Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 32 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

32 - New York, 2014

32

New York, 2014

 

Il ne fut pas difficile de trouver un nouvel appartement à New York : il suffisait d’avoir un peu d’argent et d’être disposée à vivre avec des inconnus. Je rêvais d’avoir un studio, un petit morceau d’immeuble que je pourrais dire mien, ou même de partir tout bonnement, mais au bout du compte, j’allai sur Craigslist et je répondis aux annonces. J’avais suffisamment d’argent de côté pour régler deux mois de loyer pendant que je chercherais un autre emploi. Nathalie m’avait proposé à nouveau les noms de familles de sa connaissance qui avaient besoin d’une garde d’enfant, et j’avais pris l’info, mais je ne savais pas si c’était ce que je voulais.

Bijou souhaitait voir mon nouvel appartement. J’en avais visité la semaine précédente, pendant qu’elle était à l’école, et j’en avais choisi un quelques jours plus tôt. Je ne pensais pas qu’elle aimerait aller à Brooklyn et visiter ma nouvelle sous-location, mais elle avait insisté, alors je libérai un moment pour le faire. Je n’en informai pas Nathalie, elle ne me demandait plus ce que nous faisions. Ma nouvelle colocataire laissa les clés dans une plante en pot sur le perron.

Après être descendues à la station de métro la plus proche du nouvel appartement, Bijou me lâcha la main et commença à sautiller devant les maisons multicolores, les escaliers où traînaient des gens, les voitures qui tournaient au ralenti au bord du trottoir, la musique à plein volume. Il me vint à l’esprit qu’elle ne connaissait pas de quartier qui ne serait pas accueillant pour elle. « Les maisons sont très jolies, dit-elle alors que nous passions dans une rue de bâtiments en grès rouge. Ça ressemble au West Village. » Je continuai à la guider dans les rues jusqu’à ce que nous atteignions ma nouvelle adresse. Nous grimpâmes les trois volées de marches. « C’est bon pour faire de l’exercice », dit-elle.

La chambre étant vacante depuis un mois, nous entrâmes dans une pièce aux murs blancs, vide à l’exception du matelas laissé par terre par la locataire précédente. Elle n’était ni trop petite, ni trop usée, ni trop grande, ni trop chère. Elle était nue et banale : une pièce vide.

« J’aime bien la fenêtre, dit Bijou.

— Tu essaies de me remonter le moral ou quoi ? »

Elle me regarda, blessée. « Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu n’aimes pas t’asseoir à la fenêtre ? » Elle grimpa sur le rebord et replia ses genoux contre sa poitrine. « Comme ça.

— Ça m’arrive, oui. » De façon regrettable, j’oubliais parfois que j’avais l’habitude de creuser les phrases pour y dénicher un sens caché. Mais Bijou était encore jeune, suffisamment candide pour être encore gentille.

Elle montra quelque chose du doigt. « Regarde, il y a un restaurant. » Je tendis le cou vers l’endroit où elle était assise et je vis que la chambre donnait sur un petit restaurant de l’autre côté de la rue. Un homme ouvrit la porte à une femme et les cloches tintèrent quand ils entrèrent.

« J’ai entendu parler de ce resto-là », dis-je. Je m’appuyai contre le mur en face d’elle, ma tête penchée en arrière contre le plâtre, et nous regardâmes par la fenêtre. Je posai les yeux sur le sommet de son crâne, là où ses cheveux se séparaient en raie. Je posai ma main sur sa chevelure et elle appuya sa tête contre ma paume, un mouvement si imperceptible que personne n’aurait pu le percevoir.

Nous descendîmes les escaliers pour retourner dans la rue. Elle sortit devant moi, descendit le perron couleur sable et je tirai la porte d’entrée pour la refermer. Il faisait beau, le soleil de seize heures haut dans le ciel. « On fait un petit tour ? proposai-je. On peut jeter un œil au quartier. » Bijou hocha la tête, les mains sur les bretelles de son sac à dos. L’école finissait la semaine suivante, donc elle n’avait pas beaucoup de devoirs. Le mois d’après, ils partaient en vacances. Au début, j’avais pensé : n’aurais-je pas pu rester un mois de plus, s’ils n’allaient même pas être là ? Mais j’imaginai qu’il était temps de quitter cette boîte froide et stérile, perchée bien au-dessus du reste du monde. Je pris la main de Bijou, sa main chaude et légèrement moite, et nous tournâmes à gauche. Je ne savais pas plus qu’elle dans quelle direction aller. Ainsi, tout était toujours pareil.

Nous tournâmes à nouveau à gauche à l’épicerie suivante, et nous passâmes devant une autre rangée de maisons et un café. Il y avait un studio de yoga un peu plus loin, une pièce avec une fenêtre qui donnait sur la rue. Je vis qu’un cours commençait, les élèves déroulaient leurs nattes et s’asseyaient en tailleur sur des briques. Une femme arriva en courant, un sac fourre-tout suspendu à son coude, et alors qu’elle nous dépassait à toute vitesse, son tapis de yoga tomba de son sac. Bee virevolta et l’attrapa avant qu’il n’atteigne le sol. « Mon Dieu, je suis désolée », dit-elle, ses yeux passant au-dessus de la tête de Bijou pour me regarder directement en face tandis qu’elle prenait le tapis des bras de Bijou. « Je suis tellement en retard », ajouta-t-elle en s’excusant, puis elle fit un petit signe de la main et disparut derrière la porte.

À la fin de notre boucle, nous passâmes devant la pizzeria que je voyais de ma fenêtre. Bijou se dirigea vers la vitre et se pencha, protégeant ses yeux du soleil avec ses mains pour voir plus distinctement. « C’est censé être bon », dis-je. Je ne me souvenais plus pourquoi, mais c’était comme ça ici : certains restaurants étaient consacrés, d’autres restaient dans l’ombre. J’en reconnus un autre en bas de la rue. « Celui-là, en revanche, existe depuis plus longtemps.

— Peut-être qu’il est meilleur », dit-elle.

Nous attendîmes que le feu passe au vert au coin de la rue. « Quand tu reviendras à la fin de l’été... » Je regardai la main rouge tendue clignoter et répéter attendez, attendez, attendez, puis passer au signe qui disait d’avancer, un bonhomme blanc brillant qui allait de l’avant. « On peut y aller ensemble. » Je traversai la rue sans regarder vers Bijou, espérant qu’elle était à mes côtés. « Peut-être un lundi. »

Je ne savais pas pourquoi ces mots faisaient battre mon cœur. Peut-être était-ce parce que j’étais un vestige d’une famille qui n’existait pas, mais à laquelle mes deux parents étaient liés. Je ne voulais plus me retrouver dans une situation où j’avais le sentiment d’être une contrainte pour quelqu’un. J’avais trop peur de mettre une personne dans une position où elle ne veut pas dire oui, mais y est forcée. Mais peut-être cela signifiait-il que je ne donnais jamais à quiconque l’occasion d’accepter ? Si c’était le cas, je continuerais à me sentir comme un fantôme. Je continuerais à ne pas me sentir désirée, à me croire un fardeau. Je réfléchissais déjà à corriger ce que j’avais dit, mais nous avions atteint l’autre côté de la rue. Je m’arrêtai et baissai les yeux vers elle. Elle était distraite par son lacet, mais ensuite elle leva les yeux et dit oui.

« Des recherches, dit-elle. Pour mon restaurant.

— Des recherches », répétai-je. Ce seraient certainement des recherches pour moi aussi.

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