute se transforme progressivement en confusion mentale de plus en plus aliénante, pouvant vous conduire jusqu’à la folie. La peur devient une sourde inquiétude latente puis une angoisse permanente entrecoupée d’accès de panique. La culpabilité vous éloigne peu à peu de vous-même, donc de votre centre et de votre instinct. Cette culpabilité vous amènera progressivement à épouser la logique tordue de votre harceleur. En fin d’emprise, les victimes présentent un véritable « syndrome de Stockholm », cet état d’esprit étrange où les otages en viennent à approuver leur kidnappeur et à adopter son discours. Ces clés mentales sont particulièrement efficaces sur les cerveaux qui pensent trop, car les surefficients sont déjà, même sans influence extérieure, des usines qui fabriquent à la chaîne doutes, peurs et culpabilités, aussi diverses que variées. Le manipulateur n’aura qu’à en augmenter la production.
Première clé : le doute
Nous l’avons vu, le doute est indissociable de l’intelligence. Quand je dis cela à un surefficient, il éclate de rire et dit : « Alors, je suis rudement intelligent ! », sans réaliser à quel point c’est vrai. Pourtant, une personne intelligente accepte de se remettre en question, s’efforce de comprendre d’autres points de vue, cherche les compromis qui permettront aux différentes parties de se sentir entendues et respectées. Une personne intelligente ne peut pas comprendre que l’on puisse être délibérément de mauvaise foi, que l’on puisse mentir sciemment, juste pour le plaisir de faire tourner l’autre en bourrique, ou que l’on puisse être malveillant gratuitement pour alimenter son illusion de toute-puissance : c’est tellement stupide et contre-productif ! Une personne intelligente pense que tout le monde cherche une entente qui amènera la paix, parce qu’on a tous à y gagner. Elle ne peut pas envisager que certains préfèrent les problèmes aux solutions. Aux antipodes de ce paramétrage, le manipulateur va se faire un plaisir d’embrouiller sa victime et de la faire se prendre les pieds dans le tapis de ses convictions humanistes. Et c’est ainsi qu’un surefficient mental se fait ligoter dans sa propre intelligence.
Introduire le doute dans l’esprit de son interlocuteur est la première des choses à faire pour le déstabiliser. Moins la personne aura accès à ses convictions personnelles, moins elle pourra prendre une décision pertinente. D’abord, il faut fragiliser les certitudes de la personne, comme on déchausserait une dent, par déstabilisations progressives et sournoises. Les surefficients ont déjà tellement peu de certitudes que c’est un jeu d’enfant de les ébranler. Jouer l’étonnement suffit à générer du doute : « Vraiment ? En êtes-vous certain ? » Le déni augmente le doute : « Je n’ai jamais entendu parler de cela. » Des affirmations contraires finissent le travail : « Contrairement à ce que vous dites, je n’ai eu que des échos négatifs. » Voilà comment faire passer l’autre pour un imbécile en trois phrases. Un autre procédé consiste à requalifier des faits avérés en théories controversées. Ce sera encore plus facile d’inoculer du doute dans la tête d’une personne, si elle ne conçoit pas que l’on puisse être de mauvaise foi. Il suffira d’affirmer avec force : « Mais non, je n’ai jamais dit ça ! C’est toi qui as mal compris ! Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Je ne l’ai pas fait ! »
Pour embrouiller l’autre, le manipulateur utilise un langage obscur, truffé de sous-entendus. Il ne finit pas ses phrases, glisse une erreur par-ci par-là, tricote d’énormes mensonges d’un peu de vérité, dit une chose et son contraire, parfois dans la même phrase, et hop ! le tour est joué. C’est un langage volontairement hypnotique. Vous sortez de la discussion épuisé et embrouillé, ne sachant plus vraiment de quoi vous deviez parler. Nous connaissons tous le concept de « langue de bois ». Pourtant, peu de gens semblent capables de la détecter. Les discours ronflants et creux font encore et toujours le ravissement des électeurs et des adeptes de toutes les causes sectaires. Sans même s’en rendre compte, l’auditeur remplit tout seul ces mots creux de son propre contenu. C’est tellement plaisant d’entendre exactement ce que l’on a envie d’entendre ! Les manipulateurs maîtrisent parfaitement ce type de discours vides. Pour ne plus être manipulable, il
faut apprendre à détecter ces discours sémantiquement vides1.
