Pourquoi trop penser rend manipulable

Christel Petitcollin · Chapitre 4 sur 58

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Pourquoi trop penser rend manipulable

Chapitre 1 : Un masque et quatre bouts de ficelle

Chapitre I

 

Un masque et quatre bouts de ficelle

 

Un profil incroyablement standard

 

Alors, parlons de ces manipulateurs. Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? Comment font-ils ?

 

Ces manipulateurs, au sujet desquels vous avez une attitude si ambiguë, vous les connaissez très bien en réalité, car vous les fréquentez déjà depuis longtemps. Rappelez-vous le calvaire que vous ont fait vivre certains enfants à l’école primaire. Vous savez, ce morveux qui vous volait votre goûter et prenait tant de plaisir à vous tarabuster, ou cette peste qui trouvait toujours les mots pour vous humilier devant les autres élèves et qui savait déclencher les rires de la classe à vos dépens… Puis il y a eu le collège. Vos souvenirs de harcèlement scolaire doivent encore être bien cuisants. Aujourd’hui, il y a une sonnette d’alarme à tirer : entre la démission et la complaisance des adultes d’un côté, et l’arrivée des réseaux sociaux de l’autre, leur pouvoir de nuisance s’est démultiplié au point qu’ils génèrent de plus en plus de suicides dans les collèges et même à l’école primaire.

 

À l’heure où j’écris ces lignes, je viens de tomber par hasard sur un article de plus sur le sujet : en janvier 2017, un enfant de 8 ans, Gabriel Taye, élève de l’école Carson dans l’Ohio, aux États-Unis, s’est pendu dans sa chambre. Les raisons de son suicide viennent d’être élucidées par les « caméras de surveillance » de l’établissement. Au passage, comment peut-on croire que des caméras pourraient « surveiller » des enfants ? Les images vidéo montrent qu’il a été harcelé deux jours plus tôt. L’enfant a été poussé violemment contre un mur et frappé par des élèves. Ces élèves se sont moqués de lui et ont continué à le frapper alors qu’il était au sol, évanoui. L’enfant, retrouvé inconscient dans les toilettes, a simplement été envoyé à l’infirmerie. La famille n’a été informée de rien. Quand je vous parle de « démission et de complaisance de la part des adultes »… L’article conclut : « De son côté, l’école tente tant bien que mal de se dédouaner du drame en affirmant que le protocole a été suivi. » Comme d’habitude, pas d’excuses et aucune compassion pour la petite victime. En France, un établissement scolaire s’était plaint lors d’un procès de la « médiatisation excessive » du suicide d’une de ses élèves. Dans un autre cas de harcèlement, certes moins grave, la directrice de l’école s’estimait « au nom de toute la communauté éducative, profondément surprise et choquée par les propos rapportés, qui ne correspondent pas à la réalité vécue en interne ». Bref, les faits ne correspondaient pas à leur réalité… L’idée de faire une enquête, justement en interne, ne semble pas avoir effleuré cette directrice.

 

Vous avez probablement retrouvé ces harceleurs au lycée, puis lors des bizutages à l’université. Les agissements sont toujours les mêmes : la victime est moquée, isolée, humiliée, intimidée, battue, voire sexuellement abusée… Beaucoup de surefficients mentaux gardent des souvenirs cauchemardesques de certaines années scolaires. Tous les autistes racontent la cruauté des autres à leur encontre.

 

Rappelez-vous seulement qui étaient ces morveux : ils étaient bêtes, méchants, tracassiers, sournois, mais lâches et vite pleurnichards, et fayots quand l’enseignant arrivait. Ils agissaient dans les coins reculés de la cour de récréation ou dans les toilettes, loin du regard des adultes, s’en prenant en priorité aux élèves plus jeunes, brillants, fragiles ou isolés.

 

Eh bien, ces manipulateurs que vous prenez aujourd’hui en pitié, ce sont ces mêmes enfants cruels et vicieux, ceux qui ont transformé votre scolarité en cauchemar. Ils se sont insérés dans la vie des adultes, mais ils n’ont changé ni de mentalité, ni de comportement. Ils font toujours leurs coups en douce, dans le dos du patron, des voisins ou de la justice. Ils sont toujours à la recherche d’une proie à tarabuster. Ils sont restés menteurs, tricheurs et harceleurs.

 

J’ai redécouvert leur existence tout simplement en écoutant des personnes me raconter leur vécu, dans le cadre de séances de coaching.

