Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 11 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

11 - New York, 2013

11

 

New York, 2013

 

Lorsque je me réveillai dans la chambre d’amis, Bijou n’y était plus. Les rideaux étaient complètement tirés et le soleil se déversait sur le lit. Je restai étendue sur le dos, glissai mes bras par-dessus la couette et regardai autour de moi. Il y avait trois photographies encadrées au mur, un banc de satin capitonné au pied du lit, un grand chiffonnier ivoire avec des tiroirs fermés et sans le moindre fouillis sur le plateau. J’avais une superstition : je croyais que si je souhaitais quelque chose de façon trop explicite, si j’autorisais mon esprit à le verbaliser, je me porterais la poisse. Je préférais généralement que mes désirs restent troubles et inexprimés. Mais, ce matin-là, je pinçai la housse de couette lisse entre mes doigts, puis je la laissai retomber et songeai : J’aimerais vivre ici moi aussi.

Je me sentis un bref instant suspendue à l’intérieur de ces mots, mais ensuite je me relevai sur les coudes et balançai les jambes sur le côté pour me lever. Ventre irrité, bouche sèche, tempes transformées en deux points pulsant de façon aiguë, mais j’étais suffisamment rétablie pour rentrer chez moi. Je remis les vêtements que j’avais portés la veille et m’inquiétai de ce que j’allais dire en pénétrant dans le salon. C’était un sentiment familier : j’avais surtout vécu dans des appartements où je me sentais mal à l’aise dans l’espace commun et je devais réfléchir à des sujets de conversation avant d’y faire mon entrée. J’avais des colocataires qui traînaient en sous-vêtements, cuisinaient négligemment, prenaient de la place, tandis que je me hâtais de faire l’aller-retour entre ma chambre, la cuisine et la salle de bain. Maintenant que Lucy n’était plus jamais à la maison, j’éprouvais enfin cette sensation convoitée d’espace et de relâchement, mais l’expérience était plus solitaire que je ne l’avais imaginé.

Quand je vérifiai mon téléphone, je vis un message de Nathalie. Gabe était en déplacement cette semaine, alors elle avait emmené Bijou chez le médecin. Au cas où, avait-elle écrit. Je pénétrai dans le salon vide. Il y avait une couverture et deux oreillers éparpillés sur le sol devant le canapé, une tasse à moitié pleine sur la table basse. Je m’étais déjà trouvée seule ici auparavant. La sensation était différente ce jour-là.

*

Je ne revins pas avant le lundi suivant. La maladie n’était plus qu’un lointain souvenir, un épisode auquel je repensais avec embarras, tant j’avais été moite de sueur et affaiblie. J’attendis Bijou à la sortie de sa salle de classe, sans trop savoir comment aborder le sujet.

« Comment te sens-tu ? dis-je finalement tandis que nous nous rendions à pied à la danse. Tu es complètement guérie ? Tu es sûre que tu es d’attaque pour le cours de danse ? » Nathalie m’avait dit que je pouvais continuer de me reposer chez moi et qu’elle resterait à la maison avec Bijou, mais j’avais l’impression d’être bannie, comme si mon mal était contagieux. Au bout de quatre jours consécutifs à Brooklyn, j’aurais voulu que Bijou ait son propre téléphone, que je puisse lui envoyer un message pour lui demander comment elle allait, pour voir si elle ressentait la même chose que moi.

« J’étais presque complètement guérie dès le lendemain, maman était juste très prudente », dit-elle d’un ton guindé, comme si nous réagissions toutes de manière excessive. « Mais je n’arrive pas à croire qu’on a eu toutes les deux une intoxication alimentaire à cause de ce sandwich. On devrait les attaquer en justice.

— Chez Lila ?

— Leur sandwich nous a rendues malades.

— Je ne crois pas que ça changerait quoi que ce soit », dis-je. Était-il possible d’attaquer en justice un restaurant pour quelque chose de ce genre ? « On a mangé ce sandwich une dizaine de fois. Ce sont parfois des choses qui arrivent.

— Je crois que je ne mangerai plus jamais de saumon », dit-elle.

J’avais mangé un rouleau saumon-avocat la veille. « On verra. Tu oublieras peut-être. »

On continua à marcher en silence sur quelques rues jusqu’à ce qu’on arrive au studio de danse. Je lui ouvris la porte. Tandis qu’elle entrait, elle marqua une pause et dit en me regardant : « Je pense qu’ils devraient savoir qu’ils nous ont fait du mal. »

*

À la fin de la semaine, Nathalie m’appela pour que je la rejoigne dans la cuisine, où elle buvait du vin debout au comptoir.

