Pourquoi trop penser rend manipulable
Un manipulateur utilise quatre ficelles
L’idée que le visage sympathique ne soit qu’un masque est trop dérangeante pour la plupart des gens. Tant que l’on croit le manipulateur aux prises avec des démons intérieurs, mais avec une bonne nature de base, on peut lui fournir toutes les excuses que l’on veut. On peut rester dans le discours angélique qu’il y a du bon en chacun et qu’il ne faut pas juger. Quand on comprend qu’il n’a qu’une seule personnalité, on ne peut plus nier qu’il soit cynique, calculateur et surtout pleinement conscient de ce qu’il est et de ce qu’il fait. Alors, on ne peut plus cautionner ses comportements sans devenir son complice. Il faudrait se positionner, donc s’affirmer, donc aller au conflit. C’est pourquoi, malgré les preuves objectives qu’elles ont sous les yeux tous les jours, de nombreuses personnes continuent à faire semblant de fréquenter quelqu’un de normal.
Un manipulateur utilise quatre ficelles
Les quatre ficelles de la manipulation sont : la séduction, la victimisation, l’intimidation et la culpabilisation. Tant que ces quatre ficelles fonctionnent, le manipulateur peut à loisir vous transformer en marionnette. Mais ces ficelles ne sont pas si subtiles que cela. Le jour où elles ne marchent plus, vous êtes libre, car un manipulateur ne sait rien faire d’autre que de tirer sur ces ficelles. Libéré de vos fils, vous le verrez alors s’acharner à employer ses pitoyables techniques et faire toujours plus de la même chose, jusqu’à en devenir caricatural. Vous connaissez l’expression : « grosses ficelles ». Les comportements de votre manipulateur deviendront burlesques. Plus vous prendrez de recul, plus vous le verrez arriver avec ses gros sabots.
La séduction
Pour vous séduire, le manipulateur enfile son beau masque. Il semble sympathique, proche, amical. Mais, si vous y regardez de plus près, il n’y a rien d’amical ni de chaleureux dans son comportement. Ce n’est qu’une familiarité déplacée, un sans-gêne incroyable, une curiosité intrusive, du culot et un envahissement de votre espace. Il se comporte comme s’il vous connaissait depuis toujours et que vous étiez déjà son pote. Il vous touche physiquement ou se tient trop près, dans votre sphère intime. Il vous regarde trop fixement, avec un regard dur, alors qu’il sourit de toutes ses dents. Il s’inclut effrontément dans votre futur : vous l’avez rencontré dix minutes plus tôt, et il est déjà en train de vous parler de vos vacances d’été communes : « Tu verras, je connais un coin pour la pêche fabuleux (ou une plage privée géniale où il a ses entrées), je t’y emmènerai ! » Le tout avec un clin d’œil appuyé. Non, vraiment, à bien y regarder, il n’y a rien de sympathique dans son impolitesse.
Parallèlement, le manipulateur utilise la flatterie. Et ne croyez pas que cela ne marcherait pas avec vous ! Nous avons tous besoin de compliments, de félicitations et d’encouragements, surtout quand on manque de confiance en soi, ce qui est le cas de la plupart des victimes. Le manipulateur fait également beaucoup de promesses alléchantes. Vous vous rendrez compte quelques mois plus tard qu’il n’en a tenu aucune. Mais, comme vous êtes vous-même une personne de parole, vous n’imaginez même pas qu’on puisse promettre sans avoir l’intention de tenir son engagement. Les gens qui pensent trop ont un respect presque maladif de la parole donnée. À l’opposé, les manipulateurs pensent que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Maintenant, vous êtes prévenu !
