Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 3 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

3 - New York, 2013

3

 

New York, 2013

 

Le lundi, c’était danse. Ballet au printemps, claquettes à l’automne, avec des costumes de récital aussi élaborés que des robes de mariée : soie, tulle, satin, mini pierres précieuses accrochées aux bretelles. Le mardi, c’était violon. Les leçons avaient lieu dans la salle de musique à l’étage de l’école, si bien que Bijou pouvait y monter seule après la classe et que je n’avais pas besoin d’être à Tribeca avant seize heures trente. Le mercredi était sa journée libre, consacrée aux devoirs ou aux activités culturelles. Nous prenions le métro pour nous rendre au Met, peignions des bols en céramique ou faisions le tour d’un parc avec des fiches de révision et du jus de pomme chaud. Le jeudi, elle avait mandarin, des cours particuliers dans un immeuble en grès rouge du West Village avec une femme qui s’appelait Li. J’eus l’impression que Li se méfia de moi d’emblée parce que je faisais partie de ces enfants chinois nés aux États-Unis qui n’étaient pas vraiment assez chinois. J’y étais habituée, mais chaque jeudi j’espérais que Nathalie ne me demanderait pas d’accompagner Bijou – je caressais toujours l’idée de me faire porter pâle.

Le vendredi, il n’y avait pas d’activités. Ses parents rentraient parfois tôt du travail quand démarrait le week-end, pour dîner ensemble, regarder un film ou... je ne sais pas. Faire ce que font les familles.

*

Lorsque j’allais chercher Bijou pour l’emmener à son cours de danse, je devais la récupérer dans sa classe, puis elle me faisait descendre les sept étages par les escaliers, afin de « faire de l’exercice » avant d’aller prendre le métro. Les jours où elle voulait m’embêter, elle se glissait sous le tourniquet et levait les yeux vers moi en attendant que je lui crie dessus. Bijou me disait que ce n’était pas un problème qu’elle fasse ça, alors qu’elle avait pourtant une MetroCard scolaire dans sa poche. La première fois que c’était arrivé, je l’avais poussée dans le dos de façon taquine, mais en mon for intérieur j’étais terrifiée à l’idée qu’elle ait enfreint quelque règle et que je sois obligée de dire à un policier : « Je ne sais pas quoi vous dire, ce n’est pas vraiment moi qui décide. »

Je m’assis sur un banc vide et sortis un livre que j’emportais avec moi depuis quelque temps. Une petite fille sauta sur le banc à côté de moi et je m’éloignai de quelques centimètres. Qu’est-ce que je fichais là ? J’essayai de sourire à la petite fille tandis que je me levais pour aller jusqu’aux fenêtres du studio de danse de Bijou. Cela lui plaisait que je me montre au milieu du cours et que je lui fasse signe, même si je pensais que cela devait agacer la prof. Je n’arrivais pas à déterminer s’il s’agissait d’un désir enfantin ou d’un besoin compulsif de me surveiller, pour s’assurer que je ne prenais pas trop de libertés avec les horaires de travail. Je restai debout à regarder les jeunes filles pivoter et virevolter dans leurs justaucorps noirs et leurs collants roses. Bijou me fit signe de la main avec effusion, comme si elle était toute contente et en avait oublié ses manières. Je la saluai en retour et rejoignis la salle où patientaient les corps immobiles. Voilà ce qu’achetait l’argent : quelqu’un qui vous attendait à la sortie, juste derrière la porte.

Je remis mon livre dans mon sac. Je n’avais pas envie de lire. Quelqu’un avait abandonné un catalogue des magasins d’ameublement West Elm sur le banc, et ce que je voulais, c’était un cadre de lit. J’avais vécu à New York pendant près de trois années informes dans deux chambres en location. La première, à mon arrivée, contenait déjà un énorme lit-bateau en bois laissé par le précédent locataire. Personne n’arrivait à le soulever, et comme je n’en avais pas, je l’avais gardé. Lorsque j’avais déménagé à mon tour, je l’avais également laissé là-bas. J’étais dans mon nouvel appartement depuis près de neuf mois et je me disais tout le temps que j’en achèterais un bientôt. Mais nous habitions au quatrième étage sans ascenseur dans un immeuble où les colis étaient toujours volés. Je n’osais imaginer le désastre d’essayer de m’en faire livrer un. Je parcourus les noms insolites des têtes de lit, toutes leurs formes arrondies, et je choisis celle que je prendrais si j’avais l’espace, l’argent, l’énergie pour mener le projet à bien. Puis je jetai mollement le tout sur le banc.

