Une fenêtre sur Tribeca
27 - New York, 2014
27
New York, 2014
Nathalie partait à Londres pour une semaine et Gabe avait une conférence à Boston. Le premier soir après le départ de Nathalie, j’entrai dans son dressing, comme si l’idée m’était venue après coup. Bijou remplissait une marmite d’eau dans la cuisine. J’ouvris l’une des portes et passai mon bras à l’intérieur, comme si j’avais chaud et que c’était une glacière. Je fis glisser ma main de long en large sur la rangée de cintres, sentant la soie, le jersey extensible, les cristaux cousus sur le tissu qui freinaient la course de mes doigts. Puis je refermai la porte et ressortis. Je retournai dans la cuisine et Bijou leva la tête. Je lui souris innocemment. Je regardai le comptoir où elle avait disposé les ingrédients.
« On prépare quoi déjà ? » demandai-je. Depuis ma discussion avec Ethan, j’avais redoublé d’attention envers Bijou dans la cuisine, je lui avais proposé d’essayer n’importe quelle recette extravagante qu’elle avait envie de préparer. Le lendemain de son anniversaire, je lui avais même demandé si elle savait cuisiner les lasagnes. Elle m’avait regardé avec curiosité avant de répondre oui.
Elle me donnait des instructions quand on cuisinait, même si on lisait toutes les deux la recette. Les premiers temps, elle me déléguait la tâche d’émincer et de manipuler l’huile, mais les règles s’étaient assouplies petit à petit et il lui arrivait souvent de s’en charger aussi. Nathalie avait dû finir par me considérer comme quelqu’un de fiable, à un moment donné, en coulisses. Généralement, j’opérais derrière Bijou, essuyais des gouttes d’huile d’olive ou ramassais les pelures d’oignons pour les jeter à la poubelle.
« Tu peux hacher la saucisse ? Et puis les poivrons ? demanda-t-elle.
— Voilà », dis-je en plaçant la planche à découper à droite de la cuisinière. Autour de celle-ci, il y avait des emplacements pour l’huile d’olive haut de gamme et celle destinée à la cuisson, des petits pots de sel de mer et de flocons de piment rouge, et un grand moulin à poivre en inox. Il y avait aussi trois types de vinaigre, un de vin rouge et deux de balsamique, dont on ne se servait jamais. Je les rangeai dans le placard. La place paraissait plus nette ainsi. « Qu’est-ce que tu aimais chez elle et qui te manque ? » dis-je, mais Ethan entra à ce moment-là.
« On change les choses de place ? dit-il.
— Tu marches sans faire aucun bruit, tu sais. Je ne t’entends jamais arriver. » Il parut le prendre comme un compliment, alors j’ajoutai : « C’est perturbant. » Je baissai la tête pour trancher les poivrons, un rouge, un jaune. Ils répandirent de petites graines blanches qui se collèrent à ma peau.
« Je suis du genre furtif, dit-il en se glissant paresseusement sur un tabouret derrière le comptoir. Qu’est-ce que tu prépares, Bee ? »
Je détestais qu’il l’appelle Bee lui aussi, même si ce surnom lui était déjà donné avant mon arrivée.
« Du phat thai aux crevettes et à la saucisse, dit-elle.
— C’est ta recette ? demanda Ethan en me regardant.
— Je ne suis pas thaïlandaise. » Je voulais que les mots sortent d’un ton tranchant, venimeux, mais ils parurent plats, machinaux.
« Ah, tu es quoi alors ? demanda-t-il.
— Je suis chinoise, souviens-toi. » J’avais honte d’avoir l’air si docile en présence de Bijou, agacée qu’Ethan ait oublié. Je pris une inspiration et parlai à nouveau, pour changer de sujet. « Ethan », commençai-je, en voulant essayer une nouvelle façon d’amener sa mère dans la conversation. Je voulais que Bee puisse parler. « Quel était ton plat préféré quand tu étais enfant ? Nathalie m’a dit que c’était le poulet rôti de sa... enfin, de ta mère.
— Mmmm, avec la peau au romarin. Nat ne mangeait jamais la peau. C’est le meilleur.
— Alors c’était aussi ton plat préféré ?
— Non. J’aimais quand elle faisait du pain de viande.
— Du pain de viande ? »
C’était tellement banal.