« Willa, dit-elle. Gabe et moi avons discuté. »

Je me tenais de l’autre côté du comptoir face à elle, attendant sans rien dire au milieu du ronron des appareils, du murmure du réfrigérateur, du bourdonnement par vagues du lave-vaisselle. Qu’avais-je fait ?

« Tu te souviens que je t’ai dit que nous pourrions avoir besoin d’une garde d’enfant à demeure par la suite ? » Elle articula clairement garde d’enfant à demeure, comme si elle se rappelait que j’avais demandé ce que cela signifiait. « Nous avons décidé que c’est ce dont nous avons besoin cette année pour Bijou. Gabe est plus souvent en déplacement, sa mère a un petit problème de santé, je voyage beaucoup, et nous avons besoin que quelqu’un soit là pour Bijou en permanence. »

J’avais l’impression qu’on me titillait, mais je hochai la tête. J’étais licenciée ? Je regardai mes mains, puis celles de Nathalie, de l’autre côté du comptoir. Je revis son tatouage d’étoile et je pensai sombrement à quel point c’était stupide. Pourquoi fallait-il qu’elle agisse comme si chacune de ses décisions était définitive, parfaite ?

« Je pourrais être la garde d’enfant à demeure. » Je craignais qu’elle perçoive le désespoir dans ma voix.

« Eh bien, je n’étais pas sûre que cela t’intéresse. J’ai d’autres noms. Des filles qui ont de l’expérience. C’est plus que ce que tu fais actuellement. Cela voudrait dire la lever le matin, l’emmener à l’école, certains week-ends... c’est plus que de simples après-midi. Ce n’est pas fait pour tout le monde. »

Je savais que c’était vrai. C’était fait pour les femmes que j’avais vues à l’école de Bijou, qui attendaient dehors avec des barres de céréales dans les poches de leurs sweat-shirts Columbia, des bouteilles d’eau, du désinfectant pour les mains et des parapluies pliants dans leurs sacs.

« Mais je pourrais le faire », dis-je.

Elle s’éclaircit la gorge, puis me regarda. « Tu n’as jamais vécu avec une famille auparavant, n’est-ce pas ?

— Non », dis-je. Platement, honnêtement. « Mais je l’ai toujours souhaité. »

Nathalie était quelqu’un qui ne se précipitait jamais pour combler un silence. Elle s’écarta légèrement du comptoir, m’observa, considéra ce que je pourrais faire.

« Bijou m’aime bien, dis-je.

— Bijou t’aime bien », répéta-t-elle. Il était très difficile d’interpréter son ton étant donné que sa voix ne vacillait jamais. Approuvait-elle mes propos ou me raillait-elle ? « Bon, en définitive, c’est tout ce qui compte, n’est-ce pas ? »

*

Je rentrai chez moi en métro avec l’impression d’avoir gagné. Mais tandis que le train tanguait, je me demandais à quoi j’étais parvenue. Nathalie avait insisté pour que je prenne une semaine pour y réfléchir et passer en revue les détails : à quelle heure je devrais me lever pour emmener Bijou à l’école, le fait que les week-ends seraient libres à moins qu’une activité soit programmée à l’avance, que les congés pourraient être négociés, que l’essentiel de mes dépenses de bouche serait couvert, mais que je pourrais disposer d’une étagère dans la cuisine pour y ranger mes propres courses en dehors de la kitchenette. J’éprouvais de l’embarras, comme toujours après avoir fait un choix. Était-ce le bon ?

*

Quand Lucy rentra finalement à la maison, j’en étais au cinquième jour de ma semaine de réflexion. Je me réveillai en l’entendant moudre des grains de café, et quand je la rejoignis, elle m’informa qu’elle repartait bientôt. « Tu fais quoi aujourd’hui ? Tu bosses ? demanda-t-elle.

— Oui, je partirai vers quatorze heures », dis-je. Elle hocha la tête, ouvrit les placards et en sortit des boîtes. Elle cherchait quelque chose, mais je ne savais pas quoi. « En fait, elle, euh... en fait, la mère m’a demandé quelque chose l’autre soir. Je crois qu’ils veulent une garde d’enfant à demeure maintenant.

— Ils veulent que ce soit toi qui le fasses ? » Elle avait mis l’accent sur le toi.

Je hochai la tête. « Peut-être... enfin, elle a dit que je pouvais y réfléchir et rester encore un mois quoi qu’il arrive, comme ça j’aurais plein de temps pour trouver autre chose. Dans leur appartement, ils ont, genre, cette grande aile où il y a une chambre d’amis, avec une salle de bain indépendante et une kitchenette. Et le loyer est inclus.

