Une fenêtre sur Tribeca
Dédicaces
À mon père et son amour des livres
À ma mère et son amour des fleurs
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Il semble tellement égoïste de vouloir être connu !
Yanyi, The Year of Blue Water
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1
New York, 2013
Je ne savais pas en quoi consistait le métier de nounou. J’imaginais qu’il s’agissait de garder l’œil sur une enfant qui fait bondir son sac à dos en rentrant de l’école, de faire chauffer au micro-ondes des nuggets de poulet dans une assiette recouverte d’essuie-tout, et d’être allongée un bras croisé derrière la tête pendant que défilent à la télé les couleurs vives d’un dessin animé. Les subtilités de la tâche ne m’avaient pas traversé l’esprit : qu’il me faudrait renifler ses paumes pour y déceler le parfum d’agrumes du savon et gratter la saleté sous ses ongles. Que je me retrouverais à manger dans son assiette une cuillerée de macaroni au fromage pour en vérifier la température, et à passer au peigne fin le shampoing contre les poux sur son cuir chevelu couvert de mousse. Peut-être n’étais-je pas capable de concevoir ces moments parce que lorsqu’on m’interrogeait sur mon enfance, mon esprit se refermait comme deux poings qui se serrent dans une piscine, cherchant à agripper quelque chose alors que toute la matière autour d’eux reste insaisissable.
J’avais des parents. J’avais des frères et sœurs. J’avais des chez-moi, plusieurs ou aucun, selon le point de vue. Je n’étais pas mal aimée, ni délaissée. Pas exactement. C’était plus vague que cela, telle de l’encre qui se répand dans l’eau dans ma tentative de m’approprier les mots. Si vous souffrez d’un manque d’attention, sans pour autant aller foncièrement mal, que faites-vous de toute cette douleur, celle qui traverse vos tendons, tire sur vos muscles, mais ne transparaît pas sur votre peau ? Il existe des choses plus dures au monde, par centaines. Je dérivais sans mot dire.
*
Le temps était saturé d’humidité, au début du mois d’août, le jour où je devais passer un entretien avec les Adrien. Trempée de sueur devant ma fenêtre, je priais l’air frais d’absorber ma transpiration. Je choisis ma tenue la plus classique, une robe en coton bleu marine qui m’arrivait juste au-dessus du genou. Je trouvais ses bretelles trop fines pour la circonstance, alors je cherchai au fond du tiroir de ma commode un cardigan jaune pâle, un vêtement que j’avais acheté en solde en me disant que je serais peut-être amenée à le porter dans un cadre professionnel. Une occasion se présentait maintenant : à quatorze heures à Tribeca.
Je n’étais pas trop sûre de moi en me rendant à ce rendez-vous. Je m’enfonçai dans un siège orange et sentis le train s’ébranler, à l’aise dans mon malaise. J’avais souvent cette impression de demeurer immobile pendant que les morceaux de ma vie se réorganisaient autour de moi, de n’avoir qu’à rester stoïque et impassible, en attendant de remonter à la surface pour respirer et me réadapter, une fois qu’ils se seraient stabilisés. Puis je me rappelai qu’il y avait une raison à cet entretien : quitter une industrie de service pour en intégrer une autre, passer d’horaires nocturnes au bar ou matinaux au café à un travail l’après-midi et en début de soirée, un emploi du temps autour duquel construire une vie. J’avais envie de commencer mes journées différemment, de me caler sur les habitudes de sommeil du reste de la ville, de ciseler une vision pour mon futur moi, en espérant qu’il me trouve.
Le hall d’entrée ne portait aucune trace de la canicule. Un portier en uniforme m’ouvrit l’une des larges portes vitrées et l’air glacial m’aspira à l’intérieur. Je lui annonçai que je venais voir les Adrien.
