Pourquoi trop penser rend manipulable
Deux mondes, deux territoires, deux cartes
En ce qui concerne le surefficient, là encore, je doute que les mécanismes de projection traditionnels puissent suffire à expliquer son aveuglement. Les notions de carte et de territoire telles qu’elles sont proposées en programmation neuro-linguistique (PNL) me semblent bien plus adaptées pour expliquer pourquoi les surefficients ont tant de mal à comprendre la mentalité du manipulateur. En PNL, on considère qu’il y a la réalité d’un côté et la représentation qu’on s’en fait, de l’autre. Aucun de nous ne peut avoir une vision exhaustive et objective de la réalité. Nous faisons forcément un tri, laissant de côté beaucoup d’informations, parce que, de toute façon, il y en aurait trop. Ce tri est évidemment subjectif. Chaque individu se focalise sur ce qu’il croit être vrai, intéressant, utile… Ainsi, les relevés effectués pour établir une carte sélectionneront quelques informations topographiques choisies pour leur pertinence. Pour un même lieu, une carte IGN conçue pour la randonnée ne contiendra pas les mêmes informations qu’une carte routière, qui se fiche du dénivelé.
J’ai déjà évoqué la représentation mentale différente que les neurotypiques et les surefficients se font des relations interpersonnelles. Je voudrais le développer un peu plus ici. La pensée neurotypique s’appuie avant tout sur le cerveau gauche, rationnel et analytique. La pensée complexe fonctionne prioritairement sur l’hémisphère droit, émotionnel et global. Pour simplifier, je vous avais invité à vous imaginer les normo-pensants avec leur portillon cloisonnant clairement le chez toi et le chez moi. Les surefficients mentaux, eux, voient les gens comme des buissons et des arbustes dans un grand parc. Les notions de « chez moi » et « chez toi » n’ont pas de sens dans un parc. Ainsi, un neurotypique peut envisager qu’on cherche à lui voler du terrain, alors que l’idée de voler un buisson dans un parc n’aura aucun sens pour un cerveau droit. De même, en cas de sécheresse, le neurotypique va penser : c’est à chacun d’arroser son jardin. Moi, je m’occupe de trouver de l’eau et d’arroser le mien. Si mon jardin reste bien vert alors que celui de mon voisin se dessèche, ça ne me choquera pas. Je serai plutôt fier et content de moi. Je considérerai que mon voisin n’a pas fait son boulot. Tant pis pour lui. Moi, j’ai fait ma part. Le surefficient, au contraire, trouvera que cela n’a pas de sens d’arroser un seul buisson si le reste du parc doit mourir de sécheresse. J’utilise cet exemple, certes un peu caricatural, pour vous permettre de comprendre que chacune des mentalités a sa logique. L’individualisme des normo-pensants choque souvent les surefficients. Pourtant, sa logique n’est pas idiote : si chacun fait sa part, le monde tournera bien. Inversement, ce que d’aucuns prennent pour de l’idéalisme aura aussi sa cohérence, en pensée globale. Pour le surefficient, beaucoup de choses sont incompréhensibles. Ça n’a pas de sens d’être bien, si les autres sont mal. Ça n’a pas non plus de sens de ramer à l’inverse des autres rameurs, et encore moins d’ouvrir une voie d’eau pour faire couler le bateau sur lequel on est tous embarqués. En pensée globale, il y va de l’intérêt de tous de s’entendre et de collaborer. C’est pourquoi la malveillance et le sabotage n’ont aucun sens. Pourtant, cela existe, autant le savoir et y faire face avec réalisme.