« Et je mettais des gouttes de ketchup ultra froid par-dessus. » Il se pencha sur Bijou. « Ta mère ne sait pas du tout cuisiner le pain de viande, tu sais. Tu devrais lui demander d’en faire.
— Tu es obsédé par tout ce que Nathalie ne réussit pas, dis-je. En plus, elle fait tout le temps du pain de viande de dinde.
— Oui, mais est-ce que c’est bon ?
— Eh bien, oui, c’est bon. C’est sain.
— Bon et sain, ce n’est pas la même chose, contrairement à la croyance populaire des Adrien, dit-il. Mais moi, je suis un Parker. »
La poêle siffla tandis que Bijou en remuait le contenu. Je pris quelque chose et le reposai. Elle me demanda de surveiller la casserole pendant qu’elle allait aux toilettes et je pris sa place près de la cuisinière mais sans toucher à la poêle. Elle m’avait seulement demandé de surveiller.
« Quel était ton plat préféré quand tu étais enfant ? » me demanda-t-il. Je le regardai d’un air bizarre. « Quoi ? Tu m’as posé la même question. Tu es la seule à avoir le droit de connaître la famille de l’autre ?
— Je n’ai pas dit ça. Euh... parfois, ma mère faisait des pancakes aux myrtilles. » J’étais contente d’avoir le dos tourné, et je pris la cuillère en bois pour remuer les saucisses, observai les endroits qui étaient devenus noirs. Ma mère faisait des pancakes fins et plats avec des taches bleu foncé, dont les bords se transformaient en dentelle croustillante. Ce n’étaient pas de jolis pancakes, ils n’étaient pas aérés et épais comme dans les pubs à la télé, mais je les préférais à ceux de chez IHOP recouverts de crème fouettée et de baies réduites en sirop. Ma mère, qui avait le bec sucré, les voulait avec des pépites de chocolat, mais pour moi et ma langue avide d’acide, elle les faisait avec des myrtilles. On pouvait en préparer quand personne n’avait fait de courses depuis des semaines. Tout ce qu’il vous fallait, c’étaient des produits de base et une portion de myrtilles qu’elle gardait au congélateur. Nous les mangions à la table de la cuisine avec d’épais carrés de beurre et du sirop en cascade.
« Ça fait une éternité que je n’ai pas mangé de pancakes, dit-il. Quand j’étais môme, on en mangeait le dimanche avant d’aller à l’église. » Quand il me parlait normalement ou que nous badinions de façon plaisante, il arrivait que j’apprécie sa présence. Que je me dise : Ne serait-ce pas plus facile pour moi si nous étions amis ? Quoi de mieux, pour convaincre Nathalie de me garder pour toujours, qu’un autre membre de sa famille m’apprécie lui aussi ?
Bijou revint dans la cuisine et je lui cédai la casserole. Ce qui me plaisait le plus dans les pancakes de ma mère, c’étaient que nos dents devenaient bleues après les avoir mangés. Pas le bleu des Schtroumpfs ou du ciel, mais un bleu-noir râpeux, comme si nos dents s’étaient cariées en même temps. On les mangeait et on se montrait nos dents dans le miroir : là, nous faisions la paire avec le colorant violet de nos bouches, comme si nous étions toutes les deux, enfin, pareilles.
*
Ethan s’en alla pendant que Bijou et moi étions en train de manger. Un dîner, puis une fête – il sortait tard, parfois jusqu’à deux heures du matin. Bijou fut au lit alors qu’il n’était que huit heures du soir. J’étais debout au beau milieu de l’appartement à tourner en rond en décrivant un petit cercle. Je n’ai pas fini de parler pour le reste de la soirée. Je ne veux pas en avoir déjà terminé. J’avais pensé que le fait de vivre au sein d’une maison pleine de gens, de voix et de rythmes me guérirait de la solitude, mais parfois cela aggravait la sensation parce que j’étais confinée à cet espace. Bijou était au lit et je ne pouvais pas quitter la maison. Je déambulai dans le salon et touchai chaque cadre photo, chaque bibelot exposé. Un presse-papier en forme de globe. Un coupe-papier qui étincelait d’une teinte or foncé. Les bouteilles dans le chariot du bar, vertes pour le gin, transparentes pour la vodka, tandis que le whisky brillait comme un œil-de-tigre. Je songeai à boire, pour passer le temps. Je regardai l’heure et me demandai si Ethan serait bientôt à la maison, mais non, il était parti seulement une heure plus tôt. Il allait à Williamsburg, et puisqu’il s’efforçait de prendre le métro pour se rendre n’importe où, comme si c’était quelque chose d’admirable, il ne serait pas de retour avant des heures. Donna serait là le lendemain matin. Je la suivrais et elle me parlerait de ses enfants et de son groupe de randonnée. Dans la cuisine, il y avait une bouteille de vin rouge entamée sur le plan de travail, le bouchon dépassant du goulot. Elle était pleine aux trois quarts. Je me servis un verre et ressortis.