Un SMS de Nathalie arriva. Tu peux préparer rapidement des crevettes scampi ce soir. Crevettes au congélo, le reste à la maison, mais manque peut-être de l’ail. Souviens-toi : les crevettes cuisent vite ! 2-3 minutes pas plus de chaque côté.

J’avais fait – ou tenté de faire – des tacos aux crevettes pour Bijou quelques jours plus tôt. Je m’étais sentie nerveuse en constatant combien elles étaient pâles et grises, jusqu’à ce qu’elles se transforment en boucles bien fermes blanc et rose. « On dirait du caoutchouc », avait dit Bijou en arrachant une queue avec ses dents. « C’étaient de belles crevettes. » Elles provenaient effectivement d’un marché de fruits de mer huppé du quartier. Froides et visqueuses dans un sac en plastique. J’avais dit à Bijou d’ajouter de la sauce par-dessus, mais je m’étais trouvée mal à l’aise après qu’elle eut évoqué le prix. Je ne m’étais pas rendu compte qu’elle l’avait répété à Nathalie. Quand Bijou sortit, je lui donnai brusquement son sac. « Allons-y, dis-je sèchement. On doit acheter de l’ail. »

*

Je n’aurais jamais imaginé que quelqu’un qui travaillait pour une banque puisse être aussi souvent en télétravail que Nathalie. Elle se promenait dans l’appartement en vêtements de sport monochromes ou en tenues d’intérieur soyeuses, participait aux réunions d’affaires par vidéo. Je ne savais pas toujours quand elle était présente à la maison. La porte de son bureau, situé sur le côté du salon, était perpétuellement fermée, et je n’étais jamais sûre d’être seule avec Bijou.

Un jour, elle m’avait appelée de son bureau. Bijou et moi étions dans la cuisine en train de faire ses devoirs. Je la regardais tracer des caractères chinois. Je savais que Nathalie était à la maison parce qu’elle nous avait accueillies en legging noir et pull rayé moelleux. Elle avait l’air jeune quand elle était en tenue décontractée, peut-être n’avait-elle pas atteint la quarantaine, peut-être n’avait-elle que douze ans de plus que moi. Pourtant, en sa présence, je me sentais comme une élève de sixième dans la maison de la reine du bal de terminale, enfin invitée à pénétrer son antre.

« J’essaie de faire du tri », dit Nathalie lorsque j’entrai. Tout dans cette pièce de travail était pastel et précis, un bureau aux lignes nettes, un tapis rose pâle, des photos d’elle, de Bijou et de Gabe dans des cadres argentés accrochés au mur. Je levai les yeux vers les photos, une de Bijou et de Nathalie, toutes deux la tête penchée l’une vers l’autre. Nathalie était assise sur un canapé de velours, une boîte sur ses genoux.

« Tu sais, quand on passe une commande pour cent dollars et qu’ils vous envoient tous ces échantillons ? Je les garde, mais je me suis aperçue qu’il faut que je fasse le tri. » On entendit du verre s’entrechoquer alors qu’elle tenait la boîte à l’envers, et un flot de flacons se déversa sur la table. « Voilà, dit-elle. Tout ça ! Je voulais te demander si certains t’intéressaient avant de les jeter.

— Ce sont des échantillons ? m’étonnai-je devant une crème hydratante dans une grande bouteille en verre dépoli.