— Est-ce qu’ils changent ton taux horaire ? » demanda Lucy.

Je n’en étais pas sûre. « Je pense que c’est pareil, dis-je.

— Mais tu auras plus d’heures, non ? En plus, tu n’auras pas de loyer à payer ? »

Je me rendis compte que j’en parlais à Lucy parce que je m’attendais à ce qu’elle se moque de l’idée, qu’elle m’en dissuade. Je m’étais sentie tellement enthousiaste à la perspective d’une nouvelle vie, le soleil brillant de mille feux sur tout le luxe dont j’hériterais en vivant là-bas. Mais lorsque Lucy referma les placards en claquant les portes, j’eus l’impression que le soleil était tombé derrière un nuage et je ne pensai plus qu’aux aspects négatifs. Aucune intimité, aucune échappatoire. Elle sortit un petit pot de crème du réfrigérateur. Personne à qui parler ?

« Je crois que je pourrais vivre dans presque n’importe quel endroit où je n’aurais pas de loyer à payer, dit-elle en remuant le liquide dans sa tasse avec un doigt. Mais à Manhattan, carrément ? Difficile de laisser passer une occasion pareille, hein ?

— Tu as pourtant dit que tu n’aimes pas Manhattan. » Je parlais d’une petite voix. Je savais que les gens disaient ce genre de choses quand ils n’avaient pas les moyens d’y vivre.

« Ouais, mais bon... Comme tu le sais, on n’a pas de bail. Aaron et moi, on a discuté... Pas hyper sérieusement mais, tu sais, que j’aille habiter chez lui. Enfin, quand est-ce qu’ils voudraient que tu emménages chez eux ? »

J’aurais préféré n’avoir rien dit, être seule pour peser le pour et le contre, mais que pouvais-je faire d’autre sinon lui répondre ? « Un mois, dis-je. Donc... disons, fin novembre, début décembre.

— Ah, ce serait parfait, dit-elle. J’en ai marre de la pression de l’eau dans cet appart, pas toi ? Je vais parler à Aaron avant d’appeler Jim, mais peut-être qu’on pourra déménager toutes les deux à ce moment-là, comme ça ce sera fait. » Jim, notre proprio.

Elle reposa le pot de crème sur l’étagère et referma le frigo, et un polaroid tomba de derrière trois autres photos. Nous n’avions pas assez d’aimants pour tout maintenir en place. Je me penchai pour le ramasser. J’avais oublié ce cliché. Les cheveux roux de Lucy étaient lissés et crantés à la mode des années vingt, et elle portait du rouge à lèvres et une robe noire qui dégageait les épaules, sa clavicule arquée vers l’avant tandis qu’elle faisait la bouche en cul-de-poule. J’étais à côté d’elle dans un sweat-shirt ras-du-cou, pas maquillée, riant et regardant dans sa direction, pendant qu’elle tenait l’appareil photo des deux mains à bout de bras. Quand j’avais emménagé, Lucy avait pour objectif de passer trois auditions par semaine. Elle avait joué dans une publicité pour des gouttes ophtalmiques sur ordonnance et une poignée d’autres pubs, et disait qu’elle ne devait pas laisser retomber cette dynamique. Afin de se présenter à une audition, elle devait généralement s’enregistrer en train de réciter une partie du texte, vêtue d’un costume susceptible de leur plaire. Pendant nos jours de congé ou au retour du travail, elle m’entraînait toujours dans ces essais.

« Tu crois que tu pourrais m’aider à faire quelque chose ? demandait-elle timidement. J’ai préparé le petit déjeuner pour te remercier ! » Et elle dévoilait des crêpes aux pépites de chocolat ou du pain perdu, une douceur que je n’avais jamais dit ne pas aimer. Si c’était après le travail, elle mixait des margaritas glacées ou concoctait d’autres cocktails. Cela ne me dérangeait pas de l’aider avec les enregistrements. Qu’avais-je d’autre de prévu ? Parfois, si quelqu’un me demandait ce que j’avais fait la veille, je parlais de la vidéo que nous avions préparée pour Lucy. C’est pour un long métrage indépendant très cool où elle jouerait une...