Je songeai à allumer la télé mais la dépassai sans y jeter un œil. Comme si quelqu’un me regardait faire, comme si j’avais eu une inspiration subite, je continuai mon chemin en passant à côté de la télévision et entrai dans la chambre de Nathalie et Gabe. J’allumai la lumière dans la salle de bain et regardai tous les produits de beauté de Nathalie. J’ouvris le robinet pour me nettoyer le visage. Un secret : parfois, l’eau mettait une éternité à chauffer aussi dans les salles de bain des riches. Je bus du vin et attendis. J’ôtai les couvercles des pots et les laissai ouverts. Je dévissai entièrement les rouges à lèvres. Je pris la lotion tonique et imbibai une boule de coton avec tellement de liquide qu’il en coula sur mes genoux. « Merde », dis-je en essuyant la tache sur mon jean. C’était un vieux jean que je portais parce qu’il était assez confortable comme vêtement d’intérieur, mais je n’aimais pas la partie délavée au niveau des cuisses, ni sa coupe bizarre au niveau des chevilles. La lotion traversa le tissu, froide et insidieuse, et je me levai d’un bond. Je déboutonnai mon jean et l’envoyai valser à mes pieds. Je retournai dans le dressing de Nathalie. Donna avait laissé un de ses jeans parmi mon linge la semaine précédente, et je le lui avais rendu. Je me demandai où Nathalie l’avait mis.
J’écartai entièrement les portes de son dressing, ouvris grand les quatre placards et regardai l’ensemble. Puis j’aperçus cette robe que Nathalie avait portée à un gala des mois plus tôt. Elle avait été si resplendissante dedans que c’en était devenu embarrassant pour elle, Bijou et moi soupirant d’admiration alors qu’elle rassemblait divers objets dans sa pochette et nous demandait d’arrêter nos compliments. La robe était vert mousse, une teinte émeraude devenue opaque, avec une jupe qui arrivait jusqu’au sol et un corsage à mancherons orné de perles et boutonné dans le dos, des omoplates aux hanches. C’étaient les boutons qui m’avaient fascinée. C’étaient de petites pierres précieuses cousues si délicatement, insérées dans leurs minuscules boucles. Sans réfléchir, le plus vite possible, je retirai le reste de mes habits, gardai juste mes sous-vêtements, et je tins la robe devant moi en me demandant comment j’allais réussir à me glisser dedans. Je mis mes pieds à l’intérieur, la remontai sur mon corps en la faisant onduler, fis glisser mes bras à travers les toutes petites manches. Mes cheveux étaient plus foncés que ceux de Nathalie, ma peau aussi, certes, mais la couleur m’allait bien quand même. Je me détournai du miroir et regardai par-dessus mon épaule pour me concentrer sur la fermeture dans le dos. Les pierres précieuses étaient si petites. Mes doigts tremblaient. Je l’enlèverais juste après. J’atteignis le haut de la robe et me retournai pour faire face au miroir. Je pris la jupe dans mes mains et la fis froufrouter doucement autour de mes pieds, debout sur leur pointe comme si je portais des talons. Des vêtements comme celui-ci procuraient réellement une incroyable sensation, onctueux comme du beurre, doux contre la peau.
Je voulais prendre une photo de moi, je voulais une preuve que je ressemblais à cela. Je rassemblai mes cheveux dans mes mains et je les dégageai de ma nuque en un chignon bas ; c’était ainsi que Nathalie s’était coiffée. J’allai dans la salle de bain pour prendre mon téléphone et je vis que l’eau coulait toujours. La lumière y était plus intense et donnait à la robe une teinte plus émeraude, moins vert mousse, contre le décor de carreaux noirs. Je la pinçai entre deux doigts pour en sentir la matière, quand soudain... ding ! L’ascenseur.