— Oh, j’imagine que certains sont de vieux produits que je n’ai jamais utilisés. Mais je suis désormais tellement ancrée dans ma routine beauté que je ne peux pas m’en départir. » Elle se leva du canapé et s’assit sur sa chaise de bureau. « Si c’est la même chose pour toi, tu n’es pas obligée d’en prendre. Tu as une routine de soins de la peau ?

— Pas vraiment. » Je me penchai pour trier les flacons. On aurait dit de petits bijoux : un pot rose clair de crème pour les yeux, une bouteille asymétrique transparente de crème hydratante, de petits flacons de lotions avec une écriture délicate.

« Cela dit, tu as une si belle peau. Tu n’es pas coréenne, n’est-ce pas ?

— Je suis à moitié chinoise. » Ne se souvenait-elle pas que mon nom de famille était Chen ?

« J’adore les soins du visage coréens, dit-elle. Ça a complètement changé ma peau. J’aurais aimé m’y mettre encore plus tôt. On dit qu’en Corée les filles démarrent cette routine beauté à quinze ans.

— Ah oui ? » J’avais l’impression que cette phrase vide était celle que je prononçais le plus souvent en présence de Nathalie, ne sachant jamais trop quoi répondre.

« Est-ce que ta mère s’intéresse aux soins de la peau ?

— Oh, non, ma mère ne s’est jamais passionnée pour les trucs de beauté. » J’hésitai, me demandant si je devais dire à Nathalie que ma mère était blanche. Je lui jetai un coup d’œil et vit qu’elle m’observait attentivement. Nerveuse, je reportai mon regard sur les bouteilles.

« Ma mère était tellement intransigeante avec ce genre de choses quand j’étais jeune, dit Nathalie. Je devais me coiffer ou m’habiller comme elle le voulait. Et elle ne m’a pas laissée me maquiller avant l’âge de quinze ans environ. J’avais l’impression que c’était la chose la plus difficile au monde.

— Je suppose que quand on est jeune, on a envie d’être plus âgée », dis-je, me félicitant intérieurement d’avoir formulé une phrase entière.

« Oui, crois-moi, profite de ta jeunesse, dit-elle. Profite de ne pas avoir besoin d’une routine de soins du visage, parce que moi si je ne mets pas de crème de nuit, ça se voit. »

Peut-être Nathalie pensait-elle réellement que j’avais quelques années de moins, que j’étais fraîchement sortie de l’université, même si elle m’avait demandé si j’envisageais d’avoir des enfants. Peut-être pensait-elle que j’étais suffisamment jeune pour ne pas être obligée de songer à me lancer dans la vie ou à repousser les rides. Mais n’importe qui aurait vu que sa peau était nettement plus diaphane que la mienne. Je répondis à son commentaire par un sourire poli. « Est-ce que tu m’en conseilles certains ? » J’étais toujours agenouillée par terre devant la table, sans trop savoir combien je pouvais en prendre. Il devait y en avoir une trentaine. « Combien m’en faut-il ?

— Oh, franchement, tu pourrais tous les prendre. Mais, voyons. » Elle se pencha à côté de moi. Je remarquai qu’elle avait une petite étoile banale tatouée à l’intérieur du poignet. Elle réunit huit ou neuf cosmétiques et les poussa vers moi. « Que dis-tu de ceux-ci ? »

Je la remerciai et elle me tendit un petit sac de courses plié près de son bureau. Je plaçai les bouteilles dedans, les entendit tinter les unes contre les autres. « Merci beaucoup, répétai-je. J’ai hâte de les tester. » Je me sentais en devoir de le répéter.

« Tu n’en as même pas besoin. Tu as une si jolie peau, dit-elle. C’est vraiment formidable que ta mère ne t’ait pas poussée à suivre une routine de beauté. »

Je hochai la tête mais j’avais l’impression de mentir. Je me demandai une nouvelle fois si je devais lui dire que ma mère n’était pas asiatique comme moi, pour voir si cela changerait les choses. Mais c’était trop gênant, présomptueux en quelque sorte, comme si cela risquait d’altérer l’énergie agréable et généreuse qui emplissait la pièce. Alors je souris et restai muette.

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