La capture de rêve
Dans la période de séduction, le manipulateur vous questionne beaucoup et vous fait subir une batterie de tests insoupçonnables. Son but est de repérer quels sont vos ressorts, vos déclencheurs, vos points faibles… Le manipulateur a trouvé ce qu’il cherche pour vous ferrer lorsqu’il découvre votre rêve majeur. Nous avons tous nos rêves chéris : avoir une famille nombreuse, créer son école de danse ou voir tel chanteur en concert… et, bien sûr, celui de rencontrer l’amour de notre vie. Le manipulateur va tenter de vous faire croire que, grâce à lui, vous atteindrez votre rêve : il sera le prince charmant (ou une princesse si douce) ! Quelle coïncidence ! Vous qui désirez une famille nombreuse, vous venez de rencontrer quelqu’un qui adore les enfants et en veut une douzaine. Ou alors, il a justement un cousin bien introduit dans les milieux de la danse et un copain à la mairie qui s’occupe de l’attribution des locaux aux associations. Si vous êtes fan d’un chanteur, comme par hasard, son ami d’enfance sera le bassiste de ce chanteur, vous aurez même le statut de VIP ! Je précise pour les naïfs que tout cela est faux, bien sûr ! Mais si votre manipulateur réussit à kidnapper votre rêve, il vous tiendra en laisse. Le travail de sortie d’emprise consiste presque essentiellement à repérer lequel de vos désirs secrets il a piraté et à reprendre la main sur sa réalisation. On peut avoir une grande famille, créer son école de danse ou approcher son idole, sans passer obligatoirement par l’entremise de ce seul manipulateur. Quand vous aurez repris le contrôle de votre rêve, vous verrez alors avec quel cynisme il essaie de réactiver vos espoirs : il était enfin prêt à s’engager dans une vie de famille, vous gâchez tout ! Vous êtes vraiment bête de vous fâcher avec lui maintenant : hier, il a eu son copain au téléphone, et c’est justement la semaine prochaine que se décide l’attribution des salles municipales. Tant pis pour vous ! Son ami d’enfance vient de lui envoyer des places pour le prochain concert de votre idole (qu’il aura bizarrement perdues si vous acceptez d’y aller…).
Les surefficients sont des gens sincères à en être transparents. Il est très facile d’avoir accès à leurs mécanismes, et donc tout aussi facile de savoir quels sont leurs rêves, quelles sont leurs valeurs et leurs croyances, et donc comment les séduire. Les gens qui pensent trop s’imaginent que tout le monde a le même sens de l’engagement et la même sincérité qu’eux. Se rappeler que des gens peuvent mentir et ne pas tenir leurs promesses leur demande un effort intellectuel qu’ils n’arrivent pas à faire pendant l’interaction. Ils ont souvent besoin d’être débriefés quand ils sont sortis de l’échange. Je leur dis : « Il vous a menti » ou « Ce n’est que ce qu’il dit. Vous n’avez aucune preuve que ce soit vrai ». Je vois bien qu’ils ne l’avaient pas envisagé. La notion même de « calcul » dans les relations leur est inconcevable. Les manipulateurs jouent sur du velours.
Pourtant, finalement, quand on regarde tout cela avec le recul suffisant, ces tentatives de séduction sont bien minables : flatteries, fausses promesses, familiarité… La femme manipulatrice, elle, utilise les codes de séduction les plus bateaux : ange et démon, vierge et putain, douce et peste, femme-enfant, un peu pétasse, mais pas trop… Et ça marche. Car avec les gens qui pensent trop, qui sont si indulgents et qui refusent de juger les autres, cette séduction de pacotille a toutes les chances de fonctionner facilement.
Le mimétisme, l’arme fatale
Il y a beaucoup plus grave : en phase de séduction, les manipulateurs utilisent énormément le mimétisme. C’est très facile à pratiquer. Il suffit de prétendre être pareil que vous et de s’exclamer avec un air émerveillé : « Oh ! C’est dingue, moi aussi ! Ah, moi aussi, j’ai adoré ce film ! Oh, mais tu as bien raison ! C’est exactement ce que je pense ! Ça alors, c’est ce que j’allais dire ! » Lorsqu’un manipulateur s’exclame : « Ah, ton film préféré c’est… ? Ça alors, moi aussi c’est mon film préféré ! », comprenez bien qu’il n’a même pas vu ce film et qu’il le sait très bien quand il vous dit cela. Quand vous découvrez enfin qu’il n’a jamais vu ce film, il s’en tirera d’une pirouette : « Oh, je n’avais pas compris que tu parlais de ce film-là », et, vite, il enchaîne sur autre chose pour faire diversion. Vous avez affaire au roi de la volte-face.
