Pourquoi trop penser rend manipulable
Peuvent-ils changer ?
J’ai hésité à écrire ce paragraphe expliquant pourquoi les manipulateurs sont ce qu’ils sont, car je veux justement vous sortir de ce travers qui consiste à le plaindre et à lui donner la place de victime à la place de ses victimes. Vous pouvez plaindre l’enfant qu’il était, mais sûrement pas l’adulte qu’il est devenu ! Du reste, au stade où ils en sont, les plaindre revient à cautionner leur déviance et à alimenter leur toute-puissance. Si vous voulez vraiment aider les manipulateurs et leur témoigner votre amour, cadrez-les. C’est de cela qu’ils ont besoin pour s’apaiser. Mais c’est un boulot à plein temps et loin d’être de tout repos !
Peuvent-ils changer ?
« Les manipulateurs peuvent-ils changer ? » me demande-t-on à chaque conférence. Mon « non » catégorique réjouit certains et scandalise les autres. Cet avis est pourtant purement factuel. Un manipulateur ne peut pas changer, pour plusieurs raisons objectives :
1. La première condition pour que quelqu’un change, c’est qu’il
ressente lui-même le besoin de changer. Or un manipulateur n’est pas demandeur de changement. Il est très fier et très content de ce qu’il est, même s’il joue les malheureux quand ça l’arrange. Écoutez-le se vanter de ses petites manigances mesquines. Il se croit très fort et très malin. Il étale triomphalement ses vengeances et ses traquenards. Il expose complaisamment sa philosophie de vie : tout le monde est bête et faible, sauf lui, à qui « on ne la fait pas », car il a « tout compris de la vie » ! Il faut écraser les autres, parce que personne ne vous fera de cadeau, etc. En phase « Rendors-toi », il jure qu’il a compris et il promet de changer. Mais ses victimes sont bien placées pour savoir qu’en guise de
changement il se contente de se tenir tranquille un moment. En moins de deux semaines, il redevient égal à lui-même.
2. Le système de pensée d’un manipulateur est verrouillé face à
l’autocritique. Or on ne peut pas faire travailler quelqu’un sur lui-même, s’il n’est pas capable de se remettre un tant soit peu en question. Là encore, il suffit de l’écouter parler : rien n’est jamais de sa faute à lui. C’est toujours les autres qui ont commencé, et, lui, il est pur et innocent. Il prétend n’agir qu’en réaction aux comportements des autres. Lors d’une émission de radio sur Vivacité (RTBF), un manipulateur est allé jusqu’à m’expliquer en direct qu’il était « obligé » de faire du mal à ses enfants pour punir sa femme d’être partie. Il n’en démordait pas : c’était de sa faute à elle. Il fallait bien qu’elle voie sur les enfants le mal qu’elle lui avait fait en divorçant.
3. Le manipulateur vous a déjà dit cent fois que les psys, c’est pour
les fous, et qu’en plus, en général, les psys sont plus fous que leurs patients. Vous savez donc ce qu’il pense de la thérapie. Il n’ira voir un psy que s’il y est obligé, par la justice par exemple, ou pour vous rendormir. Les obligations de soins décrétées par la justice me laissent dubitative. Je doute de leur efficacité. Comme un manipulateur ne sait que manipuler, il manipulera son psy, avec ses ficelles habituelles. Il commencera par flatter le psy « dont il a eu de si bons échos ». Ensuite, il se victimisera, se prétendant aux prises avec des gens « tellement méchants ». Puis il se fera un plaisir d’inquiéter le psy en se disant « au bout du rouleau » et en suggérant qu’il pourrait se foutre en l’air. Et, finalement, il accusera le psy de mal faire son boulot de thérapeute. Soit le psy est manipulable – et je vous assure que beaucoup le sont ! –, et le manipulateur va jouer avec son psy comme un chat avec une souris, en jubilant intérieurement d’être plus malin qu’un psy. Soit le psy n’est pas manipulable – cela arrive aussi, mais moins souvent –, et le manipulateur va se sentir en danger. Personne ne doit voir derrière son masque. À la première question dérangeante, il arrêtera les séances, posant à son psy un superbe lapin en cadeau d’adieu.
Je suis un cas à part. D’abord, je ne suis pas psy. Ensuite, les manipulateurs savent qui je suis et ce que j’écris. Ils savent donc que je sais qui ils sont. Ils viennent me voir avec deux objectifs principaux :
1. Essayer de me faire gober qu’ils sont eux-mêmes victimes d’une
manipulation et essayer de m’extorquer une attestation ou des conseils pour piéger leur ex, notamment en justice. Ils repartent souvent bredouilles, mais pas toujours. Il arrive que je ne le devine pas à la première séance. Il arrive aussi que j’aie un gros doute, mais je ne peux pas refuser mes conseils à quelqu’un qui a sollicité mon aide et payé sa séance. Je suis néanmoins devenue méfiante et je refuse maintenant d’établir des attestations à des gens que je n’ai vus qu’une ou deux fois, car, en général, la troisième séance est révélatrice.