Mon esprit se figea instantanément. Je me sentis paralysée, puis je sursautai. Je devais enlever ça. Je me mis à déboutonner la robe avec frénésie et j’entendis les portes de l’ascenseur se refermer. Ethan était rentré. Je comptai les boutons que je libérais : un, deux, trois, quatre, cinq, même si je n’en avais pas fait le décompte. Mon jean était toujours là, sur le carrelage, mais ma chemise... elle était là-bas, le dressing était ouvert, le cintre par terre.
« Willa ? » dit-il.
Je claquai la porte de la salle de bain de Nathalie. « Ethan ? » répondis-je bêtement, comme surprise.
J’entendis ses pas dans le couloir. Je l’entendis ramasser le cintre et le laisser retomber par terre. Je finis de déboutonner, mais mon plan était imparfait, car il n’y avait ici aucun haut que je puisse enfiler.
« Qu’est-ce que tu fabriques là-dedans ?
— Ma salle de bain... je n’avais plus de tampons », dis-je, reconnaissante envers la synapse qui avait déclenché l’envoi de ce mot sur ma langue. « Je suis venue ici pour en emprunter un. » Je pouvais voir l’ombre de ses chaussures à travers la porte. Il aurait dû les enlever.
« Tu sais que ta chemise est ici ?
— J’avais chaud. Je ne pensais pas que quelqu’un était rentré. Tu ne devais pas sortir ? » Je tirai la chasse d’eau, juste pour faire du bruit. « Est-ce qu’on peut parler quand j’aurai fini ?
— Je serai dans le salon », dit-il tranquillement. Je percevais son sourire narquois à travers la porte. Avec des picotements dans les mains, je retirai la robe. Je la pliai pour qu’elle occupe le moins d’espace possible et je regardai autour de moi. Le tiroir en bas à gauche sous le lavabo semblait large. J’y fourrai la robe. Mon jean était encore mouillé de lotion tonique, mais je le renfilai. Je portais donc un jean et un soutien-gorge noir dans la salle de bain de Nathalie. Je regrettais de ne pas avoir pris de photo. Je me lavai les mains, sans trop savoir pourquoi. Puis j’ouvris la porte et je jetai un coup d’œil avant d’attraper ma chemise pour la passer rapidement. Je sortis et j’essayai d’avoir l’air calme et posé. Ethan était assis à la table de la salle à manger, les pieds dans des chaussettes à pois, en train de feuilleter un New Yorker.
« Tu veux un verre de vin ? demanda-t-il. J’ai pris ça dans la réserve de Gabe.
— Je ne crois pas, non. » Je me rappelai que j’avais aussi laissé mon verre de vin dans la salle de bain de Nathalie.
« Oh, ce n’est pas un problème, dit-il. J’ai parlé à Nat au téléphone aujourd’hui, comme je le fais toujours. Elle m’a dit que je pouvais me servir.
— Tu n’es pas censé être à une fête ?
— Parfois, je trouve mes amis vraiment rasoirs. Ils n’ont pas changé depuis la fac. Alors je suis revenu. J’ai pensé que tu devais t’ennuyer toute seule. C’est un peu désert ici. »
Je marquai une pause. Quand Ethan n’était pas là, je savais que je ne pouvais pas lui faire confiance. Mais face à lui, je me demandais pourquoi j’étais autant sur la défensive. Peut-être qu’il ne me voulait aucun mal. Peut-être qu’il pensait vraiment que je me sentais seule.
« Tu t’es remise de ta bouffée de chaleur ?
— Tu es allé où ce soir ? » dis-je en ignorant sa remarque. Il m’avait déjà servi un verre, alors je le pris.
« En fait, je n’y suis pas allé. Je me suis promené. Je n’étais pas d’humeur. J’ai pris un verre à Acqua et j’ai décidé de revenir. Et toi, tu as fait quoi ce soir ? »
Je serrai le verre dans ma main, me demandai si je risquais de le casser. « Du phat thai. La vaisselle. J’étais juste en train de ranger. J’allais lire un peu dans ma chambre.
— Qu’est-ce que tu faisais là-dedans ? demanda-t-il.