 

Les gens viennent en consultation quand ils ont des problèmes personnels ou relationnels. Ces difficultés ont généralement deux origines principales :

– soit des difficultés liées à l’enfance : manque de confiance en soi,

difficultés d’affirmation de soi, mauvaise gestion des émotions, peur de l’échec, du conflit ou de l’abandon… Dans ce cas, le développement personnel est tout indiqué et fonctionne assez bien.

– soit ces gens ont dans leur entourage personnel ou professionnel

une personne « au caractère difficile » qui leur pourrit littéralement la vie. Il peut s’agir d’un conjoint, d’un parent, d’un ami, d’un supérieur hiérarchique ou d’un collègue… C’est même parfois un simple voisin, qui arrive pourtant à faire de leur vie un enfer. Ils viennent donc chercher des outils de communication.

Au fil du temps et des récits, il m’est apparu que les difficultés rencontrées avec cette personne « difficile » allaient bien au-delà du simple problème de communication. Avec les gens normaux, même s’ils ont particulièrement mauvais caractère, on finit toujours par trouver une solution, un arrangement, un compromis… Enfin, quelque chose qui apaise la situation. Avec ces personnes-là, aucun outil de communication ne fonctionne. Au contraire, les tentatives pour régler les conflits semblent même les aggraver. Ma clientèle se heurte systématiquement au mensonge, à la mauvaise foi, au déni, à la culpabilisation, au chantage affectif, aux menaces… La personne « difficile » refuse de prendre la moindre part de responsabilité dans l’échec de la communication. Sa malveillance est tellement sournoise qu’elle reste longtemps cachée, mais elle finit néanmoins par devenir flagrante. Ce qui m’a le plus surprise, c’est que le récit de mes clients est quasiment identique : tous me parlent de la même personne ou presque ! Et ces clients présentent à chaque fois les mêmes symptômes, ceux du harcèlement : une overdose de stress, avec son cortège de conséquences ; une culpabilité maladive ; une angoisse quasi permanente et, surtout, un esprit embrouillé et éparpillé.

 

C’est grâce à ces similitudes d’un récit à l’autre que j’ai pu reconstituer le portrait-robot de cette fameuse personne « au caractère difficile ». J’ai rassemblé toutes ces observations dans Échapper aux manipulateurs. J’y décris cette personne manipulatrice qui ment, qui se contredit, qui est de mauvaise foi, qui prêche le faux pour savoir le vrai, qui est tout le temps en train de vous faire des reproches, qui ne se remet jamais en question… La liste des caractéristiques des manipulateurs et de leurs agissements remplit donc un livre entier. Les lecteurs ont confirmé la justesse de ces observations en me disant : « J’ai commencé votre livre avec un surligneur à la main et j’ai arrêté de surligner parce que tout le livre devenait fluo ! C’est incroyable, vous avez raconté ma vie ! C’est comme si vous aviez vécu avec moi. Ce que vous dites est vrai à chaque page, c’est exactement comme cela que se comporte mon manipulateur (ma manipulatrice). »

 

Beaucoup d’appellations circulent pour désigner ces personnes : pervers narcissique, narcissique, psychopathe, manipulateur destructeur, etc. Moi, j’ai choisi le terme sobre et explicite de « manipulateur » ou de « manipulatrice ». Il y a différents degrés de gravité dans la manipulation, mais la base reste la même dans le fonctionnement. Eh non, malgré la croyance très répandue, nous ne sommes pas tous manipulateurs ! En tout cas, pas au sens où je le définis, car nous n’avons pas tous la volonté d’utiliser les autres comme des objets et nous ne ressentons pas de plaisir à les faire enrager et tourner en bourrique. N’est-ce pas ?

 

Les manipulateurs représentent 2 % à 4 % de la population. C’est un chiffre difficile à valider avec précision, mais que je peux régulièrement confirmer, notamment au cours des séminaires que j’anime sur le sujet pour les chefs d’entreprise. Ils en détectent bien deux ou trois par tranche de cent employés. Deux pour cent à 4 % de la population, c’est à la fois peu et beaucoup. Statistiquement, nous connaîtrions tous environ trois cents personnes par leur prénom. Cela implique que dans l’entourage de chacun de nous gravitent en moyenne six à douze manipulateurs. Vous voyez, cela fait quand même beaucoup de « personnes difficiles ». Leur pouvoir de nuisance est énorme, car on considère qu’un manipulateur harcèle une cinquantaine de personnes simultanément !