Dernier point et pas des moindres, car il aggrave la confusion mentale : les surefficients mentaux ont un énorme besoin de précision, rarement satisfait. Déjà, à l’école primaire, les consignes des exercices scolaires leur paraissaient trop ambiguës et généraient beaucoup de « hors-sujet » ! Les surefficients se sont habitués à devoir composer avec la pensée approximative et brouillonne des neurotypiques. Avec le temps, ils ont appris à renoncer à poser les questions qui leur permettraient de préciser les choses, mais qui indisposent leurs interlocuteurs. Avoir « mal compris » est leur spécialité. C’est pour cela qu’ils ne remettront pas en question le manipulateur et ses incohérences. C’est ce qui risque le plus de les mener jusqu’à la folie.
Pour désamorcer la clé du doute, il faut prendre du recul, repérer les contradictions, les déclarations stupides et les phrases creuses. Il faut aussi accepter de voir la mauvaise foi et le mensonge, surtout quand ils sont flagrants. Il faut ensuite arriver à admettre qu’il existe des gens malveillants, haineux et gratuitement méchants ! Il faut enfin, et surtout, apprendre à gérer ses propres doutes, à cesser de chercher les confirmations à l’extérieur et se fier à ses perceptions, ressentis et intuitions. Remettez des certitudes personnelles à l’intérieur de vous, comme autant de points de repère dans votre océan de doutes ou comme autant de pilotis dans vos sables mouvants mentaux. Vous avez des yeux, des oreilles, un ressenti : faites-leur confiance !
Je suis parfois sidérée de la suggestibilité de certains de mes clients. Dans mon bureau, mes fauteuils sont rouge vif. Je dis à une de mes clientes : « Mais enfin, vous le voyez bien, que mes fauteuils sont rouges ! Ce n’est pas parce que j’affirmerais avec force qu’ils sont verts que vous devriez douter de ce que vous voyez ! » Ma cliente répond avec un pauvre sourire : « Si vous insistez un peu, je me croirai daltonienne. » Ma mauvaise foi à propos de la couleur de mes fauteuils ne doit pas vous amener à remettre en question vos perceptions visuelles. Apprenez à vous faire confiance ! C’est peut-être moi qui suis daltonienne !
Voici quelques questions clés pour vous recentrer – si je m’écoute moi (et rien que moi !) : Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce que je veux, MOI ? Cette situation est-elle acceptable ? Que penserais-je de la situation si c’était mon meilleur ami qui vivait cela ?
Deuxième clé : la peur
Cette deuxième clé est essentiellement activée par la ficelle intimidation dont nous avons parlé plus haut. Plus vous aurez peur de votre manipulateur, plus il aura de pouvoir sur vous, et il le sait.
Quand on pense trop, on a beaucoup d’imagination. Je ne vous apprendrai rien sur vous-même en vous disant que vous êtes particulièrement doué pour vous faire des films, et surtout des films catastrophe à propos de presque tout. Sur un forum de zèbres circulait cette blague que seuls les surefficients peuvent comprendre : « Quand quelqu’un ne répond pas au téléphone, je préfère penser qu’il est mort. Ça me rassure. » En s’appuyant sur cette caractéristique, activer vos peurs et vous laisser en écrire le scénario est donc un jeu d’enfant. Quelques attitudes menaçantes, quelques insinuations inquiétantes, beaucoup d’irritabilité, quelques volte-face pour vous prendre à revers, et le tour est joué. Votre machine à fabriquer des films catastrophe s’emballe. Pour désamorcer la charge dramatique, regardez-vous fonctionner et amusez-vous à aggraver encore le scénario jusqu’à ce que cela vous donne le réflexe salutaire d’éclater de rire.