« Willa, c’est bien cela ? dit-il aimablement. Ils vous attendent. » Il m’accompagna jusqu’à l’ascenseur et j’entrai dans la cabine où j’aurais voulu m’attarder un instant avant d’appuyer sur le bouton, mais je le vis tourner une clé et enfoncer le numéro 5 avant de regagner le hall d’entrée. Un instant plus tard, les portes se rouvrirent sur Nathalie, qui se tenait dans son vestibule. J’avais beau savoir qu’ils occupaient tout l’étage, je ne m’attendais pas à pénétrer si vite leur appartement. Je sortis de l’ascenseur et, aveuglée par le soleil, je levai la main en visière. Je sentis ma peau moite de sueur aux aisselles, aux coudes et à l’arrière de mes genoux, picotée par l’air climatisé. Le vestibule était plus spacieux que ma chambre, où je n’avais que deux pas à faire du lit à la commode puis à la porte. Le salon s’étalait devant moi à perte de vue, bordé de chaque côté de baies vitrées allant du sol au plafond, offrant un panorama d’immeubles inclinés et d’impressionnantes tours étincelantes. Il y avait un canapé modulable couleur crème pour dix personnes devant lequel était posée une table basse en verre étincelant et, plus loin, une vaste table avec des chaises transparentes en Plexiglas soigneusement rangées de part et d’autre. La dernière famille pour laquelle j’avais travaillé, les Erickson, n’était pas riche à ce point. Leur appartement à Park Slope, quoique beaucoup plus grand que le mien, avait quelque chose de familier : c’était un endroit dans lequel je pouvais m’imaginer vivre, dans un futur lointain, une fois que j’aurais appris à prendre les bonnes décisions. Mais ce domicile – la demeure des Adrien... je me serais plus facilement figuré un château, un Versailles aux murs d’or, que ce faste dans le monde réel : un salon de la taille d’un terrain de basket en plein cœur de Manhattan. Que l’on puisse se réveiller et manger des toasts dans un endroit comme celui-ci.
Lorsque j’avais parlé à Nathalie au téléphone, je l’avais imaginée comme une femme puissante qui en imposait, un mètre soixante-dix-huit, costume à fines rayures, élégant chignon banane. En réalité, elle faisait à peu près ma taille, un mètre soixante, et elle était habillée comme si elle allait faire du vélo en salle : legging noir et ensemble blanc comprenant débardeur de sport et veste d’échauffement, de brillants cheveux bruns attachés en une queue-de-cheval basse. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit si jolie, avec des traits saillants, de grands yeux bleus, des lèvres charnues et une peau de pêche. Ses sourcils formaient deux arcs d’une perfection que je m’évertuais en vain à obtenir des miens. Je me sentis immédiatement complexée, avec mon cardigan bon marché qui ne faisait pas illusion, les couleurs primaires de ma tenue qui rappelait une institutrice de maternelle.
« Entre, dit-elle, et merci d’enlever tes chaussures dans l’entrée. » Je m’accroupis pour retirer mes sandales, bataillant avec les boucles. « As-tu eu des difficultés pour venir jusqu’ici ? Où habites-tu déjà ? Combien de temps a duré le trajet ? »
Je répondis aux questions (Crown Heights à Brooklyn, quarante minutes) en me demandant si cela faisait partie de l’entretien. Aurait-il été préférable que j’habite plus près ? Mais comment aurais-je pu me le permettre ? Elle me conduisit jusqu’au canapé.
« Bijou n’est pas rentrée du centre de loisirs culinaires. J’ai eu plusieurs personnes au téléphone cette semaine, alors je te prie de m’excuser si je me répète, mais est-ce que je peux te parler un peu d’elle ? » Je commençai à acquiescer, mais le début de mon oui se dilua dans sa phrase suivante.
« Elle s’apprête à entrer en CM1. Elle a beaucoup d’activités et elle est très douée : danse classique, violon, mandarin, et passionnée de cuisine, d’où le centre de loisirs culinaires. Mon mari, Gabe, et moi avons tous les deux un emploi, comme je te l’ai dit, mais je travaille souvent de la maison. Son école est à Soho, à deux stations d’ici sur la ligne 1, et ses activités ont lieu à proximité, à Soho ou dans le West Village. » Je repensai à ce que ma colocataire Lucy avait répondu quand je lui avais demandé comment elle imaginait les Adrien. « Comme des gens qui ne prennent pas le métro », avait-elle dit, et j’avais hoché la tête en pensant qu’elle parlait en connaissance de cause.
« Depuis combien de temps habites-tu New York déjà ? demanda Nathalie.