Les victimes mettent très longtemps à se rendre compte que leur manipulateur s’est moqué d’elles dès le premier instant. Et c’est une prise de conscience déjà très douloureuse dans un cadre professionnel ou amical, et bien pire encore dans un cadre amoureux. Le manipulateur mentait dès le début, il faudra bien faire face un jour à cette information glaçante. Si vous y aviez prêté attention, vous auriez vu qu’il vous laissait parler en premier pour s’ajuster à votre propos et qu’il n’hésitait pas à se contredire pour abonder dans votre sens. Mais qui aurait l’idée de prêter attention à ce genre de détails ? Peu de gens sont méfiants au point d’avoir cette vigilance. J’espère que vous l’aurez maintenant.
Le mimétisme est une arme aussi simple que redoutablement efficace, surtout avec des gens qui se sentent seuls et incompris, qui passent leur temps à se sentir différents et rejetés et qui croient venir d’une autre planète. Comme le manipulateur se positionne en miroir, vous aurez vite l’impression d’avoir rencontré un congénère qui vous comprend, qui pense comme vous et qui vous accepte tel que vous êtes. Alléluia ! Combinant le mimétisme avec ce qu’il capte de vos rêves, le manipulateur vous fera croire que vous avez enfin rencontré le meilleur ami, l’âme sœur, le mentor, l’associé que vous attendiez depuis toujours.
À cause de ce mimétisme délibéré, quand vous rencontrez un manipulateur ou une manipulatrice, vous avez l’impression d’avoir rencontré votre double. Et c’est extrêmement dangereux pour un surefficient. Car ce mimétisme peut activer le besoin inconscient de symbiose chez les personnes dépendantes affectives et leur donner la certitude d’avoir rencontré celui ou celle qu’ils attendaient depuis toujours. La relation proposée par le manipulateur donne l’illusion de nourrir tout en affamant. Se croyant comblé, le dépendant affectif se retrouvera piégé dans une relation creuse. Exactement comme une feuille de papier reste collée au goulot d’un bocal sous vide, il n’aura plus la force de mettre fin à cette relation qui le détruit.
Le mimétisme peut également activer une mémoire gémellaire. Dans Je pense mieux, je parle du syndrome du jumeau perdu. Je pense que les gens qui pensent trop sont susceptibles d’être concernés par cette problématique inconsciente. Statistiquement, environ 13 % des grossesses commencent par être gémellaires, alors que les jumeaux ne représentent que 2 % des naissances. Cela implique qu’il y aurait à peu près 11 % de la population qui est un jumeau né seul. On sait maintenant que les fœtus ont une mémoire de ce qui s’est passé in utero et que cela influence les émotions de la personne adulte. Le souvenir d’un jumeau perdu, enregistré in utero, est très puissant. Alors, quand un individu utilise cyniquement le mimétisme, il risque d’activer cette mémoire, cette nostalgie gardée dans notre biologie, d’un double, de quelqu’un de très proche, d’une complicité particulière. Et, donc, si vous êtes concerné par ce syndrome, c’est de manière pratiquement biologique que vous aurez inconsciemment l’impression d’avoir retrouvé ce jumeau. Cela offre au manipulateur une carte blanche pour vous tarabuster. Plus grave encore, vous assimilerez la rupture avec cette personne à une nouvelle perte gémellaire, atrocement douloureuse, parce qu’en résonance avec la perte initiale. Cela peut même rendre la rupture impossible.
Enfin, il faut que vous soyez prévenu, depuis la sortie de Je pense trop, les manipulateurs vous offrent ce livre en vous disant : « Tiens, il faut que tu le lises ! C’est complètement moi, ce qui est décrit dedans ! » Puis ils se repaissent de vos découvertes sur vous-même en vous faisant croire qu’ils ont vécu exactement les mêmes, puisqu’ils sont censés être « tout pareil que vous ». Un jour, troublé, vous m’envoyez un mail pour me demander si c’est possible d’être surefficient ET manipulateur… Ma réponse est… « non », définitivement. Là où il y a du calcul, du cynisme et de la malveillance, on ne peut pas parler de surefficience. Pour moi, surefficience et humanisme sont indissociables.