Activer vos peurs est également facilité par votre manque de protection : trop ouvert, trop transparent, trop intègre, trop désintéressé et refusant de vous méfier des gens, vous signez des chèques en blanc relationnels à tout le monde. C’est un parti-pris, et vous vous insurgez quand je vous conseille d’arrêter. S’il faut se méfier des gens, alors il n’y a plus de relations possibles ! Je vous demande alors : « Voudriez-vous apprendre à vos enfants à faire confiance à tout le monde et au premier venu sans jamais vérifier si cette personne est digne de confiance ? » Non, heureusement, quand même pas. Mais devoir apprendre à vous méfier et à vous protéger pour vous-même ne convient pas à votre idéalisme. De même, la loi sert à protéger le citoyen. Les contrats signés par les deux parties ne servent qu’à cela. Votre manipulateur pense que « ce n’est pas du jeu de faire intervenir la maîtresse (la justice) ». Néanmoins, il n’y a rien de « procédurier », mais, au contraire, une attitude adulte et responsable à faire fonctionner la loi. En cas de problème, seul un contrat vous protégera. Alors, ne restez pas sans protection légale.
Enfin, les gens qui pensent trop ont aussi beaucoup de peurs, irrationnelles au premier abord. Peur de blesser, de vexer, peur des conflits, peur de perdre le lien, peur d’être rejeté, peur d’être mal compris, peur de la moquerie, des critiques… C’est dès la grande section de maternelle que les gens qui pensent trop se sentent différents. Les autres enfants se font des copains. Eux sont souvent seuls, et ça devient flagrant et humiliant quand il faut former des équipes sportives et que personne n’en veut. Les jeux stupides et inintéressants de la cour de récréation semblent beaucoup amuser leurs petits camarades. Mais ce qui les intéresse vraiment ennuie les autres. Leurs blagues tombent à plat. Les autres enfants se moquent, les adultes critiquent, personne ne semble les comprendre. Pire que tout : par méconnaissance des implicites sociaux, les surefficients font régulièrement des gaffes. L’entourage semble gêné. Il s’est passé quelque chose…, mais quoi ? Quand on sait cela, ces peurs ne sont plus irrationnelles du tout. C’est du vécu, et autant de micro – ou gros – traumatismes qui peuvent se reproduire. De toutes ces mésaventures relationnelles, les surefficients ont tiré la conclusion que ce sont eux qui ont un problème. Il devient alors extrêmement facile d’activer la troisième clé, celle de la culpabilité.
Troisième clé : la culpabilité
Cette clé s’active avec la ficelle culpabilisation, mais aussi avec celle de la victimisation. Vous n’oseriez tout de même pas attaquer une personne si fragile et déjà tellement blessée par la vie, n’est-ce pas ? Vous n’oseriez pas la laisser tomber non plus ?
Nous l’avons vu, les manipulateurs se déresponsabilisent complètement de tout : rien n’est jamais de leur faute. Quoi qu’il arrive, c’est toujours de la faute de quelqu’un d’autre et surtout de la vôtre. C’est vous qui êtes fou, qui avez un problème, qui ne savez pas communiquer, qui ne faites pas ce qu’il faut, qui n’êtes jamais content, etc. À l’opposé de cette mentalité, les gens qui pensent trop se sentent impliqués et concernés par tout ce qui les entoure, même quand ça ne les regarde pas. Ils passent leur temps à se demander ce qu’ils pourraient faire de plus pour améliorer le monde. Donc, d’un côté, vous avez le manipulateur qui, lui, est complètement irresponsable, qui n’assume aucun de ses actes, qui ne se remet jamais en question et nie les conséquences de ce qu’il fait. Et, en face de lui, vous avez l’hyperresponsable qui va récupérer toute la responsabilité que ne prend pas le manipulateur. C’est ce qui permet à cette relation inégalitaire de s’installer. Vous acceptez d’être seul responsable de la qualité de la relation que vous avez avec votre manipulateur, sans réaliser que, de son côté, il fait tout pour la dégrader.
