Pourquoi trop penser rend manipulable
Le besoin de complexité
Pourtant, beaucoup de surefficients aiment la compétition, qui correspond à leur besoin de défi, à condition que les règles soient claires et factuelles et que chacun ait réellement sa chance. Se mesurer aux autres n’a de sens que dans le dépassement de soi. Mais, d’un point de vue sociétal, ce que l’on mesure et les critères sur lesquels on compare est forcément subjectif et absurde. Est-ce que cela aurait du sens de juger les buissons du parc et de les hiérarchiser ? Pourtant, face à un manipulateur, il faudra définir clairement les limites de votre jardin pour pouvoir lui claquer le portillon au nez. Se connecter aux autres, oui. Vivre dans la gentillesse, oui. Être affectueux, oui. Refuser de juger, oui. Mais pas à n’importe quel prix ! Car vous risquez de payer très cher cette volonté de vivre coûte que coûte selon vos critères, sans tenir compte des critères des autres. De plus, ce refus de juger pose un problème éthique, et non des moindres : l’impossibilité de condamner fermement les actes déviants.
Le besoin de complexité
Une délicieuse prise de tête
Seuls les surefficients peuvent comprendre cela : se prendre la tête, mais quel bonheur ! C’est certainement ce qui est le plus piégeant pour vous dans une relation d’emprise : votre cerveau a besoin de complexité pour ne pas dépérir. Hélas, c’est depuis l’école maternelle que votre cerveau s’ennuie, attendant désespérément des devinettes un peu stimulantes. On s’est aperçu par exemple que les enfants surefficients complexifient délibérément les opérations de calcul qui leur sont soumises en classe, pour retarder le moment de trouver la bonne réponse. « À l’école, je m’ennuie à hurler ! » me disent les écoliers surefficients. L’université peut représenter un certain terrain de jeu pour votre cerveau, mais ça dépend essentiellement de la filière. Beaucoup de surefficients ont été déçus par le côté codifié, standardisé et peu créatif de leurs études. La vie d’adulte n’offre guère plus d’excitation cérébrale. Il est si rare qu’un emploi exploite réellement tout le potentiel d’un cerveau surefficient ! Les conversations entre adultes volent bas. Les idées neuves, originales, ne trouvent pas de contradicteurs passionnés mais rencontrent plutôt des éteignoirs, experts en clichés et lieux communs. Les possibilités de continuer à apprendre se restreignent. Alors, le cerveau complexe s’ennuie, l’adulte surefficient déprime. C’est tellement dommage ! Quel gâchis de matière grise ! Les surefficients adorent les mots, le verbe et la rhétorique. Ils manquent d’adversaires à leur niveau pour pouvoir lancer les débats de société dont ils raffolent et avoir l’espace d’argumenter passionnément. Ah, exposer ses idées novatrices, discuter, disserter, raisonner, prouver ou au contraire accueillir un raisonnement inédit, séduisant, et surtout refaire mentalement le monde…, quel bonheur pour ce gros cerveau complexe qui s’ennuie tant dans les discussions ordinaires ! Mais peu de gens aiment ce genre de discussions. Souvent, les surefficients se font même rabrouer quand ils essaient de lancer une controverse. Une de mes clientes se plaint de n’avoir été invitée qu’une seule fois à prendre le café chez ses voisines. Soupçonnant la raison pour laquelle elle n’a pas été réinvitée, je lui demande : « De quoi avez-vous voulu parler ? » Elle me répond : « Mes voisines ne parlaient que de sujets creux : la mode, le maquillage… Je m’ennuyais. Alors, j’ai lancé une discussion sur la fin de vie. On va tous mourir un jour, n’est-ce pas ? Donc, c’est important de s’interroger sur le suicide assisté, l’euthanasie et les soins palliatifs ! C’est quand même grave que si peu de gens s’y intéressent ! » Je ne peux que lui confirmer dans un éclat de rire : « C’est sûr ! Vous avez sacrément dû plomber l’ambiance ! Vos voisines ne vous réinviteront pas de sitôt ! »
Cette soif de débattre est facile à deviner. Le manipulateur va donc l’exploiter sans vergogne. Il suffit de lancer un surefficient sur un sujet de discussion en lui faisant croire qu’on a soi-même des convictions philosophiques. Le surefficient s’éveille, frétille et fonce dans le piège tête baissée, sans réaliser une seconde que le manipulateur s’amuse à ses dépens ! Tout au long de la « discussion », le manipulateur se régale à promener son contradicteur. Il le balade en jouant les grands blasés revenus de tout, en prononçant de pseudo-maximes philosophiques, en sautant d’un sujet à l’autre, en utilisant des arguments spécieux, en jouant les provocateurs, et, cerise sur le gâteau, il finit par se contredire lui-même sans que le surefficient ne s’en aperçoive. Que de temps et d’énergie perdus dans des discussions oiseuses, stériles et, surtout, finalement stupides ! Longtemps, le surefficient croira la pensée du manipulateur encore plus originale et plus complexe que la sienne, puisqu’il n’arrive pas à la cerner. Lui, dont le cerveau s’ennuie depuis l’enfance par manque de stimulation intellectuelle, a enfin trouvé un défi à la hauteur de ses attentes : comprendre le fonctionnement de cette personne merveilleusement intelligente. Tant qu’un surefficient ne connaît pas l’existence et le fonctionnement des manipulateurs, il lui manque trop d’éléments indispensables pour comprendre… qu’il n’y a rien à comprendre.
Mais ce temps passé à essayer de donner du sens à ce qui n’en a pas aura néanmoins été une période de bonheur aigu pour ce cerveau bouillonnant. Le surefficient s’est senti vivant, éveillé, stimulé… C’est pourquoi la déception est immense et douloureuse quand il découvre qu’il n’y a aucune complexité chez son contradicteur, juste une envie de se moquer et d’embrouiller.
Un grand besoin de défis
Ce gros cerveau avide de stimulation et de complexité est aussi à la recherche de défis, de challenges, d’objectifs élevés. Vous l’avez sans doute remarqué : votre cerveau raffole des défis !
La rencontre avec un manipulateur répond hélas aussi à ce besoin. Le manipulateur va combler ce besoin au-delà de toutes vos espérances ! « Même pas cap’ ! » aurait-il dit dans la cour de récré. Aujourd’hui, il prend juste un air paumé, maladroit, fait mine de ne pas savoir par où commencer, et vous vous ruez pour faire… à sa place. Entre votre besoin de défi, celui d’être utile et celui de prouver votre valeur, vous finirez par tout prendre en charge, comme une mère (ou un père), croyez-vous. Non, non, juste comme une conciergerie haut de gamme et gratuite, pense votre manipulateur !