— Presque trois ans, dis-je. Et j’ai travaillé dans le West Village. Je suis... à l’aise pour me déplacer. » J’espérais qu’elle ne me demanderait pas quel avait été mon boulot dans le West Village, ce qui m’obligerait à nommer le bar poisseux où j’avais servi des picklebacks – un shot de whisky suivi d’un shot de saumure de cornichon.
« Donc tu as déjà travaillé pour les Erickson. Marie était ma collègue, il y a des années de cela. Elle est vraiment charmante. Peux-tu me raconter un peu ce que tu avais l’habitude de faire avec eux ? »
Lucy travaillait pour les Erickson et m’avait envoyée à sa place un soir. À ma grande surprise, ils ne semblaient pas se soucier que je sois inexpérimentée. Ils m’avaient montré ce qu’il fallait réchauffer au micro-ondes pour le dîner et m’avaient laissée devant James et la pêche géante. Ils m’avaient dit que les enfants me demanderaient de rester dans leur chambre pendant qu’ils s’endormiraient dans leurs lits superposés, et cela m’avait semblé vaguement illicite, comme si j’aurais dû être soumise à une vérification de mes antécédents avant d’être autorisée à les regarder glisser dans le sommeil. Une fois rentrés à la maison, leurs parents m’avaient payée quatre-vingts dollars pour quatre heures et dit au revoir gaiement. Lucy m’avait finalement cédé le poste, et je l’avais accepté avec empressement. Qui l’aurait refusé ? C’était un job tellement facile, alors que j’en aurais pleuré chaque fois que, le matin, au café, douze clients d’affilée me disaient que l’eau bouillante était trop chaude.
« Bien sûr. Ils ont deux enfants. Donc j’allais parfois les chercher à l’école ou après leurs activités extrascolaires, et je les ramenais à la maison, et... » J’essayais de penser à un moyen d’allonger la description de la routine. En réalité, je n’étais allée les chercher à l’école qu’à deux reprises. La plupart du temps, je m’étais présentée à leur appartement lorsque leurs parents s’apprêtaient à franchir la porte pour sortir. « On prenait le métro dans l’East Village pour retourner à Park Slope, où ils habitaient, et une fois à la maison je... préparais le dîner... » Je repensais aux bâtonnets de poisson panés surgelés que j’avais regardés tourner dans le micro-ondes, au ketchup que j’avais pressé dans un petit plat sur le comptoir. « Et puis je les aidais à faire leurs devoirs, ou bien on faisait du coloriage... ils adoraient l’art, les livres à colorier, les choses de ce genre. » Elle m’observa. « Une fois, je les ai emmenés acheter une boîte d’aquarelle. Et puis, je m’assurais qu’ils soient au lit à une certaine heure. »
Elle hocha imperceptiblement la tête. Qu’étais-je censée dire de plus ?
« Il ne s’agit pas de te faire signer un contrat, mais nous souhaitons vraiment que tout soit prêt lorsque Bijou commencera l’école, afin de ne pas perturber ses habitudes. As-tu des projets futurs susceptibles d’affecter la durée pendant laquelle tu pourrais potentiellement occuper cet emploi ? Comme poursuivre des études en troisième cycle, déménager... avoir des enfants ? »
Je la dévisageai. D’habitude, les gens me donnaient dix-neuf ans alors que j’en avais vingt-quatre. Des enfants ? « Je ne prévois rien de tout cela, euh... de sitôt. »
Elle sourit. « Tu es jeune, mais sait-on jamais ! As-tu toujours aimé les enfants ? »
Ça n’est pas pour moi, pensai-je. Les Erickson avaient été si peu exigeants, si confiants, j’avais imaginé que toutes les familles étaient comme eux ; or Nathalie attendait manifestement quelqu’un qui avait préparé l’entretien, qui prenait cela à cœur, sincèrement. Je n’aimais pas les enfants ; je voulais un travail qui ne m’obligerait pas à parler pendant chaque service à quatre-vingt-dix personnes qui répétaient toutes la même chose. Je voulais arrêter de me forcer à rire, je voulais avoir la paix. « Oui, répondis-je. Toujours. Je... j’ai trois frères et sœurs. Donc j’ai grandi en compagnie d’enfants. »
Une lumière jaillit furtivement au fond de ses yeux. « Tu es la plus âgée ? »
Je hochai la tête. « De beaucoup.