La culpabilité est un transfert de responsabilité : je me rends responsable de ce que vit l’autre, ou je rends l’autre responsable de ce que je vis. Pour Jacques Salomé, la culpabilité est le cancer de la communication. Car la responsabilité ne peut s’exercer qu’en ayant le pouvoir d’agir. Je ne peux être responsable que de ce sur quoi j’ai du pouvoir. Imaginez que je vous rende responsable de la sécurité d’un piéton qui veut traverser une nationale dans une ville à cinq cents kilomètres de chez vous. Qu’allez-vous pouvoir faire pour lui ? Je demande souvent à mes clients : « Pensez-vous que vous avez le pouvoir de rendre quelqu’un heureux ? » La réponse est majoritairement « oui ». Alors, je poursuis mon raisonnement : « Comment allez-vous rendre heureux quelqu’un qui n’a pas envie de l’être ? Et de quel droit, en plus, allez-vous l’obliger à être heureux ? » Mes clients haussent les épaules : « Bah oui, il faut qu’il en ait envie ! Sinon, je ne peux rien faire ! Mais comment on pourrait ne pas avoir envie d’être heureux ? » Eh bien, laissez-moi vous citer à nouveau Jacques Salomé : « Le bonheur, c’est peut-être de renoncer au plaisir d’être malheureux. » Quoi que vous en pensiez, beaucoup de gens n’ont pas envie d’être heureux, bien qu’ils s’en défendent. Être malheureux les met à l’abri de la jalousie des autres, leur apporte de l’attention et leur donne de quoi s’occuper. Et vous-même, qui perdez tant de temps et d’énergie à essayer de rendre heureuse une personne morose, sinistre, haineuse et rabat-joie, êtes-vous sûr d’avoir envie d’être heureux ? Pourquoi restez-vous avec cet éteignoir à joie de vivre, ce doucheur d’enthousiasme ? Pourquoi restez-vous dans cette non-vie sinistre qu’il vous propose ?
Paradoxalement, la culpabilité est naïvement prétentieuse : lorsque vous vous rendez responsable de choses sur lesquelles vous n’avez pas de pouvoir, vous êtes également dans la toute-puissance. Notre éducation nous a appris à gérer notre pouvoir pratiquement à l’envers de ce qu’il faudrait faire. Souvent, lorsque nous sommes dans notre zone de pouvoir, nous restons passifs. Par exemple, nous devrions nous occuper activement de nous-même, de notre santé, de nos papiers, de nos finances, de notre épanouissement… C’est nous-même que nous devrions chercher à rendre heureux en priorité pour pouvoir rayonner de notre lumière sur les autres. Mais nous avons surtout appris à nous occuper des autres à leur place. Et les gens qui pensent trop sont champions en la matière. Ah, se rendre utile, penser à tout, vérifier que l’autre a bien tous ses papiers à jour, lui donner de l’argent, le soigner et le rendre heureux, ça vous parle ?! Mais l’hyper-contrôle génère beaucoup de stress pour de piètres résultats. Pour illustrer ce processus, prenons l’exemple d’un professeur qui met beaucoup de pression à ses élèves afin qu’ils apprennent leurs leçons et qu’ils fassent leurs devoirs. Cela le rend contrôlant, menaçant, répressif. Il n’a pourtant aucun pouvoir sur le temps extrascolaire et sur ce que vivent ses élèves à leur domicile. Peut-être les enfants essaient-ils d’apprendre leurs leçons entre deux parents qui s’envoient les assiettes à la figure. Peut-être font-ils leurs devoirs sur un coin de table, avec de jeunes frères et sœurs qui jouent à chat perché autour d’eux. Ce professeur aurait meilleur temps de lâcher prise sur le temps extrascolaire et de mettre toute son énergie à créer des cours passionnants et percutants sur le temps scolaire. Pour clarifier votre esprit, je vous propose de regarder le tableau ci-dessous et d’inverser vos habitudes.
Quand vous avez le pouvoir d’agir, agissez : vous êtes dans votre zone de responsabilité. Quand vous n’avez pas le pouvoir, lâchez prise. Il suffit d’appliquer ce célèbre principe bouddhiste :
« Soit un problème a une solution, et on la met en œuvre, soit le problème n’a pas de solution, et, dans ce cas, ce n’est pas un problème. » Une de mes clientes m’a même dit un jour : « J’ai compris que mon ex-mari n’a pas de solution, alors j’ai décidé qu’il ne serait plus un problème ! »
Pour pouvoir lâcher prise, il faut accepter d’accueillir la frustration que génère le fait d’entrer en contact avec sa zone d’impuissance. Souvent, la culpabilité nous sert aussi à éviter d’admettre notre impuissance… Mais le plus important travail de développement personnel que nous puissions faire est d’apprendre à bien connaître la frontière entre notre zone de pouvoir et celle de notre impuissance. C’est à ce prix que nous pouvons redistribuer équitablement et lucidement les responsabilités, pour sortir de la culpabilité.
Pour désamorcer le piège, il faut désactiver les trois clés :