« Je suis censée être au lycée », disait-elle, et nous lui mettions un bandeau sur la tête et boutonnions son pull jusqu’en haut. « Je suis censée être, genre, la meilleure amie malfaisante, qui séduit le mec de sa pote. » Et nous trouvions un vêtement échancré ou moulant, stéréotypé, patent – elle disait que c’était ce qu’ils voulaient. Ensuite, je lui donnais la réplique en jouant l’autre rôle tout en tenant son appareil photo numérique pour la filmer de profil. J’avais passé des mois comme ça, à l’aider pour ses auditions. « Tu es vraiment la meilleure, me disait-elle. Je te rendrai la pareille, quand tu voudras. » Et j’y croyais. Je croyais qu’il suffisait que je sache ce que je voulais et que j’aurais alors Lucy à mes côtés, prête à faire la moitié du travail. Je me retrouvais souvent impliquée dans des amitiés de ce genre, avec des personnes égocentriques et étincelantes. Cela m’ôtait la pression, que tous les regards soient rivés sur elles. Mais cela virait au ressentiment quand je me sentais glisser si parfaitement dans le moule de la comparse, quand je voyais à quelle vitesse elles m’attribuaient ce rôle.

Je remis la photo sur le frigo. Lucy m’adressa un sourire éclatant et continua à se préparer à partir.

*

La veille du déménagement, je m’arrêtai dans un café où je n’avais pas l’habitude d’aller. De l’extérieur, il paraissait bondé, mais en entrant je m’aperçus qu’il y avait une salle à l’arrière, à laquelle on accédait par un couloir, qui disposait de nombreuses places libres. La pièce était envahie de plantes suspendues aux poutres du plafond et empilées par terre. Il y avait une longue table commune où plusieurs personnes assises lisaient ou tapaient sur des ordinateurs. Un morceau doux de rock indépendant sortait des haut-parleurs. J’avançai vers un coin vacant de la longue table. Une femme aux cheveux longs et aux créoles de jade remarqua que je me dirigeais vers cet endroit et déplaça ses livres et son muffin de quelques centimètres avant même que je ne m’assoie. Elle ne dit rien, eut simplement l’amabilité de me faire de la place. Je m’assis et lui adressai un sourire. Elle me le rendit et retourna à son livre. Je ressentis une chaleur nerveuse, une teinte de regret, le coup de fouet de la caféine, la danse de mes nerfs. Une nouvelle vie commence demain.

*

Le déménagement ne fut pas difficile. La chambre était déjà meublée et contenait de plus belles choses que mon ancienne chambre. J’avais mis une annonce sur Craigslist pour ma commode et quelques objets dont la vente m’avait rapporté un peu de liquide. Les Adrien se rendaient dans le nord de l’État jusqu’au dimanche pour passer Thanksgiving avec les parents de Gabe. Cela semblait être ma seule chance d’emménager seule, sans qu’ils m’observent installer nerveusement mes petites affaires ou sortir de ma chambre pour aller me préparer un en-cas à la cuisine. Je pensais qu’emménager en leur absence m’aiderait à me sentir à l’aise.

J’arrivai à leur immeuble avec une valise, deux sacs et un carton ouvert qui contenait des livres et une photo encadrée. Mon portier préféré, James, m’aida à sortir mes affaires du coffre du taxi et à les monter. Il était jeune, à peu près de mon âge, et il étudiait pour devenir courtier immobilier, mais il disait que même après l’obtention de sa licence il continuerait de travailler dans cet immeuble jusqu’à ce que ses ventes commencent à décoller. J’enviais la viabilité de son projet, la clarté du chemin. Je me demandai s’il enviait mon couronnement provisoire en tant que résidente, ou s’il n’était pas dupe.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et il déposa mes affaires dans le hall. Quand elles se refermèrent, je testai une nouvelle réalité : « Je suis chez moi », dis-je, mais les mots sortirent dans un murmure. D’habitude, à Thanksgiving et à Noël, j’allais chez ma mère ou mon père. Je leur avais annoncé par SMS que j’avais trouvé un nouveau boulot, que je devais déménager au cours du week-end et que je travaillerais pendant Thanksgiving. Ce soir-là, après avoir déballé certaines de mes affaires, je regardai dans le réfrigérateur, où je trouvai des restes, de la viande froide, du jus et des fruits. J’empilai de la nourriture dans mon assiette et je m’assis au comptoir de la cuisine d’où je fixai la silhouette assombrie des immeubles. Je plissai les yeux vers les fenêtres illuminées en imaginant ce qui se passait derrière leurs vitres, puis je les baissai vers l’assiette, l’appétit soudainement vague. Je pris une photo de la vue et envoyai un message à chacun de mes parents. Surveillant mon téléphone dans l’attente d’une réponse, je mangeai machinalement en essayant de me convaincre de la faim que j’avais ressentie un peu plus tôt. Qu’est-ce que je fais ici ? pensai-je tout en remuant sur mon siège et en parcourant la grande pièce vide du regard.

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