— C’est pareil pour moi ! dit-elle. Trois frères et sœurs plus jeunes. Quelquefois, je n’arrive pas à croire que je me suis arrêtée à mon premier enfant, même si j’ai parfois l’impression qu’il ne pouvait pas en être autrement. »
J’ouvris la bouche et la refermai. Je suis en train de mentir, pensai-je, mais je me corrigeai rapidement : pas tout à fait. J’avais bel et bien trois frères et sœurs plus jeunes, même si nous n’étions pas de la même famille, de la même maison, des mêmes parents.
« J’avais beaucoup à gérer, dis-je. En tant qu’aînée. »
Elle hocha la tête d’un air entendu. Je craignis un instant qu’elle ne m’en demande une preuve, qu’elle réclame que je lui fournisse des certificats de naissance. « Tellement d’urgences à gérer. » Elle baissa les yeux une seconde. « Des sœurs, des frères... ?
— Deux sœurs et un frère, dis-je. Ils sont encore à l’école. Deux au lycée, un en primaire.
— Quelle coïncidence ! C’est exactement la même chose pour moi. Deux sœurs et un frère. » Il y eut une lueur que je reconnus dans ses yeux, une joie qu’elle ressentait dans ce lien pourtant sans grand intérêt, qui me parut emplie de solitude. Comme lorsqu’on a depuis si longtemps le sentiment que personne ne nous prête attention que la moindre affinité réveille une sensation d’intimité. Mais je fus surprise de voir cette réaction chez elle. « Mon petit frère est encore en troisième cycle à l’université. Elle me manque parfois, cette grande maison. » Son téléphone vibra sur ses genoux et elle tapota dessus avec ses ongles ronds et brillants avant de se retourner vers moi.
Je pris une inspiration. Je n’ai pas grandi avec tous mes frères et sœurs, pouvais-je dire, ou encore : C’étaient des demi-frères et des demi-sœurs, mais oui, pareil, même chose pour moi.
« Bon, évidemment, Bijou adore préparer à manger. Elle adore la cuisine. Toutes ces choses-là. Es-tu toi-même fan de cuisine ? Comme je l’ai dit, ce poste implique la préparation de repas légers.
— Oh oui, j’aime aussi la cuisine, dis-je en évitant prudemment le verbe actif. J’ai une toute petite kitchenette dans mon appartement, donc ce n’est pas l’idéal pour cuisiner. Mais si j’en avais une plus grande, il est certain que je ferais plus souvent à manger.
— Je me souviens de cette époque, dit-elle. Eh bien, nous avons des tonnes de gadgets de cuisine ici. Qu’est-ce que tu citerais comme plat préféré ? » Elle remarqua mon hésitation. « Quand tu disposais d’une belle cuisine, bien sûr. Quand tu étais adolescente, peut-être ?
— Oui, quand j’étais adolescente... » Cite un plat, pensai-je. Cite n’importe quel plat. « Le petit déjeuner était très important. Des œufs, des pancakes. » Une seconde s’écoula et je hochai la tête, comme si j’étais d’accord avec moi-même.
« Bon, nous avons procédé de la façon suivante par le passé : nous prenons quelques personnes à temps partiel pendant une période d’essai, pour voir qui s’accorde le mieux avec Bijou. Au bout du compte, c’est la meilleure solution pour tout le monde. Est-ce que cela te conviendrait ? »
J’acquiesçai. « Je travaille toujours au café en ce moment, donc cela m’irait d’avoir une période d’essai. Mais j’aimerais... changer de travail à terme.
— Et tu es sûre que c’est ce que tu veux... un temps plein ? »
Le soleil se déplaça et vint rayer son visage, l’obligeant à fermer les yeux. « Oui », énonçai-je clairement avant qu’ils ne se rouvrent. Elle se leva.