Il est donc urgent que vous mettiez tout votre discernement dans vos relations interpersonnelles. Apprenez à repérer ces éventuelles tentatives de mimétisme. Taisez-vous et laissez les gens parler en premier. Vérifiez ce que ce syndrome du jumeau perdu peut réveiller chez vous comme sentiment d’abandon ou de perte. Pour échapper à ce mimétisme, demandez-vous : « En quoi cette personne est-elle différente de moi ? » plutôt que « En quoi est-elle comme moi ? ». Et posez-vous aussi cette question : « Est-ce que ses actes sont en accord avec ses paroles ? » Regardez les actes, plutôt que d’écouter des paroles qui peuvent être un tissu de mensonges. Par exemple, vous avez une nouvelle amie qui prétend que, comme vous, elle est fan des médecines alternatives, que jamais elle n’ira voir un médecin, qu’elle a horreur des médicaments allopathiques, et puis, la semaine suivante, elle est sous antibiotiques pour un simple rhume. Auriez-vous pris les médicaments qu’elle prend ?
Un de mes confrères dit : « Les femmes, c’est comme les lapins, on les attrape par les oreilles. » C’est provocateur, certes, mais pas misogyne puisque le pendant masculin existe ! Depuis L’Odyssée d’Homère, on sait que les hommes sont aussi sensibles au chant des sirènes. Donc, que vous soyez un homme ou une femme, ne vous laissez plus attraper par les oreilles ! Méfiez-vous des belles promesses et des flatteries. Plus vous prendrez confiance en vous, en votre valeur et en vos ressentis, moins les séducteurs et les séductrices auront de pouvoir sur vous.
La victimisation
Très vite dans la relation, le manipulateur va essayer de se faire passer pour quelqu’un de malheureux, de malchanceux et de persécuté. Le but est de vous inspirer de la pitié. Dans la cour de récréation, déjà, il pleurnichait dès que la maîtresse l’attrapait. Au collège, nombre d’enseignants croient que les élèves méchants et harceleurs sont de pauvres enfants « perturbés et malheureux ». Si un manipulateur arrive à vous inspirer de la pitié, vous êtes piégé : vous n’oserez plus prendre le risque de le blesser ni même de le contrarier, au point d’en perdre votre bon sens et le respect de vous-même. Je dis des manipulateurs et des manipulatrices qu’ils ont une coquille de Calimero en acier trempé. Et vous n’arriverez pas à la leur faire ôter ! Les manipulateurs vous font croire qu’ils sont les plus malheureux de la terre, qu’ils n’ont pas eu de chance dans la vie, qu’on leur a fait du mal, qu’ils souffrent terriblement et que c’est toujours à cause des autres. Leur plainte est continue. Ce sont des braillards. Ils pleurent sur commande. Bizarrement, ils n’ont jamais aucune part de responsabilité dans leur malheur. Ce sont toujours les autres les méchants. Et vous, tellement braves, vous ne pouvez pas vous empêcher de prendre les gens en pitié et de vous mettre à leur disposition. Votre besoin d’être utile et de sauver le monde est un des ressorts que le manipulateur cherche à activer avec sa victimisation. Une de mes consœurs dit : « Si vous ressentez ne serait-ce qu’une goutte de pitié pour votre conjoint…, fuyez ! » Car il faut bien faire la distinction entre compassion et pitié. La compassion, c’est comprendre que l’autre souffre, qu’il a des difficultés…, mais comme tout un chacun, à différentes époques de sa vie. Quand vous êtes dans la compassion, vous ne doutez pas que cette personne a les ressources internes pour surmonter ses difficultés. Son besoin est surtout un besoin de soutien moral. Elle n’a pas besoin que vous preniez en charge ses problèmes personnels et que vous les régliez à sa place.
Amélie Nothomb dit : « Je suis comme tout le monde, donc j’ai beaucoup souffert. » Si tant est qu’ils souffrent vraiment (nous y reviendrons), les manipulateurs ne sont pas les seuls à avoir des difficultés. Amélie Nothomb a raison. La vie n’épargne personne, nous souffrons tous. Nous avons tous notre lot d’ennuis et de chagrins. Souvent même, vous seriez surpris en entendant l’histoire de vie de gens qui vous paraissent sans soucis. Vous vous demanderiez alors comment ils font pour être encore debout, paisibles et souriants. On dit que les grandes douleurs sont muettes. Or, celle des manipulateurs est très bruyante ! En fait, la principale différence est que la plupart des gens souffrent dans la dignité et la pudeur, alors que les manipulateurs braillent, théâtralisent et exagèrent leurs difficultés, avec l’intention de les faire prendre en charge par autrui. Faites-vous maintenant mieux la distinction entre compassion et pitié ? La compassion consiste à comprendre que quelqu’un a des ennuis, comme tout le monde. La pitié fait s’imaginer que ce pauvre Calimero a plus souffert que les autres. Il est tellement profondément démuni devant ses difficultés, qu’il faut le sauver, et il n’y a que vous qui pouvez le faire.
