Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 17 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

17 - New York, 2013

17

New York, 2013

 

Il neigeait par intermittence depuis des semaines. Des montagnes de neige sale s’accumulaient aux coins des rues et s’écoulaient en flaques d’eau gris-brun sur les passages piétons. Il y avait des touristes partout, qui marchaient trop lentement, s’arrêtaient trop souvent pour prendre des photos et mettaient une éternité à commander un café. Comme tout le monde, j’aimais les nœuds rouges et les lumières scintillantes accrochées autour des troncs d’arbres, mais ce n’était pas suffisant pour compenser les inconvénients du mois de décembre à Manhattan. Les jours passaient dans une brume silencieuse d’un froid si glacial qu’elle me mordait la peau lorsque j’accompagnais Bijou à ses activités jour après jour.

« Donc tu seras avec ta mère la veille de Noël et avec moi le jour de Noël », disait l’homme en face de nous dans le métro en s’adressant à sa fille. Il portait un bonnet vert et une veste bouffante et fixait ses mains en lui parlant. Elle regardait droit devant elle mais sans s’arrêter sur nous. « Tu auras deux Noëls. »

La petite fille leva les yeux vers son père et lui murmura quelque chose dans le creux de l’épaule.

« Eh bien, la veille de Noël, c’est le moment où la famille de ta mère fête Noël », dit-il, avant d’ajouter en sursautant : « Mais on forme toujours une famille, enfin, tu vois ce que je veux dire. » Il leva la main pour se frotter le cou.

Je remarquai que Bijou écoutait aussi en fixant un point sur les genoux de la fille. Que pensait-elle de fêter Noël deux fois et de recevoir le double de cadeaux ? À l’arrêt suivant, une nouvelle vague d’enfants envahit la rame.

La veille de Noël, les Adrien organisaient chez eux un dîner auquel ils m’avaient conviée. Le jour de Noël, ils se rendraient dans le nord de l’État pour voir la famille de Gabe. J’aurais à nouveau deux Noëls : un en leur compagnie et un toute seule. Je testais quelque chose : choisir la solitude, décider de ne pas participer aux fêtes familiales, où je ne m’étais jamais sentie comme partie intégrante d’une famille. J’étais généralement tendue pendant les fêtes, soupçonnant qu’ils ne souhaitaient pas ma présence. Nous sommes descendues à l’arrêt suivant et j’enfonçai mes doigts dans ma poitrine pour la pétrir, comme si je pouvais transpercer les os à travers la peau jusqu’au muscle en dessous.

*

Nous passions les jeudis après-midi en cours de mandarin, à suivre des guides de conversation dont les échanges étaient plus révélateurs que ceux que nous avions par ailleurs. Bijou devait me demander où j’étais née, l’âge que j’avais et les sports que j’avais pratiqués au lycée. Je devais lui poser les mêmes questions, mais je connaissais déjà toutes les réponses en ce qui la concernait. Quand je répondais, je lui donnais de nouvelles informations, comme le fait que j’avais trois frères et sœurs.

« Je croyais que tu avais deux sœurs ? »

Je ne le lui avais dit qu’une seule fois. « J’ai aussi un frère, un demi-frère. Du côté de ma mère. »

Li fit claquer sa langue en m’entendant parler anglais. Je montrai Bijou du doigt. « Vous avez vu que c’est elle qui a commencé, n’est-ce pas ? »

Après le cours, Bijou demanda à voir aussi une photo de mon frère. « Il est beaucoup plus jeune, dis-je. Il faudrait que je cherche. »

J’imaginais que nous continuerions ainsi pendant des mois, à dessiner ensemble des caractères chinois à la table de la cuisine, à retourner des cartes de questions-réponses, à nous donner à grand-peine nos dates d’anniversaire en butant sur la façon de dire l’année de naissance. Mais au bout d’un mois de cours, Nathalie me transféra un e-mail qu’elle fit précéder de son propre message.

Je sors tout juste de Stanton : les cours de mandarin commencent le semestre prochain ! Nous allons donc annuler nos leçons avec Li. Bien entendu, tu peux poursuivre seule avec elle si tu le souhaites, en dehors des heures de travail.