« Je vais te faire visiter rapidement. Gabe sera bientôt à la maison avec Bijou, et tu pourras la rencontrer quelques instants avant que je l’emmène à la danse, puis tu pourras repartir. »
C’était tout ? Je la suivis lorsqu’elle traversa le salon et me montra la cuisine qui se trouvait derrière des portes vitrées. L’appartement était conçu dans un style ouvert, donc le salon ouvrait sur la salle à manger à l’arrière, sur laquelle donnait aussi la cuisine. « Notre chambre, dit-elle en désignant deux portes closes situées au-delà de la cuisine, et mon bureau est au fond là-bas. » Elle indiqua une autre porte fermée à l’autre extrémité de l’appartement, près du vestibule. J’avais du mal à imaginer combien d’espace était caché derrière ces portes. Combien de pièces y avait-il encore dans cet appartement ? Elle me raccompagna vers l’ascenseur, faisant un geste vague en direction d’un couloir. « Quand Bijou était plus jeune, ma mère vivait avec nous et occupait cette aile, qui a sa propre salle de bain et une petite kitchenette. Nous songeons parfois à prendre quelqu’un à demeure. Est-ce que tu serais ouverte à cette éventualité ? Nous demandons à tout le monde, au cas où.
— À demeure ? » L’expression coulait tellement de source qu’après l’avoir répétée je me sentis gênée. Comme si j’avais besoin qu’elle déchiffre pour moi ma propre langue.
« Une garde d’enfant à demeure. Bien évidemment, cela nécessiterait d’en rediscuter en détail, de parler taux de rémunération et logistique. Ce ne sera peut-être pas à l’ordre du jour, et il est tout à fait possible que nous abandonnions l’idée. Mais, de façon hypothétique, est-ce quelque chose que tu pourrais envisager, histoire de savoir ?
— Oui, bien sûr », dis-je. Je semblais peu enthousiaste à cette idée, mais soudain je voulus la convaincre. « Je ne raffole pas de mon appartement et nous n’avons pas signé de bail. » Je voulais qu’elle me croie. « Ce serait vraiment pratique pour moi, et ça ne me dérangerait pas de faire des heures supplémentaires. »
Je ne savais pas très bien pourquoi je disais cela, ni si je le désirais vraiment. Me projeter trop loin dans le futur me posait problème. J’adorais jeter un œil aux offres d’emploi, aux idées de stages dans des carrières où je n’avais pas même trempé un orteil, aux sites immobiliers qui affichaient des loyers au-dessus de mes moyens. Je voulais être choisie, ou choisir ; peut-être n’étais-je pas encore sûre de la différence. Je voyais miroiter des choix inaccessibles et j’avais terriblement envie de m’en rapprocher, de les sentir à ma portée.
Nathalie regarda sa montre et s’arrêta devant un groupe de photos accrochées au mur. « Voici Bijou », dit-elle en caressant le haut du portrait. C’était une photo prise par un professionnel sur une plage, une petite fille parfaite aux cheveux blonds mi-longs ondulant sur son visage, saisie en pleine course, la bouche fendue d’un large sourire. À côté se trouvait sa photo d’école, un mince bandeau bleu ciel niché dans ses cheveux, le même sourire, une dent de devant en moins.
« Gabe et moi », commenta Nathalie en indiquant une photo de mariage où elle posait la tête contre la poitrine de son mari au coucher du soleil. Elle portait une robe blanche sans bretelles avec une traîne interminable, ses cheveux réunis sur son cou en une coiffure sophistiquée ; son mari avait l’air ordinaire mais follement épris. « Et me voici avec mes frères et sœurs », dit-elle en tapotant trois fois son ongle sur la photo en question. Elle avait été prise quand ils étaient jeunes, donc je n’arrivais pas à déterminer qui était Nathalie. Un garçon et trois filles aux bras et jambes emmêlés, assis sur la plus haute marche d’un porche, yeux et bouches identiques sur des visages symétriques. L’une des filles fixait la caméra en riant, tandis que les trois autres levaient les yeux vers elle, admiratifs. Je scrutai de plus près, pour essayer d’identifier Nathalie, mais l’ascenseur sonna et elle m’entraîna jusqu’à lui. Je fixai un sourire éclatant sur mon visage et, me tournant vers l’ascenseur, j’attendis de rencontrer le reste de cette nouvelle famille.
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