— Je te l’ai dit. J’avais besoin d’un tampon.
— Dans la salle de bain de Nat ? Torse nu ?
— Ethan. Je sais, c’est un peu bizarre, j’avais juste des démangeaisons, j’ai retiré ma chemise pendant, quoi, une seconde. Tu ne t’es jamais baladé torse nu ? Et pardon d’avoir mes règles. J’avais besoin d’un tampon. » J’étais consciente qu’il utilisait peu de mots, que je surexpliquais. Je le regardai d’un air implorant.
« Je n’avais jamais remarqué que tu as des taches de rousseur sous les yeux », dit-il.
Je portai ma main à ma joue sans le vouloir.
« Ouais, dis-je.
— Je me demandais. Qu’est-ce qui t’attend ensuite ? Après ça ? »
Quel après ? Quel ensuite ?
« Qu’est-ce que tu comptes faire de ta vie ?
— Ça. » Je fixai l’intérieur du verre. Qui savait ce que je voulais dire : le vin, la paresse, la garde d’enfants...
« Ça me plaît, dit-il. Que ça te soit égal. »
Je le regardai vivement. « Ce n’est pas ce que j’ai dit. Du tout.
— Oh là là, d’accord. Tu es tellement susceptible. Alors, qu’est-ce qui te tient à cœur ?
— Et toi, qu’est-ce qui te tient à cœur ? » Je détestais qu’on me traite de susceptible, même si je l’étais.
« Je me soucie des livres, je me soucie des études, je me soucie de ma famille, j’ai presque terminé mon doctorat, et ensuite je devrai me soucier de trouver un emploi.
— Et un appartement », ajoutai-je.
Il me regarda. « Peut-être.
— Est-ce que tu n’as pas, ou est-ce que tu n’avais pas un travail ? Je croyais que tu étais professeur », dis-je en faisant un effort.
J’aperçus dans ses yeux une lueur d’embarras, mais il se reprit rapidement. « J’étais assistant. Je pourrais encore l’être. » Il laissa les mots en suspens. « Je ne sais plus si je veux vraiment enseigner. C’est probablement comme toi qui voulais être thérapeute, et maintenant ce n’est plus le cas.
— Je ne voulais pas être thérapeute. » L’envie m’était peut-être venue une seconde, mais Ethan ne le savait pas.
« Mais tu as étudié la psychologie, non ?
— Eh bien oui, mais bon, beaucoup de gens étudient la psychologie. C’est comme l’anglais. C’est simplement intéressant.
— Ça doit être agréable d’aller à la fac pour y étudier ce qui est intéressant, dit-il. Mon père m’a presque coupé les vivres quand j’ai arrêté l’économie.
— Oh, tu es tellement opprimé.
— Ça doit être agréable d’être aussi libre, c’est tout.
— Et ça doit être agréable d’être aussi choyé. »
Nous nous regardions d’un œil impassible. « Je me lève à six heures pour emmener Bijou à l’école. » Je sentais une excuse prendre forme, cette habitude de vouloir me faire pardonner mon départ, mais je résistai et lui adressai au lieu de cela un petit sourire muet.
« D’accord », dit-il. Il se gratta derrière l’oreille. « Bonne nuit. »
Je me mis au lit et j’essayai de penser à ce qu’il avait vu plus tôt, comme si j’étais une spectatrice objective. J’avais du mal à déterminer ce qui était normal et ce qui ne l’était pas parce que je n’avais personne à qui parler. Mais mon excuse était bonne, non ? C’était bizarre, certes, que j’aie fait cela, que ma chemise ait traîné par terre, mais Nathalie pourrait-elle me reprocher d’avoir eu besoin d’un tampon ? De m’être promenée à moitié déshabillée pendant cinq minutes ? Sans trop savoir pourquoi, j’avais le pressentiment qu’il ne le lui dirait pas. J’enfilai un pyjama, me brossai les dents et remontai les draps jusqu’à mon cou. Je réglai mon réveil sur trois heures du matin et, quand il se déclencha, j’étais encore éveillée, en attente. Je sortis sur la pointe des pieds dans le couloir pour aller raccrocher délicatement la robe, puis je revissai tous les bouchons, nettoyai les surfaces dans la salle de bain – je fis de mon mieux pour y effacer toute trace de mon passage.
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