L’intimidation
L’intimidation est la troisième ficelle. C’est celle que vous avez le mieux connue à l’école primaire. Elle apparaît très tôt dans la relation, parce qu’elle est grandement utile à votre dressage. Elle se met en place insidieusement et progressivement. L’objectif est de vous faire vivre dans la peur. Un manipulateur est comme un nuage d’orage : toujours menaçant, imprévisible et explosant de plus en plus souvent. On le sent nerveux, impatient, irritable, stressé et stressant. Quand un manipulateur entre dans une pièce, l’ambiance change. Tout le monde se crispe. Dès qu’il en ressort, chacun respire et se détend. Tout cela est de la comédie, mais peu de gens s’en rendent compte. Pourtant, après vous avoir bien mis la pression, quand il est loin des regards, le manipulateur s’en va en sifflotant. Après la phase de séduction, les compliments du début vont se transformer en critiques et en moqueries de plus en plus blessantes. Vous allez apprendre à redouter son jugement. Si vous vous rebiffez, il a la parade : il ne vous critique que pour votre bien. Si vous voulez rester bête, moche et inadapté, tant pis pour vous. Il ne se moque pas, il plaisante. C’est vous qui n’avez pas le sens de l’humour. Pourtant, en guise d’humour, ses moqueries sont du même niveau que celles qu’il utilisait déjà en primaire : lourdes, blessantes, stupides, voire scatologiques… Le manipulateur adore faire la tête. Il se ferme brusquement. L’ambiance devient plombée. Il émet d’intenses ondes de reproches silencieux. À vous de deviner en quoi vous l’avez contrarié. Plus tard, il se mettra à faire des crises de rage soudaines et effrayantes. Il semble avoir tant de violence à peine contenue à l’intérieur de lui. Rappelez-vous qu’il se maîtrise parfaitement puisqu’il peut changer de visage en un quart de seconde. En fait, il sait toujours jusqu’où aller trop loin et exactement où s’arrêter sur le fil. Ses bouderies et ses crises de rage, déjà pénibles, deviendront des représailles plus ou moins masquées, mais que vous devrez apprendre à décoder. Par exemple, il prétend que vous pouvez voir vos copains, qu’il s’en fiche, que vous faites bien ce que vous voulez. Mais à chaque fois que vous aurez fait une sortie avec vos amis, il sera d’une humeur massacrante pendant deux jours. À vous de faire le lien… Alternant masque sympathique et visage rageur, il effectue un dressage, un véritable conditionnement. Carotte dans une main, bâton dans l’autre, il vous apprend à obéir sans réfléchir. Vous aurez de plus en plus peur de provoquer ses crises et vous marcherez sur des œufs avec lui, cherchant à le comprendre, à le deviner et surtout à ne pas le contrarier. Votre manipulateur sait aussi activer toutes vos peurs inconscientes et/ou irrationnelles : celles de blesser, d’être injuste, d’être incompétent, d’être rejeté, abandonné…
Malgré vos efforts, les scènes seront de plus en plus fréquentes et de plus en plus pénibles. Vous avez horreur des ambiances tendues et des conflits. Vous avez besoin de paix et d’harmonie. Sans même vous en rendre compte, dans l’espoir de restaurer une ambiance respirable, vous deviendrez une personne soumise, dans une suradaptation permanente. Votre obéissance aggrave le processus, car plus vous cédez de terrain, plus il va loin. On dit que la peur n’évite pas le danger. C’est particulièrement vrai dans ce cas de figure. Tant que vous ne serez pas fermement positionné, vous ne l’arrêterez pas. Vous devrez tôt ou tard apprendre à pratiquer l’affirmation de vous.