Et voilà, c’était fini. Je plaçai mon manuel à cent dollars sous mon lit. Je le reprendrais un jour. Quand j’aurais le temps. Quelquefois, je rouvrais le cahier dans lequel j’avais noté les petites phrases que j’avais apprises dans une autre langue : Je m’appelle Willa Chen. Il y a cinq personnes dans ma famille : mon père, ma mère, mes sœurs cadettes et mon petit frère. Je suis américaine. Des choses que j’avais dites toute ma vie, des choses que je ne pouvais toujours pas dire.

*

Je sortais parfois avec des amies, d’anciennes collègues ou camarades de classe. Quand Renata m’invita à son vernissage, je me dis que je devais y aller. Je m’étais rendue à l’une de ses expos un ou deux ans plus tôt, et cela avait été sympa ; on travaillait ensemble dans un bar à l’époque. La dernière galerie était à Bushwick, à douze rues du métro dans un quartier vide et industriel, mais celle-ci était à Chelsea, à deux pas de musées authentiques et remarquables. Mon premier réflexe avait été de décliner l’invitation, mais ne me disais-je pas parfois que je voulais avoir des amies ? Alors je décidai finalement d’y aller. Le vernissage commençait environ une heure après la fin de mes heures de travail.

C’était un espace vide et lumineux où les gigantesques peintures à l’huile de Renata couvraient les murs. Il s’agissait de portraits vibrants et expressifs de gens dans le métro, au coin d’une rue, sur une chaise pliante noire à Madison Square. Tout le monde buvait du champagne dans des flûtes triangulaires : des femmes en robes amples et talons architecturaux, des hommes en costumes sur mesure. Et moi. Je vidai un verre de bulles en regardant autour de moi. Je pensai pendant une improbable seconde : Et si Gabe ou Nathalie faisaient soudain leur apparition ? J’ignorais quels étaient leurs projets respectifs ce soir-là. Seule Nathalie se trouvait à l’appartement quand j’étais partie, et parfois l’un sortait tandis que l’autre restait à la maison avec Bijou. Que penseraient-ils s’ils me voyaient ici, en train de rencontrer des amis, de vivre ma vie – de vivre ma vie dans un endroit important ? Mes épaules se haussèrent à l’idée. J’aperçus Renata à l’autre bout de la pièce et j’essayai de ne pas lui rôder autour, désirant comme tout le monde revendiquer celle qui était la vedette. Elle me vit et me fit signe mais fut emportée par tout un groupe. Quinze minutes plus tard, elle me trouva, se précipita sur moi pour m’étreindre en mimant une bise, me demanda de lui donner les dernières nouvelles.

« Je suis actuellement garde d’enfant, dis-je, je vis à Tribeca. » Me revint soudain en mémoire le souvenir de Renata qui, un soir après le travail, avait essayé de m’aider à comprendre ce que je voulais faire d’autre dans la vie, autour de verres de whisky-gingembre dans un bar qui restait ouvert plus tard que le nôtre. Elle avait d’abord voulu être poète, puis était devenue plasticienne. J’avais vaguement voulu essayer d’être comédienne mais l’envie m’était passée. Peut-être devais-je essayer l’écriture ? La sculpture ? La céramique ? Qu’est-ce qui déterminait notre destin ? En étions-nous réellement maître ? « Je songe à poursuivre mes études en master », ajoutai-je vaguement.

« Oh, c’est vraiment super, Willa, ce serait tellement bien pour toi... », dit-elle avec sincérité, mais ensuite quelqu’un d’autre l’attrapa par le coude (« Tu permets que je te présente quelqu’un ? ») et la tira pour l’emmener. Elle me serra l’avant-bras deux fois avant de disparaître. Je me demandai si d’autres collègues étaient venus. Nous avions l’habitude de sortir si tard que je rentrais souvent à mon appartement au moment où le soleil se levait. Ne serait-il pas amusant de vivre une fois de plus un moment de ce genre ? Je fis quatre fois le tour de la galerie en me demandant si quelqu’un allait me parler. Comme personne ne le fit, je ressortis. J’étais à la maison avant vingt-deux heures.

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