2. Rendormir Môman. Dans ce cas, le manipulateur est envoyé par sa
conjointe, qui a lu mon livre, qui l’a reconnu à chaque page et qui l’a énergiquement sommé de changer, sous peine d’être fichu à la porte. Il arrive en séance avec un air contrit, reconnaît franchement l’exactitude de ma description et me raconte complaisamment ses agissements. Derrière l’air faussement penaud, je vois briller sa prunelle de sale gosse. Enfin quelqu’un qui sait, qui comprend, qui peut apprécier en connaisseur toutes ses petites ruses mesquines dont il est si fier, mais qu’il est obligé de cacher le reste du temps. Il sait que je ne le jugerai pas. Je ne suis pas là pour ça. Je sens que c’est reposant pour lui de pouvoir tomber le masque, sans risque, dans mon bureau. Il n’a pas si souvent l’occasion d’être lui-même. Malheureusement, Môman a mal lu le livre, si elle croit que je peux le faire changer.
Il va au contraire m’instrumentaliser. Il rentre de cette première
séance dévasté, en larmes, théâtralement éploré, ayant réalisé tout le mal qu’il a fait à sa compagne et que ça vient de sa terrible enfance. Puis il se tient tranquille pendant quelques jours. Môman se dit que décidément, Mme Petitcollin est très forte ! À la deuxième séance, pourtant, l’ambiance a déjà changé. Il est agacé d’avoir à revenir. Il me demande de façon assez directe des astuces pour berner Môman à peu de frais. La question est textuellement : « Comment je peux lui faire comprendre (donc croire) que j’ai
changé ? » Je vois bien qu’il m’en veut. À cause de mon satané bouquin, Môman n’est plus si facile à manipuler. Elle ne s’est pas encore rendormie. Alors, il se venge. En rentrant, il insinue venimeusement que Mme Petitcollin a trouvé que, quand même, elle exagérait et qu’elle était trop exigeante avec lui. Cette fois, c’est Môman qui m’en veut. Elle se dit que la compétence de Mme Petitcollin est vraiment surfaite ! La troisième séance ne sera pas annulée, pas honorée, pas réglée. Tiens, ça te fera les pieds ! Et je n’en entendrai plus parler. C’est la signature du manipulateur : deux séances et un lapin. Vous aurez remarqué que cette fois mon exemple est sexué. C’est parce que les manipulatrices n’ont pas besoin de faire semblant d’aller voir le psy. La mécanique masculine est plus simple. Pour rendormir Pôpa, un peu de sexe suffit.
Alors, maintenant que je vous ai expliqué sur quels faits objectifs je base mon opinion, suis-je vraiment si gratuitement méchante de « condamner » ces pauvres manipulateurs, en affirmant qu’ils ne peuvent (ne veulent) pas changer ? Pour moi, 2 % à 4 % d’irrécupérables, cela me paraît tout de même plus réaliste que du 100 % soignable. Et je préfère consacrer mon énergie à 96 % de la population. Mais libre à d’autres thérapeutes d’essayer de les guérir, après tout !
Il y a une autre raison pour laquelle je suis si péremptoire et un peu provocatrice sur ce sujet, je veux bien l’avouer. Tout le jeu du maintien de l’emprise repose sur l’espoir d’un changement prochain, imminent, mais toujours reporté. Renoncer à attendre ce miracle permet de sortir d’emprise.
En conférence, je conclus : « Donc, arrêtez de m’envoyer vos manipulateurs en séance, s’il vous plaît ! Ils plombent mes statistiques de réussite et me font de la contre-publicité. Vous n’imaginez pas l’impact sur ma réputation quand un manipulateur raconte fièrement partout que je suis sa thérapeute ! »
Dernière remarque, et pas des moindres, que j’entends systématiquement en conférence et très probablement soufflée par les manipulateurs eux-mêmes : « Bah, nous sommes tous un peu manipulateurs ! » Alors, ma réponse sera la suivante : « Si vous êtes calculateur, malveillant et immature, si vous utilisez les autres pour votre profit personnel et si vous prenez plaisir à les faire souffrir, alors, oui, je vous le confirme : vous êtes bien manipulateur. » Le « on est bien tous un peu… » est une façon bien perverse de nier l’existence des problèmes. Dans le même ordre d’idées, les autistes commencent à s’entendre dire : « Oh bah, on est bien tous un peu autistes, non ? »