Parallèlement, au fur et à mesure que le masque tombe, vous découvrez, sans arriver à y croire, sa vraie nature. Un manipulateur est une personne cruelle, jalouse, haineuse et réellement malveillante. Son discours sur les autres est édifiant : tout le monde est bête, sauf lui. C’est bien fait pour eux. Ça leur apprendra à le contrarier… Il étale complaisamment ses tracasseries, ses vengeances minables. Cela devient difficile de ne pas comprendre qu’il en tient autant à votre égard.
Ses menaces sont souvent indirectes. Mais, comme vous avez beaucoup d’imagination, votre cerveau qui pense trop fait le reste. Petit à petit, vous commencerez à avoir le doute sur le côté « accidentel » de certains événements. Un manipulateur est un passif-agressif : c’est-à-dire que son agressivité, pourtant bien réelle, est masquée. Il salit, il gâche, il casse, il abîme, il perd… comme par inadvertance. Puis vous vous faites mal, à cause de son étourderie ou de sa maladresse : il a ouvert la porte de placard au-dessus de votre tête pendant que vous étiez baissé… Il a déplacé un meuble dans lequel vous vous cognez le petit orteil. Il n’a pas fait exprès de vous bousculer pendant que vous passiez à côté de l’escalier. Il n’a pas pensé à vous dire que c’était brûlant… Les manipulateurs peuvent même être encore plus dangereux. Ils vous abandonnent au milieu de nulle part, font mine de jeter la voiture sous un camion, vous balancent des objets à la tête, se montrent violents… De même, ils nient le danger, même quand il est objectif. Vous êtes trop peureux et surprotecteur !
Notez bien cette expression : « Ça m’a effleuré l’esprit. » C’est ce que me disent tous mes clients quand ils sont sur le point de deviner le niveau d’inconscience, de malveillance ou de dangerosité de leur manipulateur.
Laurence me raconte : « Le mercredi, je vais voir mes parents qui habitent à environ trois quarts d’heure de chez nous, par autoroute. Ma voiture se comporte bizarrement sur l’autoroute. J’en parle à mon père en arrivant. Il fait le tour de la voiture et découvre que les quatre pneus sont notablement dégonflés. Mon père s’occupe de les regonfler et fulmine : “Ton mari est complètement inconscient ! Mais comment il entretient cette voiture ? Tu aurais pu avoir un accident !” L’idée me vient à ce moment-là que mon mari pourrait l’avoir fait exprès. Je le revois me demander sur un ton bizarre si je vais chez mes parents demain. D’habitude, je me serais empressée de l’enguirlander en rentrant sur le mode : “Tu es complètement inconscient !” Mais comme j’avais eu ce doute, je n’ai rien dit et j’ai observé. Lui, qui ordinairement se fiche de ma vie, est venu me tourner autour, avec le même drôle de ton faussement innocent : “Ça s’est bien passé chez tes parents ? Tu n’as pas eu de problème sur l’autoroute ? La voiture a bien marché ?” J’ai prétendu que tout s’était très bien passé, mais j’étais horrifiée de le voir signer son crime d’une façon aussi flagrante. Comme c’est effrayant de vivre avec quelqu’un d’aussi malveillant. En fait, je suis réellement en danger en vivant à ses côtés. » Oui, et plus encore que vous ne croyez. Il faut apprendre à vous protéger.