Les notions de « carte » et de « territoire » sont fondamentales en PNL. Elles permettent avant tout de réaliser que chacun a une perception unique et subjective de la réalité : ma vision de la réalité (ma carte) n’est pas la réalité (le territoire). Les gens qui n’ont pas compris cela font parfois preuve d’une grande rigidité mentale et peuvent se montrer très étroits d’esprit. Si l’information ne figure pas sur leur carte, elle n’a pas le droit d’exister dans la réalité ! Cela est valide aussi pour les surefficients qui voudraient appliquer leurs valeurs humanistes à tous, comme si elles étaient universelles, et ils peuvent même en devenir très intolérants. Quand on est intolérant à l’intolérance, eh bien, on est quand même intolérant. Par exemple, certains membres d’associations de défense des animaux, de lutte contre la corrida ou contre le port de fourrures animales peuvent devenir aussi violents que ceux dont ils dénoncent la cruauté, jusqu’à en perdre leur crédibilité.
Le second aspect important de cette notion de « carte » est le nombre d’informations qu’elle contient. On considère qu’une carte pauvre en informations est limitante et qu’une carte riche en informations est aidante. Certes, une carte précise et détaillée est un bon début. Mais, depuis que je travaille avec des surefficients qui ont des cartes très riches et truffées d’informations, je me dis que le nombre d’informations est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Et même, trop d’information tue l’information : sur certaines cartes mentales, il me semble qu’il vaudrait mieux parfois en enlever quelques-unes pour aérer, ce qui est une hérésie en PNL. Ensuite, il faudrait mieux hiérarchiser l’information. Sur les cartes routières, les routes sont représentées par des traits d’épaisseurs différentes, en fonction de leur importance. Dans les cartes mentales des surefficients, tous les chemins ont le même tracé, qu’il s’agisse d’une autoroute ou d’un sentier. Enfin, il faudrait aussi faire un nettoyage approfondi des filtres, pour pouvoir ajouter à la carte les informations qui ne vont pas dans le sens de ce que vous avez envie de croire, mais qui seraient indispensables à votre orientation. Enfermés dans leur idéalisme, les surefficients refusent d’intégrer à leur carte les données qui dérangent leurs croyances. Cela explique sûrement en grande partie cette fameuse « amnésie » que j’évoque dans l’introduction. Dans Je pense trop, je vous parlais de vos petites lunettes roses et de cette cliente qui s’était écriée : « Mais je ne veux pas savoir que le monde n’est pas celui que je crois qu’il est ! »
Le problème devient encore plus crucial, quand on a brusquement accès à la pensée psychopathe, alors qu’on n’en soupçonnait même pas l’existence. Soudain, apparaît dans notre paysage mental quelque chose de glaçant, qui n’y a pas sa place et qui nous donne un frisson d’horreur. Vous savez, ce fameux « ça m’a effleuré l’esprit », que vous m’exprimez avec honte, en vous demandant comment votre cerveau pouvait avoir des idées aussi tordues. Non, non ! Votre esprit n’est pas tordu d’oser penser que… Rappelez-vous l’histoire des pneus dégonflés sur l’autoroute. Il existe bien des abrutis capables de faire ce genre de chose. Confrontée à des faits qui ne laissent plus guère de doute, votre pensée a juste effleuré celle de votre manipulateur. Que faire de cette information ? Au lieu de la rejeter, il vaut mieux l’intégrer dans votre carte mentale comme une indication précieuse. Votre randonnée en montagne ne sera pas moins belle si votre carte IGN indique les couloirs à avalanche et les ravins, en marge des jolis sentiers ! Et s’il existe des vipères dans ce coin, autant le savoir. Cela permet de penser à prendre la pompe à venin dans le sac à dos. Vous serez simplement plus en sécurité. En fait, savoir que les manipulateurs existent et comment ils fonctionnent, c’est tout ce que je vous propose depuis l’écriture de mon premier livre sur la manipulation, il y a douze ans. Je vous dis simplement d’ajouter sur votre carte les couloirs à avalanche et les ravins pour ne plus tomber dedans. Mais vos filtres sont tellement puissants que certains d’entre vous s’imaginent que mon intention est de souiller leur carte avec de vilaines taches.