La culpabilisation
Enfin, la quatrième et dernière ficelle de la manipulation est la culpabilisation. Là encore, le procédé est standard : il s’agit de vous rendre responsable de tout ce qui ne va pas. Le manipulateur n’a rien fait ! Il est pur et innocent ! C’était déjà le cas quand l’instituteur l’attrapait par l’oreille. Même pris la main dans le sac, il niait farouchement ses actes. Vous retrouvez exactement la même mauvaise foi chez le manipulateur adulte. Il n’avouera jamais ! Rien n’est jamais de sa faute. C’est toujours la faute des autres et surtout la vôtre. Sans vergogne, il présente tous ses actes comme étant des réactions normales et logiques à votre comportement. La trame immuable est la suivante : c’est parce que vous avez…, qu’il a… Par exemple, c’est parce que vous l’avez négligé pendant que vous veilliez votre père malade et en fin de vie qu’il a pris une maîtresse. C’est donc bien de votre faute (exemple non seulement authentique, mais rapporté plusieurs fois par des victimes différentes !). Ce mécanisme a également l’avantage de vous apprendre à connecter vous-même vos actes à ses réactions. Cela vous fait perdre toute spontanéité. Vos efforts pour vous adapter et vous améliorer seront vains et épuisants. Car la ficelle culpabilisation utilise beaucoup la double contrainte, ce lien aliénant découvert par l’école de sciences humaines de Palo Alto. La double contrainte fait en sorte que vous n’ayez pas d’issue. Vous avez dit « blanc », il fallait dire « noir », et inversement. C’est simple, quoi que vous fassiez, ce n’était pas ce qu’il fallait faire. Comme le manipulateur énumère abondamment ce qu’il ne veut pas, mais s’abstient consciencieusement de dire ce qu’il veut, vous pouvez passer votre vie à essayer de deviner et tomber à côté. De toute façon, ce que vous faites ne sera jamais au niveau de ses attentes. Ajoutez à cela sa mauvaise foi inouïe : il sera même capable de se contredire pour éviter de vous valider. Ce ne sera jamais ce qu’il avait demandé. Si vous ne vous découragez pas assez tôt, vous allez devenir fou. Pour augmenter votre sentiment de ne pas être à la hauteur de ses attentes, le manipulateur utilise des injonctions de conformité : les gens intelligents font… Tout le monde sait que…
Les surefficients mentaux sont habitués à ce que leurs rapports humains soient difficiles. Au milieu des « normo-pensants », ils se sentent souvent seuls et incompris. Par méconnaissance des implicites sociaux, ils font des gaffes, créent des malaises dans la communication et s’ennuient tellement dans les conversations « superficielles » qu’ils se demandent ce qu’ils font là. Ils se font aussi souvent et copieusement critiquer, puisqu’ils sont « trop » : trop sensibles, trop émotifs, trop compliqués, trop susceptibles… Alors, les surefficients sont habitués à penser que s’il y a un problème, il vient forcément d’eux et non de leur interlocuteur. Ils sont aussi habitués à devoir faire beaucoup d’efforts pour essayer de comprendre les autres. Cela les rend faciles à culpabiliser quand la communication est mauvaise. Par ailleurs, à l’opposé des manipulateurs qui se dédouanent de tout, les surefficients sont des hyperresponsables. Mais à trop vouloir assumer leur part, ils en oublient de laisser les autres assumer la leur. C’est facile de culpabiliser des gens qui ont une conscience, qui ont envie de bien faire, qui ont des choses à prouver… Les manipulateurs savent utiliser ces failles.
Pour ne plus être manipulable, il faut définitivement couper ces quatre ficelles. C’est ce que nous allons nous appliquer à faire tout au long de ce livre. En bref, pour commencer, retenez ces grandes lignes :
– Ne vous laissez plus séduire par un masque sympathique, par de
belles paroles ou des promesses vides. Évaluez les gens uniquement sur des faits et des actes. Et surtout, ne signez plus de chèque en blanc relationnel. Prenez tout votre temps : vous ne pourrez pas connaître quelqu’un en quelques heures.
– Pour ne plus vous laisser engluer dans une pitié poisseuse, ne
confondez plus être méchant et être malheureux. Il y a des gens très malheureux qui ne deviendront jamais méchants, et des gens méchants qui sont très heureux de l’être. Les gens normaux prennent eux-mêmes en charge la résolution de leurs problèmes.
– Vous n’êtes plus dans une cour de récré. Il y a des lois pour vous
protéger. Ne vous laissez pas intimider. Cessez de fuir les conflits et pratiquez l’affirmation tranquille de vous.
– Ne vous sentez plus responsable des actes d’autrui.
Acceptez l’idée qu’il est impossible d’avoir une relation sereine
avec un manipulateur. Réalisez surtout que personne n’a le droit de se comporter ainsi avec vous. Vous méritez mieux !
Un manipulateur ne sait rien faire d’autre que de tirer sur ses ficelles. Si elles ne fonctionnent plus avec vous, vous êtes libre. Lui va s’acharner dessus, insistant d’une façon caricaturale, à en devenir pathétique. Je suis heureuse quand je vois enfin mes clients rire de ce qui les a tant fait pleurer. C’est ce que je vous souhaite.
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